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Elle, elle resplendissait.
Et même là où elle est maintenant, là
où toutes les paroles laissent place à l'amour, je
le sais, elle ne cesse de danser dans son aura dorée.
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Chaque jour, chaque nuit, elle resplendissait et elle dansait. C'est
vrai, je dois l'avouer, je ne l'ai jamais vue danser qu'une fois
la nuit. Pourtant, je le sais, j'en suis sûre, chaque soir
l'obscurité se nourrissait de ses plus belles danses. Depuis
elle, la nuit n'est plus que la nuit.
Avant même de voir le jour, elle dansait déjà
et quand elle est née, elle brilla.
J'avais toujours su que ce serait une fille comme j'avais toujours
su qu'elle serait belle, fragile, et malheureuse ! Comme moi !
Dès qu'elle est née, j'ai cessé de penser pour
la regarder. J'ai cessé de danser aussi, pour la regarder.
Le jour de sa naissance, il faisait froid, il pleuvait
mais,
à son premier cri - m'a t-on dit -, un rayon de soleil est
venu se poser entre ses lèvres pour la consoler, et elle
s'est tue. Elle n'a jamais parlé. Le soleil lui avait volé
la chaleur de sa voix pour nous réchauffer. Et en retour,
dans ses yeux scintilla à jamais un éclat de miel.
Le silence d'un sourire.
Ce fut un beau bébé qui ne pleurait ni n'émettait
jamais le moindre son, mais qui resplendissait. Et qui dansait.
Avant de marcher, avant même de savoir se traîner à
quatre pattes, tout son corps s'épanouissait en mouvements
harmonieux qui semblaient des gestes de communion avec le ciel.
Elle levait les mains et c'était une prière, elle
arrondissait ses lèvres muettes et c'était un chant,
elle fixait la lumière de la fenêtre de ses grands
yeux dorés et c'était une magie. Tout en elle était
musique et danse. Tout était beauté. Elle était
un ange.
Si souvent j'ai eu peur pour elle, si fragile dans son rayonnement
doré, si petite à danser ainsi dans la lumière
! Je craignais les courants d'air, le froid ou la chaleur, les braises
du feu dans la cheminée, le couteau oublié sur l'évier,
la précipitation à l'embrasser et à l'oublier
de quelque invité de passage chez nous
j'avais peur
de tout : elle était si petite !
Elle grandit. Elle marcha.
Elle brillait toujours et dansait sans cesse. Elle ne parlait toujours
pas, comme si les mots eussent trahi son cur. Son cur,
il luisait dans ses regards. J'ai vu des larmes sur ses joues pour
un oiseau blessé, un mendiant dans la rue, un coucher de
soleil
Je l'ai vue sourire devant l'océan quand je le
lui ai montré, devant des sommets enneigés aussi,
en plein froid, les joues toutes roses et ses cheveux, échappés
de son bonnet de laine, soulevés par le vent. Alors, nous
étions heureuses, toutes les deux dans notre silence. Ma
petite fée !
Elle voulait ce silence, je le savais : je n'ai pas voulu lui apprendre
les gestes que nous, nous devons connaître pour survivre et
je n'ai laissé personne d'autre le faire. Je l'aurais abîmée,
ma toute belle, mon enfant, si je l'avais obligée à
parler quand même, avec ces gesticulations qui me semblèrent
ridicules quand je la vis danser, briller et sourire pour la première
fois. J'ai cessé, moi aussi, de vouloir être écoutée
et comprise, quand ce ne fut pas pour la protéger. Et je
suis restée, le plus souvent possible, sourde et muette comme
elle, avec elle, près d'elle.
Quand elle devinait mes peurs, parfois, elle se mettait debout devant
moi et dansait. Je la regardais. J'avais si souvent moi-même
fait la même chose, ainsi toute seule pour tenter de combler
le silence, pour entendre la musique de la joie, pour dire que j'existais.
Je n'avais plus à le faire, elle le faisait pour nous deux
et tellement mieux que moi ! Et puis, je n'étais plus seule
! Je ne le serais plus jamais maintenant, elle était là,
envers et contre tous, tous ceux qui avaient trouvé folie
que moi, "l'handicapée" je puisse songer mettre
un enfant au monde. Oui, elle était là. Elle était
toute ma vie
Je me souviens.
Très vite il a fallu que je me batte pour la protéger.
