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Anouk se tenait devant l'évier de la cuisine, et pelait les oeufs
pour la
salade préférée de Michel. Une brise légère se frayait un chemin
à travers les rideaux, et portait cette odeur douce annonçant la
pluie.
- C'est bien. Les champs ont besoin d'eau.
Elle sentit les coins de sa bouche dessiner un sourire: elle avait
pensé à haute voix. Encore. Cela lui arrivait souvent...Peut-être
pour peupler le silence ? ...
Elle vit son reflet dans la vitre, et passa une main décolorée
par l'âge dans ses cheveux grisonnants. Ses yeux se fixèrent
sur un coquillage posé sur le rebord de la fenêtre.
Elle oublia les oeufs... Son esprit se mit à flotter dans
la brise du temps; les années firent machine arrière
à la vitesse du souvenir... Jusqu'au jour où Michel
lui avait offert une surprise fabuleuse : une journée au
bord de la mer, sans même s'éloigner de la ville !...
***
.. Ils s'étaient rencontrés à la vieille papeterie
où ils travaillaient tous les deux. Anouk avait travaillé
pendant la guerre, comme des milliers de femmes : es
hommes étaient loin.
Après avoir quitté l'armée, Michel était
revenue pour aider sa mère, veuve
et seule, à s'occuper de la ferme familiale. Il travaillait
à la papeterie pendant la semaine, pour arrondir les fins
de mois.
Anouk se dirigeait ce soir-là vers l'arrêt d'autobus,
quand elle marcha sur une boule de chewing-gum. Elle tenta de décoller
la gomme, tout en gardant son équilibre ; elle ne réalisa
qu'elle avait un public que lorsque Michel apparut à ses
côtés :
- Je vais vous aider...
- Merci, c'est très...
Les mots se figèrent dans sa gorge quand elle vit les yeux,
des yeux verts comme la mer, profonds comme un vertige ; des yeux
qui l'attiraient... Elle se perdit en lui à cet instant précis.
- J'ai eu peur que vous tombiez ...
Il détacha la gomme avec un mouchoir.
Elle était incapable de parler; elle se contentait de fixer
ces grands yeux magnétiques, deux océans de mystère...
- Eh bien, voyons un peu ; vous ne ressemblez pas à une
Marie-Chantal, ni à
une Zabeth... Dois-je continuer à deviner, ou...
- Anouk...Je m'appelle Anouk, parvint-elle à murmurer, d'une
voix tellement
rauque que ça la fit rougir...
- Un joli nom, pour une jolie fille ! Je sais que nous venons juste
de nous rencontrer, mais ce serait un privilège pour moi
que de vous raccompagner chez vous...
C'est ainsi que tout avait commencé...
Ils devinrent inséparables ; ils sortaient ensemble le soir;
pendant le week-end, ils travaillaient à la ferme. Ils ressentaient
instinctivement le bonheur ou la tristesse de l'autre.
Michel connaissait la fascination d'Anouk pour la mer, même
si elle n'y était jamais allée. Elle collectionnait
les coquillages depuis des années ; elle les trouvait aussi
bien dans des boutiques de cadeaux que sur des marchés aux
puces. Passe-temps naïf et obstiné, dont il se moquait
gentiment. Il l'appelait
sa "petite sirène perdue".
Ils se voyaient depuis environ trois mois quand Michel lui annonça
une surprise, un dimanche matin.
- Je te ramène chez toi pour que tu puisses te changer. Je
reviens te chercher dans une heure, ordonna-t-il avec un sourire.
- Où allons-nous?
- Surprise ! Habille-toi décontracté, d'accord ?
Alors qu'elle montait les escaliers, elle détaillait toutes
les possibilités : pourquoi avait-il besoin d'une heure ?
La ferme n'était pas si loin. S'habiller décontracté
? A quel point? Iraient-ils au pique-nique annuel du quartier, au
cinéma, au parc ? Pourquoi ce secret ? Elle passait d'une
éventualité à l'autre, modifiant son habillement
en conséquence... Elle ne trouvait rien, et cela l'énervait.
Elle détestait les surprises, voulant toujours savoir le
pourquoi du comment, et où se trouvait chaque chose dans
sa vie.
