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Il était arrivé, un matin d'automne , dans ce petit
village perdu en pleine campagne Berrichonne. L'air de quelqu'un
ayant marché trop longtemps sans repos. Pour seul bagage
, un sac marin usé, loin d'être plein, lui pendait
à l'épaule. Hirsute, le teint gris, le regard fuyant,
il restait là planté dans ses souliers éculés,
frissonnant sous la veste sans couleur au col relevé. On
aurait pu le croire tombé d'une planète inconnue peut
être malfaisante, tant son allure d'homme insolite semblait
incongrue. Le village paraissait désert à cette heure
matinale, mais, derrière quelques fenêtres on voyait
l'ombre d'un visage se coller au carreau pour mieux voir l'intrus
venu d'ailleurs. On devinait les interrogations inquiètes-"
D'où nous arrive t-il celui-là ? sans doute un SDF
échappé de la ville, un quémandeur , peut -être
un voleur, espérons qu'il va passer son chemin , ici on vit
tranquille pas besoin d'inconnu venu d'on ne sait où ! "
L'homme avançait prudemment, se retournant souvent comme
pour voir s'il était suivi . Rien dans son comportement ou
son allure ne pouvait sembler rassurant . Quelqu'un l'observait
avec une attention plus qu'inquiète, c'était Henri,
maire du village, en arrêt derrière la porte vitrée
de sa maison . Il avait lu dans le journal de la veille en gros
titre : " La prison de Châteauroux vient de connaître
des troubles graves, trois condamnés dangereux ont réussi
à s'évader pendant l'émeute générale
sans doute prévue à cet effet . "Le maire, fit
aussitôt le rapprochement avec cette arrivée inopinée
sur son calme fief . Il appela sa femme -" N'envoie pas la
petite en classe aujourd'hui, et toi reste à la maison ,
je vais voir qui est ce citoyen bizarre ! "
Henri, attrapant sa veste, se dirigea vers son bureau pour y prendre
les clés de la mairie-" On ne sait jamais, je vais peut-être
appeler les autorités ! " -" Pas d'imprudence !
"lui cria sa femme pendant que son mari ouvrait la porte .
Bravement , Henri se lança vers la rue où il avait
vu l' homme inquiétant venu d'ailleurs déambuler,
et là, à son étonnement, plus personne ! -"
Je n'ai pourtant pas rêvé ! " Scrutant les environs
il ne vit que le chien de Gustave " Toujours à courir
les rues celui-la, bien la peine de prendre un arrêté
contre le vagabondage des animaux dans le village ! "maugréa
-t-il . Décontenancé de ne plus voir la silhouette
inopportune , Henri se grattait la tête, perplexe. Il crut
vraiment avoir eu une vision, et se dirigea vers sa mairie, il y
verrait son employé municipal et lui demanderait de patrouiller
dans tous les recoins du village.
Mais avait-il vraiment vu l'énergumène notre maire
si soucieux de la sécurité de ses ouailles ? Où
était donc passé cet étrange envahisseur s'il
était réel ?
Bien à l'abri derrière un ballot de paille notre homme
tout simplement s'était caché là en surprenant
le regard hostile du vieux Gustave qui sortait de chez lui, fusil
sur l'épaule, et qui partait pour la chasse. Il est vrai
que Gustave avec son air de bougon professionnel, n'avait rien d'engageant,
surtout avec son arme !
Mais Gustave en avait vu bien d'autres ce n'est pas un vagabond
qui pouvait l'intimider ,de plus, il ignorait les journaux- "
Leurs balivernes à tous ces menteurs de journalistes, rien
à fiche ! " avait-il décrété fermement.
Il s'engagea donc sans plus de questions dans le bois qui jouxtait
son jardin.
Interloqué un instant à la vue du chasseur au fusil,
instinctivement l'étranger jugea plus prudent de quitter
la rue principale, d'où son retrait dans un champ proche
derrière l'amas de chaume, tout cela alors qu'Henri n'avait
pas encore franchi son seuil .
