ELLE

de Patricia Jauliac

Femmes, femmes

Sommaire

 


*


Elle, elle resplendissait.
Et même là où elle est maintenant, là où toutes les paroles laissent place à l'amour, je le sais, elle ne cesse de danser dans son aura dorée.


*


Chaque jour, chaque nuit, elle resplendissait et elle dansait. C'est vrai, je dois l'avouer, je ne l'ai jamais vue danser qu'une fois la nuit. Pourtant, je le sais, j'en suis sûre, chaque soir l'obscurité se nourrissait de ses plus belles danses. Depuis elle, la nuit n'est plus que la nuit.


Avant même de voir le jour, elle dansait déjà et quand elle est née, elle brilla.
J'avais toujours su que ce serait une fille comme j'avais toujours su qu'elle serait belle, fragile, et malheureuse ! Comme moi !
Dès qu'elle est née, j'ai cessé de penser pour la regarder. J'ai cessé de danser aussi, pour la regarder.


Le jour de sa naissance, il faisait froid, il pleuvait …mais, à son premier cri - m'a t-on dit -, un rayon de soleil est venu se poser entre ses lèvres pour la consoler, et elle s'est tue. Elle n'a jamais parlé. Le soleil lui avait volé la chaleur de sa voix pour nous réchauffer. Et en retour, dans ses yeux scintilla à jamais un éclat de miel. Le silence d'un sourire.


Ce fut un beau bébé qui ne pleurait ni n'émettait jamais le moindre son, mais qui resplendissait. Et qui dansait. Avant de marcher, avant même de savoir se traîner à quatre pattes, tout son corps s'épanouissait en mouvements harmonieux qui semblaient des gestes de communion avec le ciel. Elle levait les mains et c'était une prière, elle arrondissait ses lèvres muettes et c'était un chant, elle fixait la lumière de la fenêtre de ses grands yeux dorés et c'était une magie. Tout en elle était musique et danse. Tout était beauté. Elle était un ange.


Si souvent j'ai eu peur pour elle, si fragile dans son rayonnement doré, si petite à danser ainsi dans la lumière ! Je craignais les courants d'air, le froid ou la chaleur, les braises du feu dans la cheminée, le couteau oublié sur l'évier, la précipitation à l'embrasser et à l'oublier de quelque invité de passage chez nous … j'avais peur de tout : elle était si petite !
Elle grandit. Elle marcha.


Elle brillait toujours et dansait sans cesse. Elle ne parlait toujours pas, comme si les mots eussent trahi son cœur. Son cœur, il luisait dans ses regards. J'ai vu des larmes sur ses joues pour un oiseau blessé, un mendiant dans la rue, un coucher de soleil…Je l'ai vue sourire devant l'océan quand je le lui ai montré, devant des sommets enneigés aussi, en plein froid, les joues toutes roses et ses cheveux, échappés de son bonnet de laine, soulevés par le vent. Alors, nous étions heureuses, toutes les deux dans notre silence. Ma petite fée !


Elle voulait ce silence, je le savais : je n'ai pas voulu lui apprendre les gestes que nous, nous devons connaître pour survivre et je n'ai laissé personne d'autre le faire. Je l'aurais abîmée, ma toute belle, mon enfant, si je l'avais obligée à parler quand même, avec ces gesticulations qui me semblèrent ridicules quand je la vis danser, briller et sourire pour la première fois. J'ai cessé, moi aussi, de vouloir être écoutée et comprise, quand ce ne fut pas pour la protéger. Et je suis restée, le plus souvent possible, sourde et muette comme elle, avec elle, près d'elle.


Quand elle devinait mes peurs, parfois, elle se mettait debout devant moi et dansait. Je la regardais. J'avais si souvent moi-même fait la même chose, ainsi toute seule pour tenter de combler le silence, pour entendre la musique de la joie, pour dire que j'existais. Je n'avais plus à le faire, elle le faisait pour nous deux et tellement mieux que moi ! Et puis, je n'étais plus seule ! Je ne le serais plus jamais maintenant, elle était là, envers et contre tous, tous ceux qui avaient trouvé folie que moi, "l'handicapée" je puisse songer mettre un enfant au monde. Oui, elle était là. Elle était toute ma vie …


Je me souviens.