Mais, depuis qu'elle avait rencontré Michel, elle allait
de surprises en surprise : sa gentillesse, sa douceur et, elle devait
bien l'admettre, sa virilité...
Elle vit arriver la vieille camionnette alors qu'elle enfilait
ses sandales. Elle vola en bas des marches, passa la porte en coup
de vent et le rencontra en boulet de canon sur le perron.
- Ho ! Doucement ! Il y a le feu ? Il souriait de voir son excitation.
Quand il lui ouvrit la portière, elle remarqua qu'il y avait
quelque chose sous une bâche, sur le plateau arrière.
- Qu'y a-t-il là-dessous ? Ou allons-nous ? C'est loin ?
Ma tenue , ça va?
Michel se pencha et, d'un baiser, arrêta les questions.
- Tu es très belle ! Plus de questions pour l'instant. Allons-y.
Ils arrivèrent bientôt à la rivière,
à ce coude qui avait longtemps servi de baignade. C'était
maintenant ensablé, et les baigneurs avaient émigré
ailleurs.
Anouk sauta de son siège et regarda Michel soulever la bâche.
Il sortit d'abord une pelle et se mit à dégager une
grande surface. Puis de grands seaux de sable apparurent, qu'il
déversa, et qu'il étala avec sa pelle.
Puis ce furent successivement un parasol, des serviettes de plage,
de la lotion solaire, des lunettes de soleil et enfin des coquillages
de toutes sortes, de toutes tailles et de toutes les couleurs.
Anouk avait l'impression d'assister à un remake de Mary Poppins
avec son sac magique..
Il arrangea rapidement tout sur le sable, conduisit Anouk vers
une serviette et lui piqua une fleur sauvage dans les cheveux.
-Bienvenue à la plage !
Elle voulut parler, amis il posa un doigt sur sa bouche.
- Écoute...Entends-tu les mouettes, et les vagues qui chantent
sur la côte ?
Il respira profondément .
-Ah ! Rien ne vaut le parfum de l'océan par une si belle
journée !
L'odeur de l'eau salée, le sable mouillé, et même
les poissons! Tu sens le sel sur tes lèvres ?
Regarde : les bateaux de pêche! Qu'est-ce qu'ils attrapent
à ton avis ? Des crevettes, des crabes, du thon ?
Encore une fois, Anouk était sans voix, refoulant des larmes...
Il avait fait tout ça pour elle...
Il ramena vers lui le panier de pique-nique.
- J'ai sorti des palourdes ce matin à Villemer, à
côté du phare, dit-il négligemment, en ouvrant
une casserole fumante.
Elle finit par retrouver sa voix:
- Mais où les as-tu trouvées ?
- Je te l'ai dit, à Villemer. Il sourit malicieusement.
Ils passèrent l'après-midi sur "la plage",
alors qu'il lui décrivait joyeusement les détails
de leur plage et de leur océan. Ils mangèrent les
palourdes et de la pastèque, le tout arrosé de bière.
Alors que l'ombre éteignait lentement la plage, ils emballèrent
tout, à regret, sauf le sable et les traces de leurs pas...
***
..Ses pensées revinrent vers la salade aux oeufs; elle essuya
une larme sur a joue. Une fine pluie tombait à présent,
et les coins-coins furieux de Philomène, l'oie, lui rappelèrent
qu'elle devait donner à manger aux animaux.
Pour l'instant, ils attendraient.
Elle plaça la salade aux oeufs et des fruits sur un plateau,
avec des fleurs des champs dans un petit vase.
En montant l'escalier, elle se dit que les souvenirs aident à
traverser le malheur, maintenant que Michel ne connaissait plus
son nom, et ne savait même plus qui il était. Elle
haïssait la maladie qui lui avait volé sa mémoire,
et détruit sa vie à elle.
Pendant qu'il mangeait, elle lui parla de cette journée
à la plage... Elle le regardait, attendant une réponse,
un sourire, un signe, n'importe quoi qui ressemblât au Michel
qu'elle aimait toujours. Son silence lui donna la réponse
: elle sut qu'il lui revenait de garder l'amour et de conserver
les souvenirs.
Pour eux deux.
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