Une photographie de Mari Mahr

Astapovo

de Michel Ostertag

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En ce mois de novembre, il neigeait sur toute la région.
Le train roulait lentement dans un bruit de ferraille ; on entendait le plancher des wagons craquer sans arrêt et les vitres cliqueter dans leur cadre métallique.
Une sale odeur de suie chaude se répandait à travers les compartiments.
Dans un des compartiments, un vieillard et son fils étaient installés dès le début de la matinée ; ils étaient accompagné d'un autre homme, un médecin qui surveillait attentivement le visage du vieil homme tandis que le fils veillait à ce qu'il soit bien couvert et qu'il ne prenne pas froid.
Ils avaient peu de bagages.
Ils avaient des allures de fuyards…
À la station Gorbatchevo, deux policiers en civil à la mine un peu louche montèrent et se postèrent dans le couloir.
Au début de l'après-midi, le vieil homme se réveilla et son fils lui fit manger une soupe d'avoine qu'il avait réchauffé sur sa lampe.
Le père vida la casserole avec appétit et se rendormit peu après.
Vers quatre heures de l'après-midi, le vieil homme se plaignit d'un malaise.
Il se mit à claquer des dents et à frisonner.
Le médecin lui fit prendre sa température : il avait 38°1.
Le train venait de dépasser la gare de Dunkov.
À six heures trente-cinq, une petite gare perdue dans la campagne enneigée s'annonçait : Astapovo.
Les trois hommes décidèrent d'abandonner le train et de se réfugier ici.
À peine le train arrêté, le médecin sauta du wagon et courut jusqu'au bureau.
Il revint quelques instant après avec le chef de gare.
Étant donné qu'il n'y avait pas d'hôtel à plusieurs verstes à la ronde, le chef de gare, un brave homme, proposa au petit groupe son hospitalité, c'est-à-dire, deux chambres dans sa propre maison située de l'autre côté de la voie ferrée.
Le vieil homme tant bien que mal descendit du wagon aidé de son fils et du chef de gare et on l'emmena se réfugier dans la salle d'attente réservée aux dames pendant qu'on lui préparait un lit.
Le chef de gare avait voulu dresser un petit lit en fer dans son propre salon et il n'avait pas hésité à déplacer deux ou trois meubles afin d'offrir à son hôte le meilleur accueil.
Une fois que la chambre fut prête, on revint le chercher.
Bien qu'on l'aidât à marcher, sa démarche était chancelante et la tête battait d'un côté l'autre.
Les passagers du train qui étaient descendus s'étaient groupés autour de lui et à son passage se découvrirent.
Une fois couché, le vieil homme fut prit de convulsions, perdit conscience et finit par s'assoupir.
Le lendemain, il alla mieux et exprima l'intention de reprendre son voyage.
Il dicta une lettre à un de ses fils et fut heureux d'entendre les cris et les jeux des trois enfants du chef de gare qui avaient été relégués dans une pièce voisine.
Mais au cours de la journée la fièvre remonta jusqu'à 39°8.
Le médecin de la ville vint assister le médecin qui accompagnait le vieil homme et ils diagnostiquèrent, à l'auscultation du poumon gauche un râle significatif d'une pneumonie.
De plus, des crachements de sang les confirma dans leur diagnostic.
La nuit suivant, son cœur devint irrégulier, sa respiration difficile et une soif irrépressible lui brûlait la bouche.
Au petit jour, l'annonce se répandit à travers tout le pays que le grand Léon Nicolaïévitch Tolstoï était malade à Astapovo et aussitôt ce fut un branle-bas général, des membres du gouvernement aux petit peuple ce ne fut qu'un longue émotion qui secoua tout le pays.
Que faisait le grand homme, dans une gare perdue en pleine campagne, un jour d'hiver loin de chez lui, vieux et malade de surcroît ? Le grand homme s'était enfui de la vie bourgeoise dont il ne voulait plus, de sa femme Sonia qu'il ne supportait plus, il voulait mettre un terme au divorce entre sa foi religieuse et la vie qu'il menait. Son ailleurs était un monastère où il avait décidé de finir sa vie. Mais il avait trop tardé et maintenant qu'il était devenu vieux et malade, les choses s'engageaient très mal pour lui.
Par dizaines les correspondants de presse descendaient de tous les trains s'arrêtant à Astapovo afin de couvrir l'événement.
Les cheminots, pour ne pas déranger l'illustre malade, s'ingéniaient à ce que les wagons fassent le moins de bruit possible, les tampons ne s'entrechoquaient plus ; les freins ne grinçaient plus au moindre freinage ; même la vapeur qui sortait ordinairement avec fracas de la cheminée des locomotives devenait presque discrète, tandis que les voyageurs, aux fenêtres, se tordaient le cou, pour apercevoir quelque chose…
Le vieil homme se mourait ; ses mains décharnées allaient et venaient sur la couverture ; des taches bleues apparaissaient sur son visage.
À dix heures du soir, il fut pris d'étouffement.
" Je respire à peine ", dit-il.
On lui donna de l'oxygène.
Il murmura ; " Le vérité… J'aime beaucoup… "
Ce furent ses dernières paroles.
À six heures cinq du matin, l'ami docteur lui ferma les yeux.
Le saint-Synode s'opposa à la célébration d'un service religieux à la mémoire du renégat, la police surveilla les marchands de couronnes mortuaires, de banderoles afin qu'il n'y ait pas d'inscriptions révolutionnaires ; la censure fut renforcée dans la nuit même où l'annonce de la maladie de Tolstoï avait été faite et les casernes mises en état d'alerte ; le portrait de l'écrivain encadré d'un trait noir était en première page de tous les journaux ; des théâtres avaient fermé leurs portes et des télégrammes du tsar, de la Douma, du Conseil supérieur de l'Empire affluaient dans la petite gare d'Astapovo…
Il y eut aussi des grèves, des manifestations d'étudiants aussitôt réprimées par la troupe.
Que d'émotion, de troubles, de manifestations pieuses ou révoltées autour de ce petit bonhomme, déposé religieusement dans une caisse toute simple et mise pour l'instant au fond d'un wagon de marchandises… et pour lequel tout un peuple priait pour la paix de son âme.

Des "Tolstoï de banlieue ", hommes ou femmes, en cavale de leur passé, de leur vie ordinaire pour se fondre dans un anonymat commode, - figures sans nom, juste un surnom - et qui déambulent d'un café l'autre, entre deux planques de carton, sous le périf ou caché au fond d'un entrepôt désaffecté, j'en ai croisé plus d'un.
À leur façon, il ont tous en eux quelque chose de Tolstoï : abandon du foyer familial, abandon d'une vie qu'il ne voulait plus et pour laquelle il y avait divorce… Alors, pour tous, ce fut la fuite, n'importe où, dans un ailleurs bricolé de toutes pièces, rien de bien glorieux dans tout ça ; pour eux point de manchette dans les journaux du soir, point de reporters à couvrir l'événement, seulement la saleté glauque des petits matins de frime.
Pour toute richesse des souvenirs plein la tête, bien enfermés au fin fond de leur mémoire et il faudra plus d'un verre de vin pour que le tonneau se débonde et que le trop-plein s'écoule…Et aussi, un livre ou deux et pour certains un petit carnet, calepin de fond de poche ou juste deux ou trois mots, guère plus, seront marqués d'une écriture déshabituée, comme par exemple la température relevée le matin même ou mieux - plus touchant aussi - une liste de mots, de noms qu'on ne veut pas oublier et qu'on récite souvent à voix basse, manière d'entretenir sa mémoire et de ne pas tirer un trait définitif sur son passé.



Michel Ostertag