Je pense que ce fut la conséquence d'un incident, en fait.Placer une patate
enveloppée d'aluminium dans le micro-ondes était la faute de mon co-locataire; mais,
comme il porte des chaussettes à carreaux avec des pantalons de zouave, et écoute Alice
Cooper, vous ne pouvez même pas commencer à comprendre ce qu'un type comme lui peut
penser.
Mais tout de même , une boule de feu faisant irruption dans votre cuisine, ça n'est
pas bon pour l'environnement. les dégâts furent importants : cinq casseroles, la machine
à café, une vieille chaise et le grille-pain.
Ce n'était déjà pas mal, mais l'impact réel du désastre ne devait apparaître que
le lendemain matin : ma tradition de toasts et de jus d'orange était dramatiquement
perturbée par l'absence de toasts.
Mon co-loc s'en foutait : il mange son chocolat en poudre, arrosé d'un verre de lait...
Je devais résoudre ce problème rapidement, avant qu'un autre petit-déjeuner ne me
glisse entre les doigts (Oui, je sais, cela peut paraître mineur et ridicule, mais c'est
le genre de contrariété qui me gâche toute ma journée, me déstabilise, et me rend non
seulement improductif, mais aussi frustré et parfois agressif...).
Ayant trouvé mon portefeuille, je me dirigeai vers le seul endroit capable de
répondre à mes besoins...
Le Bazar de Popaul est un petit magasin, coincé entre un magasin de chaussures et un
restaurant chinois.
Vous y remontez le temps, littéralement, jusqu'aux années 50.
Popaul refuse d'avoir en stock quoi que ce soit fabriqué après 1960.
Personne ne sait où il trouve à s'approvisionner, mais il a des centaines d'étagères
pleines de boites dans son entrepôt, des centaines de rangées de mixers, des machines à
laver, des horloges ou des radios...
Un endroit très intéressant, même - ou parce que ? - il est totalement désuet.
Popaul ressemble assez à sa marchandise : poussiéreux, antique, et ne fonctionnant
pas parfaitement.
C'est un homme assez malingre, usé, mais avec une personnalité très amicale. Malgré
ses gigantesques lunettes à montures d'écailles, il ne voit pas bien, et vous entendez
souvent des bruits de chute lorsqu'il fouille une étagère.
..Au bout de cinq minutes, il remarqua quand même ma présence et me lança un grand
sourire édenté.
- Salut ! Ca fait une paye !
J'ai oublié de mentionner quelque chose : devant son magasin, il y a ce distributeur
de chewing gums des années 40, qui n'a pas été rempli depuis 30 ans. Personne n'en
prend, bien sûr, sauf lui. Ceci explique peut-être son absence de dents...
- Hé bien, comment va le frigidaire ? Tu as toujours cette machine à laver de 57 ?
J'ai passé des années à la réparer!
- Bien sûr !
Je mens, sans états d'âme : si le frigidaire fonctionne encore, bien qu'un jour sur deux
seulement, mon père s'est débarrassé - il y a 10 ans ! - de la machine à laver,
définitivement morte deux jours après l'achat...
- Alors ? Qu'est-ce que tu cherches ? Un composteur, un service à thé chinois , une
télévision?
- Hé bien, en fait ...
- Tu sais que je n'aime pas les télés couleur ! Ca fait mal aux yeux et ça rend
l'esprit confus. Très dangereux!
- Non. Je suis venu pour...un grille-pain.
- Pardon ?!
- Un grille-pain. Vous en avez ?
- GRILLE-PAINS!!! si j'ai des grille-pains ?
Il criait presque.
-Si tu veux un grille-pain, il y a le super-marché au bas de la rue. Je n'ai pas de
grille-pain ordinaire...
Je ne savais pas quoi dire.
- Bon, viens avec moi dans la réserve, j'ai ce qu'il te faut !
Enthousiaste, il sautilla vers le fond du magasin, ouvrit une porte. Il tourna un
commutateur, et une lumière bleue tomba sur deux grille-pains, côte-â-côte sur une
étagère.
-Étonnants, non ?
J'étais étonné : ces grille-pains semblaient normaux - en acier, parfaits pour deux
tranches de pain. La seule chose bizarre était qu'ils ne portaient pas de marque, nulle
part. J'en fis la remarque à Popaul.
- Je les ai construits moi-même, pendant la Grande Dépression. Ils étaient en avance
pour l'époque; mes amis m'appelaient "le Roi du grille-pain" !
Il se gratta la tête . Malheureusement, ça n'a pas marché. On m'a ... volé mes idées.
Puis il grimaça :
- Mais ils ont quelque chose d'unique !
- Combien ?
- Ils sont sans prix ! Mais pour toi, 100 Francs.
Popaul prit avec précaution l'un des grille-pains et le ramena dans le
magasin. Il le plaça dans une boite qu'il enveloppa d'un demi rouleau de scotch. Avant de
me le donner, il me regarda dans les yeux:
- Fiston, prends en bien soin !