Les autres ne la comprenaient pas. Ils voulaient qu'elle aille à
l'école, dans une école spécialisée,
pour qu'elle ressemble un peu plus aux enfants normaux, qu'elle
apprenne à s'exprimer ! Ils ne la regardaient même
pas danser, ils ignoraient les larmes sur ses joues, ses sourires
sans doute n'avaient-ils même pas vu qu'elle resplendissait,
qu'elle était heureuse ! Alors, quand ils étaient
là, je la gardais serrée dans mes bras, contre mon
cur, et je ne laissais personne l'approcher. Lorsque nous
étions seules de nouveau, elle me souriait, m'embrassait
et dansait. Mais ils revinrent à la charge. Ils voulurent
me l'arracher, l'emmener
Je me souviens.
Elle, elle semblait ne s'inquiéter de rien. Elle, elle resplendissait.
Elle resplendissait et elle dansait. Elle me faisait confiance.
Alors nous nous sommes enfermées dans la chambre : clef tournée
et meubles poussés devant la porte contre laquelle nous ne
les entendions même pas cogner : En paix, toutes les deux
! Nous avions tout ce qu'il nous fallait : une grande fenêtre
qui, du troisième étage nous offrait l'air, le soleil
ou la pluie, la nuit ou le jour, un cabinet de toilette où
je lui brossais longuement les cheveux, un lit pour dormir et rêver
dans les bras l'une de l'autre
Toutes les nuits elle se levait
pour danser, et capturait dans ses yeux, les rayons de lune ou la
mouvance du vent. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, en cachette,
elle ne m'a jamais réveillée mais, au matin, son regard
était plus doux encore. Comme nous étions bien ! Pas
besoin de gestes entre nous pour nous entendre, pour nous comprendre.
Elle eut faim. Depuis combien de temps étions-nous toutes
les deux enfermées, à l'abri dans notre chambre ?
Il me semblait alors que nous avions toujours vécu ainsi
dans cette grande paix. Mais elle eut faim et, comme le temps passait,
elle se mit à pleurer, tout doucement, sans gestes, sans
grimaces, juste de grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Plusieurs
fois, je la caressai, je la calmai et elle finissait par s'endormir.
Puis, elle s'éveillait, toujours en sursaut, et pleurait
encore. Je ne savais plus que faire. Si nous sortions, ils me la
prendraient. Je ne pourrais pas lutter et elle me quitterait, pour
essayer de trouver une place parmi les autres, ceux qui entendent,
ceux qui parlent. Elle serait mal-aimée, mal comprise, raillée
même, elle connaîtrait la solitude, l'effroyable solitude
du silence. Je le savais : j'étais passée par-là
! Et j'avais tant souffert ! Non, pas elle ! Elle, il fallait la
mettre à l'abri, il fallait la laisser vivre tranquillement,
comme ça, près de moi. Il fallait qu'elle resplendisse
et qu'elle danse. C'est tout !
Mais elle avait faim ! Ils le savaient, il leur suffisait d'attendre
et personne ne semblait vouloir forcer la porte. Elle pleurait de
plus en plus souvent.
Il faisait nuit depuis longtemps déjà. Un souffle
d'air venant de la fenêtre ouverte me réveilla. La
clarté de la lune ruisselait dans la chambre. Elle était
là, dehors, sur le balcon, plus lumineuse encore que l'astre
que je pouvais voir, tout rond dans le ciel. Elle resplendissait.
C'est la seule fois où je l'ai vue danser la nuit, caressée
par l'obscurité qui vivait de son éclat.
Elle dansa, elle dansa longtemps. Je n'avais jamais rien vu d'aussi
beau. Elle s'animait sous la lune, en mouvements plus amples qu'à
l'ordinaire, sa tête levée et un sourire sur ses lèvres
; elle était si belle !
Elle tournait le dos à la grille basse du balcon. Elle s'y
est appuyée, s'est renversée en arrière et
a disparu dans le vide. Enfin, je crois, je ne me souviens plus
très bien
J'ai hurlé, ils sont arrivés
et j'ai ouvert la porte. Je les ai bousculés et j'ai, en
courant descendu l'escalier. Dans le jardin, pour la première
fois de ma vie d'étranges sons parvinrent à mon oreille
: de la musique, la musique de ses danses.
Là où elle est maintenant, là où toutes
les paroles laissent place à l'amour, elle ne cesse de danser
dans son aura dorée et elle m'attend. Je le sais. Nous n'avons
jamais retrouvé son corps.
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