| Il y a encore un hiatus entre la femme en littérature et
la femme qui écrit. Cette différence inconciliable, cette tradition encore souvent
humiliante n'est pas entretenue, contrairement à d'autres traditions humiliantes, par les
femmes elles-mêmes. A moins de considérer Barbara Cartland ou Mary Higgins Clark comme
des écrivains, prendre la plume pour une femme c'est souvent, c'est encore, entrer en
résistance.
Le XIXe siècle a inventé la femme fatale, pendant logique de la femme objet, excuse
suprême de la folie, de la faiblesse et de l'imbécilité des hommes (en littérature
s'entend), tout comme la seconde était leur faire valoir naturel. Cette invention très
"glamour" perdure encore sous la plume d'écrivains fort respectés qui,
lorsqu'ils sont interrogés de plus près arguent du second degré. Ah, le second degré !
que ne lui a-t-on pas mis sur le dos. J'avoue que c'est une marche sur l'échelle de
l'humour que j'ai souvent loupée.
Même l'arrivée, massive proportionnellement parlant, des femmes derrière la plume à
la fin du XIXe et durant tout le 20e siècle n'a pas tout à fait tordu le cou à cette
insulte déguisée en pretexte selon laquelle les femmes n'ont donné
qu'exceptionnellement de grands artistes et encore plus exceptionnellement de grands
écrivains... Est-ce en comptant ou pas celles qui ont dû adopter des noms d'hommes pour
donner du poids à leurs écrits ?
Ceci dit, avec le temps, pour un Ronsard et un Villon, on retient tout de même une
Louise Labé ce qui, compte tenu des différences d'éducation et de statut est énorme.
Entre femme fatale et femme objet (voire pretexte), la femme tout court a jeté petit
à petit sa toile littéraire. Elle sera souvent accusée de n'écrire que pour son sexe,
comme on accuse à présent les écrivains homosexuels de n'écrire que pour une minorité
sexuelle (merci au passage pour Tenessee Williams, Oscar Wilde et Jean Cocteau).
C'est oublier un peu vite que toute bouche qu'on démuselle délivre aussi vite que
possible le message qui lui semble le plus important.
C'est oublier surtout des chefs d'oeuvre intemporels qui ne reposent sur aucune
caractéristique sexuée autorisant à qualifier leur écriture de "féminine"
ou de "masculine" et ce dès le 19e (George Sand, Emily Brontë). Et qu'on ne
vienne pas me bassiner avec des clichés comme "les femmes ont une thématique plus
tournée vers la psychologie" ou encore "les femmes ont un plus grand souci du
détail naturaliste". Merci pour Zola ou Balzac. Nous l'avons vu d'ailleurs sur le
forum l'autre semaine à l'occasion des devinettes de Jacques : il n'existe pas
d'écriture féminine ou masculine.
Non. La vérité c'est que la femme n'a existé dans les textes littéraires,
débarrassée de tout clichés et paravents que chez les auteurs dignes de ce nom,
attentifs autant à la réalité de leur temps qu'à la valeur de leur discours.
La vérité, enfin, c'est que la femme en littérature n'a existé que lorsque les
femmes se sont prises en main.
L'exemple de Jane Austen est formidable en la matière, tout comme celui presqu'à son
opposé d'Emily Dickinson. Rien ne peut séparer plus l'écriture de ces deux femmes. Et
pourtant, chacune à sa manière, l'une dans la prose, l'autre dans ses vers inlassables
ont tracé en creux la silhouette de la femme vraie en littérature.
Mais aucune d'entre elles ne l'a formulé en tant que tel. Alors, laissant de côté
les bibles du féminisme, je vous demande de lire le lumineux essai de Virginia Woolf Une chambre à soi. Elle expose avec son style limpide et
évident la nécessité pour la femme de disposer d'un espace à elle et à elle seule qui
conditionne un temps à elle et la possibilité d'être à elle même. Cette même idée
est reprise sous maintes formes dans un court recueil de textes (essais, articles, lettres
et critiques) publié par Penguin à Londres dans sa collection à 60 pences (à six sous
quoi) à l'occasion de leur 60ème anniversaire. Killing the
angel in the house est le titre de ce recueil. "Tuer l'ange du
foyer" autrement dit l'image de la femme mère-épouse-bonne-à-tout-faire qui
incarne le foyer sans y avoir finalement aucun espace propre.
Parce que là réside tout le coeur de l'affaire. Je me répète sans doute mais il
n'existe pas d'écriture féminine ou masculine. Il n'existe qu'une culture et un travail
littéraire. La première s'acquiert par l'éducation, la seconde par le temps et l'espace
qu'on lui consacre. Or il n'y a pas si longtemps que les femmes sont autorisées à lire
autre chose que la Bible ou les livres de cuisine. Quant à l'espace-temps... Dites-le moi
vous qui me lisez combien d'entre vous avez ces précieux joyaux à votre portée ?
Une amie m'a dit l'autre jour en me voyant avec mes deux enfants pour une fois calmes
et coopératifs, la maison exceptionnellement rangée, en train de cuisiner sans me
presser : "C'est la maison du bonheur !". Et elle l'était ... et elle l'est.
Mais dans cet appartement parisien moyen cela fait longtemps que je n'ai plus ni espace ni
véritablement temps pour moi-même. Et cela près de cent ans après les premiers billets
enflammés de Virginia Woolf.
Nous sommes encore les "anges du foyer", le "repos du guerrier",
les "mères courage" et ni nous, ni la société ne nous avons encore tout à
fait accordé une chambre à nous, dans notre maison comme dans notre tête afin que la
femme, les femmes sortent du cliché littéraire avec lequel jouent encore, et non sans
talent, beaucoup des 16 auteurs présentés ce mois-ci.
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