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La salle de classe bruissait. La leçon d'écriture
allait commencer. Et à cinq ans c'est important de bien apprendre.
On faisait des ronds et des bâtons, pour s'entraîner
à faire des lettres, plus tard. La semaine dernière
la maîtresse avait fait faire des bâtons inclinés,
ça faisait joli sur la feuille.
- Aujourd'hui les enfants, vous allez me faire des bâtons
tout droits, bien réguliers, sur vingt lignes. Vous les faites
tous pareils, aucun ne doit dépasser les autres, comme quand
vous êtes en rang avant de rentrer en classe. Appliquez vous
bien, vous avez du temps jusqu'à la récréation.
En un quart d'heure Gégé a fini. Il travaille vite
et bien, aussi il s'ennuie en regardant les autres à la tâche.
Et il contemple ses bâtons, le regard dans le vague.
Tout doucement, c'est d'abord imperceptible, les petits bouts de
paille s'animent. Oui ils bougent, ils grandissent même, et
se mettent à ressembler à des mâts dans un port.
Leurs hauteurs se diversifient, des coques s'installent au pied
des mâts et remplacent les ronds que la maîtresse aurait
fait faire le lendemain. Les voilà qui se balancent maintenant.
Des haubans poussent, des voiles se hissent en claquant au vent.
La sortie du port est vite trouvée, et une régate
s'organise, sous la surveillance des mouettes chicaneuses.
La mer grossit, mais la compétition fait rage. Il faut prendre
des ris, subir l'agression des paquets de mer. Qu'importe, l'émotion
monte et l'imagination de Gégé s'envole. Il ne sait
plus s'il est le bateau, la vague, le dauphin, le vent ou l'albatros.
Né sous le signe des Poissons, il a exploré les grands
fonds, fait le tour du monde, affronté toutes les tempêtes,
approché des récifs et fraternisé avec les
grands oiseaux. Il connaît tout de la mer. Plus tard, c'est
sûr, il serait marin.
Sans s'en rendre compte, il a tourné la page du cahier, et
dessiné un superbe voilier, comme au téléphone
quand mamie lui demande s'il a bien fait sa prière au petit
Jésus. Un voilier doit être baptisé, alors comme
hier la maîtresse a raconté l'histoire du baptême
de Clovis en inscrivant le nom au tableau, comme pour son usage
personnel, il a marqué Clovice quelque part sur la coque.
Avec un bateau comme ça il gagnerait toutes les régates,
et même le Vendée-Globe qui venait de finir. Gégé
est heureux.
Mais au large la course n'est pas finie. La lutte est acharnée,
les coques se frôlent. Au ras des flots, un albatros est déguisé
en cerf-volant des anges, et le vent célèbre ses fiançailles
avec la plus belle des vagues. Un cortège de sirènes
accompagne la fête de la mer ; l'une d'entre elles ressemble
à maman et une autre à la maîtresse dans ses
bons jours
Soudain, une mouette criarde s'approche à grande vitesse
en hurlant son prénom. Oui, c'est bien lui, Gérard,
qu'on apostrophe sans ménagement :
- Gérard, qu'est-ce que tu fais ? Je ne t'ai pas demandé
de dessiner ! Tiens, un bateau, quelle idée, tu n'as pas
honte ? Tu as fait tes bâtons ?
- Mais maîtresse les bâtons sont de l'autre côté
de la page.
- Oui, je vois. Euh, c'est pas mal, c'est même bien. Dis-moi,
est-ce que tu veux bien me dessiner aussi un voilier sur une autre
feuille ?
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