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Une photographie de Catherine Merdy

Babel

par Jacqueline Maire

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C'est une vieille qui déambule par tous les champs du monde, champs de blé dévastés par les bombes, champs de foire où les enfants faisaient la ronde ...
Ils ne jouent plus.
Les haillons de la guerre sur ses maigres épaules, lui donnent en pleureur, l'air tordu d'un vieux saule. Un flingue lui bat les flancs comme un tambour ...
Rantanplan
Elle fait peur aux gens, elle est couverte de sang, l'air hagard. Sa bouche édentée ouvre un grand trou sur le néant. Elle clopine le long des ruelles mouillées, piétine dans les ornières, contourne les troncs d'arbre déracinés par les derniers obus, elle mutile même les cadavres!
Il fut un temps pourtant où la mémé était jeune, belle, et riche. Elle possédait une tour sur une colline de Babylone avec jolie vue sur l'Euphrate.
Et puis elle s'est laissée emberlificoter dans une affaire sans précédent, mais aux conséquences dévastratices.
Les frères Noé étaient de ces promoteurs sans foi ni loi avec des idées bien trop élevées pour leur intelligence. Elle eut tort de leur faire confiance.
Je ne sais pas si elle a participé à leur projet financièrement ou seulement orgueilleusement.
Bref ... la tour s'est mise à vaciller: défaut de construction dans les plans et dans l'exécution: qualité du matériau, problème de tuyaux, malhonnéteté des sous-traitants, magouille.
Seulement voilà, en ce temps-là on ne s'en tirait pas avec des dessous de table. Si tout n'était pas impeccable, la colère des Autorités était implacable .... Travaux suspendus et la propriétaire s'est retrouvée dans la rue. Elle en est devenue folle.
Il y a des folies tranquilles et rigolotes, comme des marottes, mais pas la sienne. La mémé est devenue méchante, médisante. Son jargon est devenu incompréhensible, créant des situations difficiles. Depuis, elle sème la zizanie tous azimuts, la haine au coeur, la vengeance pour but.
Faut la comprendre.
Y en a qui essaient de l'amadouer en lui tendant des perches de salut: l'Esperanto par exemple dans l'espoir qu'elle pourra les entendre. Mais c'est tellement factice! loin d'être jocrisse, elle ne s'y laisse pas prendre.
Les gens du corps diplomatique s'inscrivent à Berlitz, au cours Assimil, tournent en bourrique pour lui plaire en discutant d'elle bien au chaud pendant les réunions d'affaires.
Les interprètes s'arrachent les cheveux, en se demandant ce qu'elle veut. Les avocats battent des manches comme les corbeaux noirs sur les branches. Tous leurs efforts restent stériles,.ils sont vexés d'être pris pour des imbéciles. Elle continue hagarde sans prendre garde aux orphelins qui pleurent leur maman, aux filles tristes qui cherchent leurs amants.
J'ai pourtant réussi une fois à l'arrêter. J'ai protesté. Elle s'est mise à ricaner en me disant que si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer, parce que c'est ainsi: l'humanité aime se détruire, se flageller plutôt que de jouir de paix, d'amour et d'amitié.
"Sado maso, voilà ce que vous êtes" m'a-t-elle dit en me donnant un grand coup sur la tête. J'ai perçu dans son regard fou que la paix n'était pas pour demain.
Et la salope s'est enfuie avec mon sac à main.
Babel, méfiez-vous d'elle!

Jacqueline Maire, 11 avril 2000