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Il naviguait à l'encre, au fil de son stylo.
Les jours de grand ciel gris il disait la mer bleue et partait en
voyage sur les trottoirs mouillés. Il avait débarqué
le jour même, à dix heures, et avait décidé
de faire un tour à terre.
C'était un port tranquille, un dimanche après-midi
livide, glacé, hirsute, car flanqué d'un vent vicieux
et sec comme seuls les dimanches d'hiver peuvent en fréquenter.
Il avait erré longtemps, d'une boutique à l'autre,
dans ce dimanche vide où la muse et la nymphe sont terrées
loin du temps, dans leurs appartements. Il en restait un peu dans
chaque échoppe abandonnée, dans chaque devanture,
dans chaque magasin ou dans chaque vitrine.
Dans la charcuterie, elle était rose et ronde, les yeux brillants,
la peau luisante, et sa poitrine bondissante essayait, mais en vain,
de s'évader d'un chemisier trop ajusté.
Elle était tout en jambes chez le bottier voisin. Elle chaussait
escarpins, mules ou bottillons. Ses muscles s'allongeaient dans
un moulage parfait, les mollets s'esquivaient pour annoncer la ligne
fuyante des cuisses qui rejoignait l'infini dans sa perfection.
De corps nul vestige, nul besoin. Il aurait été superflu,
elle n'aurait su qu'en faire.
La boulangerie vide dans ses rayons trop blancs la lui rendit bavarde
et virevoltante. Elle avait les yeux faits et les cheveux laqués.
Son odeur de pain chaud faisait oublier ses mains sèches
et ses pieds fatigués.
Puis vint la droguerie, la femme ménagère, celle qui
n'était plus qu'un souvenir austère, juste une odeur
de sueur et de meubles brillants, juste des mains blessées
aux caresses avares, juste un corps fatigué, une cache à
chagrins, juste des yeux perdus, sans pleurs, sans lendemain. C'était
une présence qu'il ne supportait pas, un bout de son enfance
qui lui vrillait le cur. Il avait longtemps crû pouvoir
la renier mais l'abri lui manquait, un abri d'ombre et de mystère
qu'il avait longtemps soupçonné, mais qui lui resterait
à jamais inaccessible. Dans la vitrine du joaillier il voulut
cependant lui choisir un bijou mais vint une autre femme qui savait
les illuminer et qui renvoya dans l'enfance les souvenirs désespérés.
Elle portait tête haute, poignets minces et mains fuselées.
Elle avait des yeux pleins de couleurs et de cils. Elle avait des
cheveux tirés derrière sa tête pour laisser
toute la place à la noblesse et à la pureté
de la matière apprivoisée, pour laisser les diamants,
les pierres et l'or mêlés s'émerveiller sur
elle, se sertir dans sa peau, s'incruster dans son corps et se nourrir
de sa beauté. C'est ainsi qu'elle allait, inutile et froid
ornement. C'est ainsi qu'elle resta, bijou dans la vitrine, entre
les colliers et les bagues, les boucles et les pendants.
Dans la boutique du libraire il la trouva très affairée.
Elle connaissait par cur tous les livres serrés, les
recueils de poèmes et les romans blasés. Elle habitait
ailleurs, dans un pays discret qu'aucun atlas au monde n'aurait
pu dénoncer. Elle avait le cur grand quelque part dans
ses fiches mais personne à ce jour ne l'avait demandé.
Dans le cristal vibrant des verres d'étincelles, entre les
bougeoirs argentés et des parades de vaisselle, elle se fit
racée, paupières à demi closes, ongles vernis
de pourpre, cheveux de soie en feu, lèvres à peine
trempées, longue robe lamée, écharpe vaporeuse.
Elle parlait beaucoup, d'une voix enjôleuse. Un rire l'effaça
dans le salon éteint.
De boutique en vitrine, d'étalage en étal, les magasins
lui proposèrent encore bien d'autres femmes, sportives ou
parfumées, vulgaires ou cultivées, troublantes lolitas
ou grâces pondérées. Il les regarda toutes,
leur permit d'exister, jusqu'à ce qu'il la sentît là,
quelque part, pas très loin.
Elle était simplement vivante, blottie sous une écharpe
chaude, un manteau lourd et un jersey de robe dansant. Son gros
bonnet de laine la rendait plus fragile, frêle rayon de soleil
dans ce grand jour livide. Elle ramassait, sur le trottoir, le trousseau
de clefs qui lui avait échappé alors qu'elle cherchait
dans le fond de son sac la lettre qu'elle devait poster, absolument.
Elle avait les yeux gris et ses cheveux châtains un peu fous
s'échappaient en demi-boucles de son bonnet mal ajusté.
Elle sentait bon la peau et le parfum tressés. C'était
un doux mélange de corps, de vêtements, de bijoux,
de cheveux, de couleur, de présence... et déjà,
elle lui manquait un peu.
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