Une photographie de Mari Mahr

TOUTES VOILES DEHORS !

de Michel Fréring

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La salle de classe bruissait. La leçon d'écriture allait commencer. Et à cinq ans c'est important de bien apprendre. On faisait des ronds et des bâtons, pour s'entraîner à faire des lettres, plus tard. La semaine dernière la maîtresse avait fait faire des bâtons inclinés, ça faisait joli sur la feuille.
- Aujourd'hui les enfants, vous allez me faire des bâtons tout droits, bien réguliers, sur vingt lignes. Vous les faites tous pareils, aucun ne doit dépasser les autres, comme quand vous êtes en rang avant de rentrer en classe. Appliquez vous bien, vous avez du temps jusqu'à la récréation.
En un quart d'heure Gégé a fini. Il travaille vite et bien, aussi il s'ennuie en regardant les autres à la tâche. Et il contemple ses bâtons, le regard dans le vague.
Tout doucement, c'est d'abord imperceptible, les petits bouts de paille s'animent. Oui ils bougent, ils grandissent même, et se mettent à ressembler à des mâts dans un port. Leurs hauteurs se diversifient, des coques s'installent au pied des mâts et remplacent les ronds que la maîtresse aurait fait faire le lendemain. Les voilà qui se balancent maintenant. Des haubans poussent, des voiles se hissent en claquant au vent. La sortie du port est vite trouvée, et une régate s'organise, sous la surveillance des mouettes chicaneuses.
La mer grossit, mais la compétition fait rage. Il faut prendre des ris, subir l'agression des paquets de mer. Qu'importe, l'émotion monte et l'imagination de Gégé s'envole. Il ne sait plus s'il est le bateau, la vague, le dauphin, le vent ou l'albatros. Né sous le signe des Poissons, il a exploré les grands fonds, fait le tour du monde, affronté toutes les tempêtes, approché des récifs et fraternisé avec les grands oiseaux. Il connaît tout de la mer. Plus tard, c'est sûr, il serait marin.
Sans s'en rendre compte, il a tourné la page du cahier, et dessiné un superbe voilier, comme au téléphone quand mamie lui demande s'il a bien fait sa prière au petit Jésus. Un voilier doit être baptisé, alors comme hier la maîtresse a raconté l'histoire du baptême de Clovis en inscrivant le nom au tableau, comme pour son usage personnel, il a marqué Clovice quelque part sur la coque. Avec un bateau comme ça il gagnerait toutes les régates, et même le Vendée-Globe qui venait de finir. Gégé est heureux.
Mais au large la course n'est pas finie. La lutte est acharnée, les coques se frôlent. Au ras des flots, un albatros est déguisé en cerf-volant des anges, et le vent célèbre ses fiançailles avec la plus belle des vagues. Un cortège de sirènes accompagne la fête de la mer ; l'une d'entre elles ressemble à maman et une autre à la maîtresse dans ses bons jours…
Soudain, une mouette criarde s'approche à grande vitesse en hurlant son prénom. Oui, c'est bien lui, Gérard, qu'on apostrophe sans ménagement :

- Gérard, qu'est-ce que tu fais ? Je ne t'ai pas demandé de dessiner ! Tiens, un bateau, quelle idée, tu n'as pas honte ? Tu as fait tes bâtons ?
- Mais maîtresse les bâtons sont de l'autre côté de la page.
- Oui, je vois. Euh, c'est pas mal, c'est même bien. Dis-moi, est-ce que tu veux bien me dessiner aussi un voilier sur une autre feuille ?


Michel Fréring