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Le journal à potins étalé sur sa table de travail, Bernard relit l’article diffamatoire écrit en encre noire comme la fumée de son cigare qui brûle dans le cendrier :
L’éditeur Bernard Malevielle accusé d’une histoire indécente… De source non officielle, nous apprenons à l’instant qu’il a séduit et molesté la jeune auteure Lily Marchand après avoir abusé, pendant des années, de sa propre fille Geneviève…
Mais on le juge des pires crimes sur la place publique! Lui, Bernard Malevielle, éditeur reconnu, un bourreau de travail qui a passé les vingt dernières années de sa vie penché sur des manuscrits prétendument littéraires, souvent minables, tâche ingrate et ardue… lui, inculpé sans procès, pointé du doigt, déshonoré par une rumeur répandue par un piètre journaliste de cinq sous! Ah! Quelle infamie! Et pour comble du malheur, on cherche à traîner, dans cette histoire sordide et dégoûtante, sa pauvre fille innocente, sa belle Geneviève, sa princesse. Abusée, mais quel mot trompeur et à la mode. Geneviève, sa douce… sa petite chérie, le centre de sa vie. Il a toujours été bon pour elle. Combien de cadeaux lui a-t-il offerts? Une montre Rolex, une bague sertie d’une perle noire, une croix en or, des boucles d’oreille en diamants, une voiture décapotable, des études à York …
Bernard tremble. Il souffre d’un haut-le-cœur. Sa réputation? Ruinée! À peine deux ans auparavant, il recevait la médaille du gouverneur général pour son apport au monde des arts et des lettres et il faut le reconnaître, il s’était montré très fier de le dire, de le proclamer à voix haute. Quand on marche sur le tapis rouge de la gloire des grands, c’est qu’on est devenu quelqu’un et Bernard avait toujours rêvé d’être reconnu, célèbre même. Sa Gisèle morte d’un cancer du sein, six mois avant cet événement mémorable à Rideau Hall, ô combien il avait été chagriné de ne pas l’avoir à ses côtés. Pas qu’il avait voulu se pavaner mais quand même… Est-ce de la vanité d’avoir le fier orgueil de ses réalisations? Aujourd’hui, il remercie le ciel qu’elle ne soit plus de cette basse terre.
Son téléphone sonne! Un coup, deux coups, trois coups…
- Maudit téléphone!
Bernard répond…
- Allô! Oui, c’est bien moi… Mais nom d’un chien, que dites-vous? Mais vous en avez du culot? Espèce de rapace. Vous n’êtes qu’un insolent! Fichez-moi la paix!
Bernard déteste ces vautours de journalistes, ces têtes brûlées qui se lancent à corps perdu à la poursuite d’une rumeur, qui se gaussent du malheur des autres. Des parasites, des sans scrupules, des jaloux, des prétentieux et des vendus!
Agité, il a mal au ventre. Comme à douze ans, lorsque sa mère, horrifiée, avait cru le prendre en faute avec sa petite soeur…
Pourtant, il n’avait pas voulu lui faire de mal… Comme il avait protesté.
- Maman, tu le sais bien, j’aime trop la petite Blanche pour lui faire du tort.
Elle n’avait pas compris, la sans coeur. Le lendemain, après l’avoir semoncé pendant des heures, elle l’avait inscrit comme pensionnaire interne dans un collège de religieux éducateurs à l’autre bout de la province. Elle l’avait séparé de sa famille, exilé de sa maison, lui, le grand frère modèle, le garçon brillant, le fils aîné et son père n’avait même pas su le défendre. Il portait encore les cicatrices de cet abandon, un sentiment indéracinable de rejet, de condamnation. Pourquoi? Pour de simples jeux d’enfants, une récréation, ni plus ni moins.
Bernard rage. Séduit la jeune auteure… Franchement. Comment pouvait-il savoir que la coquette n’avait pas seize ans? Il revoit la scène. C’est elle la ratoureuse, qui s’était présentée aux éditions, un manuscrit sous le bras, vêtue d’une blouse rouge à l’encolure échancrée, d’un pantalon fuseau trop serré… Elle l’avait provoqué. Homme en bonne santé, il avait vite compris ce qu’elle voulait celle-là, poulette ribaude qui joue aujourd’hui à la victime naïve… toutes pareilles ces petites hypocrites.
Le téléphone résonne encore…
Bernard jette un regard furibond par la fenêtre. Les reporters et les photographes l’attendent, micro ou caméra en main. Il entend des éclats de joie, des rires sonores. Puissance d’une rumeur! Il sait que les lettres d’insultes suivront. On dira « Pas de fumée sans feu… » Ses courriels deviendront des pourriels… Les gens se croiront justifiés de le lapider de grossièretés, de l’injurier. Ses collègues l’éviteront. Les voisins diront qu’il achetait les faveurs de sa fille. Dans un battage médiatique effarant, on le harcèlera, le traitera de vieux libidineux, de pédo, de salaud, de pervers, d’incestueux… d’autres donzelles oseront peut-être le dénoncer… On l’emprisonnera pour décadence morale, oui! ce sera une vraie descente aux enfers.
– Ma vie, c’est personnel! Ça me regarde… Ah! Au diable! Qu’ils aillent tous se faire foutre les imbéciles.
Fatigué, l’éditeur se rassoit, se verse une coupe de bourgogne, fouille dans un coffret de bois pour prendre une petite clef dorée. Il débarre un des tiroirs de son pupitre. Machinalement, comme si chacun de ses gestes avait été pensé d’avance, il en retire son journal intime, sa plume et son encre noire, enfin un pistolet argenté. Il regarde autour de lui. Tous ces livres, ces amis fidèles, son milieu littéraire! Il en ouvre un au hasard… ah! Ce bon vieux Lamartine…
Ô temps! Suspends ton vol…
Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit…
Sa coupe est pleine. Il marmonne : « Quand le vin est tiré, il faut le boire… » Il écrase son cigare. Bernard pleure, sanglote même en ajoutant : « A-t-on idée de publier de pareilles ordures? Ordure... oui… tout l’monde le saura, je suis une ordure! » Il ouvre son journal personnel et à la suite de sa dernière entrée, il trempe sa plume dans l’encre de Chine et il écrit, en lettres majuscules : BON À TIRER.
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