Très vite il a fallu que je me batte pour la protéger. Les autres ne la comprenaient pas. Ils voulaient qu'elle aille à l'école, dans une école spécialisée, pour qu'elle ressemble un peu plus aux enfants normaux, qu'elle apprenne à s'exprimer ! Ils ne la regardaient même pas danser, ils ignoraient les larmes sur ses joues, ses sourires… sans doute n'avaient-ils même pas vu qu'elle resplendissait, qu'elle était heureuse ! Alors, quand ils étaient là, je la gardais serrée dans mes bras, contre mon cœur, et je ne laissais personne l'approcher. Lorsque nous étions seules de nouveau, elle me souriait, m'embrassait et dansait. Mais ils revinrent à la charge. Ils voulurent me l'arracher, l'emmener …


Je me souviens.


Elle, elle semblait ne s'inquiéter de rien. Elle, elle resplendissait. Elle resplendissait et elle dansait. Elle me faisait confiance. Alors nous nous sommes enfermées dans la chambre : clef tournée et meubles poussés devant la porte contre laquelle nous ne les entendions même pas cogner : En paix, toutes les deux ! Nous avions tout ce qu'il nous fallait : une grande fenêtre qui, du troisième étage nous offrait l'air, le soleil ou la pluie, la nuit ou le jour, un cabinet de toilette où je lui brossais longuement les cheveux, un lit pour dormir et rêver dans les bras l'une de l'autre… Toutes les nuits elle se levait pour danser, et capturait dans ses yeux, les rayons de lune ou la mouvance du vent. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, en cachette, elle ne m'a jamais réveillée mais, au matin, son regard était plus doux encore. Comme nous étions bien ! Pas besoin de gestes entre nous pour nous entendre, pour nous comprendre.


Elle eut faim. Depuis combien de temps étions-nous toutes les deux enfermées, à l'abri dans notre chambre ? Il me semblait alors que nous avions toujours vécu ainsi dans cette grande paix. Mais elle eut faim et, comme le temps passait, elle se mit à pleurer, tout doucement, sans gestes, sans grimaces, juste de grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Plusieurs fois, je la caressai, je la calmai et elle finissait par s'endormir. Puis, elle s'éveillait, toujours en sursaut, et pleurait encore. Je ne savais plus que faire. Si nous sortions, ils me la prendraient. Je ne pourrais pas lutter et elle me quitterait, pour essayer de trouver une place parmi les autres, ceux qui entendent, ceux qui parlent. Elle serait mal-aimée, mal comprise, raillée même, elle connaîtrait la solitude, l'effroyable solitude du silence. Je le savais : j'étais passée par-là ! Et j'avais tant souffert ! Non, pas elle ! Elle, il fallait la mettre à l'abri, il fallait la laisser vivre tranquillement, comme ça, près de moi. Il fallait qu'elle resplendisse et qu'elle danse. C'est tout !


Mais elle avait faim ! Ils le savaient, il leur suffisait d'attendre et personne ne semblait vouloir forcer la porte. Elle pleurait de plus en plus souvent.
Il faisait nuit depuis longtemps déjà. Un souffle d'air venant de la fenêtre ouverte me réveilla. La clarté de la lune ruisselait dans la chambre. Elle était là, dehors, sur le balcon, plus lumineuse encore que l'astre que je pouvais voir, tout rond dans le ciel. Elle resplendissait. C'est la seule fois où je l'ai vue danser la nuit, caressée par l'obscurité qui vivait de son éclat.
Elle dansa, elle dansa longtemps. Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau. Elle s'animait sous la lune, en mouvements plus amples qu'à l'ordinaire, sa tête levée et un sourire sur ses lèvres ; elle était si belle !


Elle tournait le dos à la grille basse du balcon. Elle s'y est appuyée, s'est renversée en arrière et a disparu dans le vide. Enfin, je crois, je ne me souviens plus très bien… J'ai hurlé, ils sont arrivés et j'ai ouvert la porte. Je les ai bousculés et j'ai, en courant descendu l'escalier. Dans le jardin, pour la première fois de ma vie d'étranges sons parvinrent à mon oreille : de la musique, la musique de ses danses.


Là où elle est maintenant, là où toutes les paroles laissent place à l'amour, elle ne cesse de danser dans son aura dorée et elle m'attend. Je le sais. Nous n'avons jamais retrouvé son corps.

*

Patricia Jauliac