Il sourit, me tendit la boite, plus quelques chewing-gums, et me mit dehors...
Après avoir passé une demi-heure à découper le scotch, je sortis l'appareil pour
l'examiner: un grille-pain tout à fait ordinaire. Je le plaçai à l'endroit habituel,
encore noir du fait de l'explosion, et allai me coucher.
***
Dès que je l'utilisai, je compris la fierté de Popaul : le pain était grillé à la
perfection , ni trop, ni trop peu; pas de miettes en dessous. Parfait ! Était-ce le
Nirvana du petit-déjeuner ? Je n'avais pas rêvé ? Je commençais à mépriser ceux dont
les toasts brûlent tous les jours. Réalisaient-ils ce qu'ils manquaient ?...
Pendant un mois, j'eus ainsi des petits-déjeuners parfaits. Jusqu'à ce que quelque
chose aille mal...
Peu à peu, des miettes s'accumulèrent sur le comptoir. Puis le grille-pain devint
erratique ; le pain sortait, mais brûlé ou trop mou, avec un drôle de goût.
Et j'étais là, frustré, avec une machine déglinguée dans la cuisine...
Pendant des semaines, j'allai dans un café au coin de la rue, manger des toasts trop
durs ou trop mous. Ca me rendait nerveux, frustré, et ma journée en était
déséquilibrée.
C'est en était trop !
En plus, le Bazar de Popaul était fermé depuis que je lui avais acheté le
grille-pain...
Puis, des choses étranges commencèrent à se produire.
Sortant de mon lit, un matin, les cheveux en pétard, je remarquai que le grille-pain
était débranché. Il était de guingois, penché sur le côté, comme s'il essayait de
se dresser.
Machinalement, je le remis en place et le rebranchai. Mais cela se reproduisit; encore; et
encore. Je n'étais plus curieux, mais choqué. Je demandai à mon co-loc s'il ne me
jouait pas un tour ; il ricana : lui, toucher à un grille-pain ? Jamais !
Puis cela devint encore plus étrange.
Le lendemain, je le trouvai sur le plancher, débranché et renversé. Je le ramassai et
le remis à sa place. Le jour suivant, il était sur le comptoir opposé... Le jour
d'après, il n'était même plus dans la cuisine, mais sur le sofa, assis là, sa figure
d'acier me fixant, solitaire!
Et le jour d'après, il trônait sur la table à café...
Pendant les semaines suivantes, je le trouvai en divers endroits : près du
téléphone, dans la bibliothèque ou devant la porte.
Puis il sembla se calmer.
Pendant un certain temps, il resta là, sans fonctionner, presque dépressif.
Tout redevint normal, sauf, bien sûr, que je n'avais plus de toasts pour mon
petit-déjeuner...
****
Un soir, je rentrai chez moi, pour découvrir un spectacle tout à fait étonnant : la
fenêtre au-dessus de l'évier était ouverte, et sur le rebord : le grille-pain !
Il regardait la rue, 5 étages plus bas. Il semblait prêt à sauter ...
Je le ramenai en sécurité et décidai de retourner voir Popaul.
Je me sentais quand même un peu stupide d'arpenter la rue, mon grille-pain sous le
bras...
Quand j'arrivai, le magasin était sombre, et les étagères vides...
Je fis le tour par derrière, très inquiet...
Ouf ! Popaul transportait des boites vers un camion de déménagement.
Je l'arrêtai :
- Popaul, j'ai un probl...
- OU as-tu eu CA ?!
Il fixait le grille-pain sous mon bras.
- Heu... Vous me l'avez vendu, vous vous en souvenez ?
Il posa ses boites.
- Je te l'ai vendu ? Moi ?
- Oui. Vous avez oublié ?
- Où avais-je la tête ? Je ne vendrai jamais cette pièce!
Il me le prit.
- C'est ma pièce la plus précieuse ! De plus...
Il courut dans le magasin et revint avec l'autre grille-pain.
-...de plus, il a un compagnon !
Il les posa l'un près de l'autre, et leurs résistances brillèrent.
- Merci de l'avoir ramené ! Je pense que l'un deux se serait suicidé si la séparation
avait été trop longue!
Il ne croyait pas si bien dire...
Popaul posa les deux grille-pains heureux dans une boite, qu'il referma et qu'il posa sur
le siège du conducteur.
- Oh! J'allais oublier!
Il me tendit un billet de 50 Francs.
Pas la peine de lui dire que je l'avais payé 100...
Alors que le camion s'éloignait, tout semblait à sa place :
Les grille-pains étaient réunis et heureux et Popaul avait un nouvel emploi dans une
ville voisine.
Tout le monde était satisfait, sauf moi...
Pensif, j'ai remonté la rue; en passant devant l'épicerie, j'ai acheté une grande
boite de céréales pour mon petit-déjeuner...
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