Femmes de grand honneur et dames de petite vertu…

de Michel Ostertag

Femmes, femmes

Sommaire



De tout temps à jamais, il y eut des femmes de grand honneur et des dames de petite vertu ; à travers les siècles et les lieux cela fut établi maintes fois ; j'en ai connu tout au long de ma vie, ici ou là, à Paris comme en province. Et parfois ce sont les mêmes, allant de la vertu au vice avec une aisance qui peut surprendre le non averti, mais ces choses-là restent cachées aux contemporains incrédules et personne n'en sait rien, jamais.


Ô femmes de jadis, si merveilleuses à imaginer au long des pages de quelque livres très anciens, sages en apparences et tellement audacieuses en alcôves fermées... Femme respectable le jour, maîtresse la nuit de certains audacieux dont la parole était leste et le rire facile.


Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne, belles-filles de Philippe le Bel, en la Tour de Nesles, commirent moult adultères et crimes de lèse-majesté au point qu'elles durent en payer le prix par la mort, la torture, la décapitation…

Catherine Bellier dite Cathau la Borgnesse, en son hôtel de Beauvais sise rue François-Miron à Paris, donné pour services rendus auprès du tout jeune futur roi Louis XIV où, dans ses bras, elle fit merveille… et fit de lui un homme.

Adrienne Lecouvreur, comédienne sublime en des textes de Racine ou de Corneille morte à 38 ans et dont la sépulture chrétienne fut refusée par le curé de Saint-Sulpice ; par trois amis son corps fut enlevé nuitamment et déposé dans un chantier de construction à l'angle des rues de Bourgogne et de Grenelle où il y serait toujours enfoui d'après les chroniques du temps.

Et Armande Béjart à jamais reconnue comme la compagne de Molière, unis dans la postérité comme ils le furent au théâtre… et à sa suite, une longue chaîne de comédiennes sillonne la capitale et les siècles passés…et aujourd'hui comme hier elles ne cessent d'illuminer nos soirées de mille feux de bonheur.

Ou encore ces filles de peu, (aux yeux de certains), comme " La Goulue " ou " Grille d'égout ", muses naturelles de Toulouse-Lautrec et aussi ces filles de maison de plaisir à la pose lascive sur les grands canapés des salons aux multiples miroirs qu'êtes vous devenues après tant d'années de silence ? Déjà François Villon, en son temps, chantait " que sont devenues les dames du temps jadis… ". Les unes comme les autres, sur les toiles du petit homme à monocle, vous êtes toujours vivantes et gambillantes, hors du temps placées par sa volonté.

Petites " Lorettes " charmantes, aguicheuses et légères dans les mœurs mais à l'esprit vif au point d'émoustiller jusque dans leurs écrits nombre d'écrivains et non des moindres, votre esprit est couché en encre d'imprimerie dans les romans de la Pléiade !

Et vous, madame de Tencin, chanoinesse et pourtant mère d'un enfant abandonné, recueilli par la femme d'un vitrier, en la Chapelle Jean le Rond, chapelle accolée à Notre-Dame de Paris, enfant trouvé qui deviendra célèbre sous le nom de d'Alembert ; une fois relevé de vos vœux, on dit de vous que " madame de Tencin s'adonna ouvertement à la débauche et ouvrit un salon où il était de bon ton de se montrer et d'y briller par quelques traits d'esprit bien sentis ", quelle image déplorable avez vous donc laissé à la postérité !

Mais aussi des femmes de science, comme Marie Curie, née Sklodowska, en l'Ile Saint-Louis, loin de son laboratoire, au quai de Béthune où elle vécut les vingt-deux dernières années de sa vie laborieuse faite d'études, de recherches et de découvertes.

Loin de ces tourments de l'âme et du corps, il y a aussi des saintes : rue de Clichy, Sainte-Rita, sainte des causes désespérées, des causes refusées par tous les intercesseurs divins mais recueillies par elle…Une chapelle a été érigée dans ce quartier de débauche et de filles de mauvaise vie et la dévotion qui est faite ici est comme une lumière qui jamais ne s'éteint.

Et la première d'entre toutes les saintes que vénère la France, Jehanne de Lorraine, la pucelle d'Orléans, en son église de Saint-Denis de la Chapelle au cœur de ce qu'était alors le village de la Chapelle à Paris, en cette année 1429, le 3 septembre exactement, accompagnée des ducs d'Alençon et de Bourbon, des comtes de Vendôme et de Laval, des maréchaux de Rais et Lahire et grande quantité d'hommes de guerre, Jeanne vint prier ici même avant de donner assaut à Paris, au petit matin, à huit heures exactement, à la porte Saint Honoré où elle fut blessée, faite prisonnière et livrée à ses ennemis.

Et comment ne pas citer Sainte Geneviève, patronne de Paris, qui bouta hors des murs de la ville les hordes sauvages d'Attila.

Et la tendre Héloïse…dans les bras d'Abelard au destin tragique s'il en est !

La Révolution, la Grande et son lot de femmes célèbres : Marie-Antoinette, la première d'entre toutes et aussi Charlotte Corday et puis plus tard Louise Michel
dans les années tragiques de la Commune, toutes ces femmes, petites ou grandes, vertueuses ou non, donnèrent à notre capitale sa féminité, sa grandeur, sa dimension universelle.

Que serait Paris sans ces visages, ces souvenirs, la trace de leur passage parmi son histoire : la chasse de St-Geneviève en l'église de St Etienne-du-Mont ; la chapelle de Marie-Antoinette à la Conciergerie, un dessin de Toulouse-Lautrec ou le laboratoire de Marie Curie…

Que serait Paris ?

Une ville avec un peu moins d'âme, moins de frivolité, moins d'esprit, une ville comme les autres, peut-être…

 

 

Michel Ostertag