De son abri provisoire, le fugitif perçut un grincement de
roue puis un pas lourd venir vers le champ. Craintif il décida
de se coller encore plus à son abri. Arriva alors à
deux pas, d'abord une brouette puis, la poussant suivait un personnage
pittoresque : vêtu d'une veste paraissant avoir appartenu
à quelque soldat d'une autre guerre, chaussé de godillots
déformés à force d'usage dans la boue et les
chemins caillouteux, sur la tête un béret d'un rouge
passé d'où pendait des pompons décolorés,
des cheveux gris encadrant un visage basané et profondément
ridé. C'était Pablo " l'espagnol ", comme
tout le monde l'appelait ici ,au village ,depuis qu'il y était
arrivé après la guerre. Républicain, avec ses
compagnons, il avait essayé de lutter pour la liberté
dans son pays. La répression avait été terrible,
ses amis tombés sous les balles, sa femme abattue à
ses côtés, Pablo avait fui au travers des montagnes
et, de village en village, il avait jeté l'ancre dans ce
Berry où tant bien que mal il avait été adopté,
il faisait partie du paysage et travaillait pour tous étant
devenu cantonnier .
Pablo, posant sa brouette se saisit de sa fourche et, se retournant,
se retrouva nez à nez avec l'homme caché là,
qui, se croyant menacé se raidissait prêt à
la riposte. Pablo, la fourche en main, restait figé, méfiant,
mais, croisant le regard de l'homme, ce qu'il y lut de défi
désespéré lui fit baisser son outil. Examinant
l'apparence minable de son vis à vis, Pablo parut retrouver
quelqu'un de connu ; il se revit lors de son errance d'homme traqué
-" D'où viens-tu ? " demanda-t-il avec cet accent
chaud, empreinte d'un pays qui n'était plus le sien. L'homme
, d'une voix sourde répondit en un mauvais français-"
moi venir loin, marcher , marcher
"
Pablo ne se posa pas de questions comme Henri, il n'écouta
que son instinct de brave homme ne voyant pas plus loin que la faim
et la fatigue flagrantes de sa drôle de rencontre. -"
Ma maison est là derrière le bouquet d'arbres que
tu vois au bout du champ, moi je vais porter une brouettée
de paille à Georgette pour ses lapins, ma porte n'est jamais
fermée, va chez moi je t'y retrouve d'ici un quart d'heure.
"-" Merci ! "dit seulement l'homme. Pablo chargea
sa paille puis s'éloigna sans se retourner . L'homme reprit
son triste bagage et, se disant que vraiment il en avait assez de
marcher à l'aventure, par prudence, avançant de ballots
de paille en buissons, on voyait bien qu'il avait l'habitude de
se dissimuler, il arriva à la maison isolée de Pablo.
En effet, la porte s'ouvrait en la poussant, l'homme se retrouva
dans une pièce sombre à la cheminée noircie,
au sol de grossier carrelage rouge, au plafond enfumé. Au
centre une table recouverte d'une toile cirée à fleurs
décolorées, deux chaises bancales, des casseroles
bosselées pendaient au-dessus du petit évier de grès
, un chat dormait au coin de l'âtre sans feu, paresseux le
chat ouvrit un il puis se rendormit, tel était l'environnement
où l'étranger s'abritait en attente de la suite. Sans
qu'il comprenne bien pourquoi il sentait qu'il pouvait avoir confiance
en celui qui lui offrait l'hospitalité . Et puis -"
A dieu va, je n'en peux plus , il faut que je m'arrête, j'en
ai assez de fuir, ici ou là quelle importance ! " pensa
t-il. Il s'assit près du chat et attendit. Pendant ce temps
de retour, Pablo pensait -" Je me demande si j'ai bien fait
de laisser cet étranger aller se réfugier chez moi,
ma pauvre femme Juanita me disait toujours " Pablo, ton grand
cur te perdra ! " mais basta on ne se refait pas ! "
Venant vers lui , Pablo vit Henri, le maire, accompagné du
garde municipal. Il posa sa brouette pour les saluer en soulevant
son couvre-chef -" Bonjour monsieur le Maire, bonjour Roger,
déjà dehors ? "-" Eh salut Pablo, n'as-tu
pas rencontré un drôle de bonhomme ce matin , il n'y
a que toi pour être si matinal dans le village, toi et peut-être
ce vieux baroudeur de Gustave, toujours partant pour chasser ! "
Pablo sans qu'il sût pourquoi s'entendit répondre -"
Ma foi je n'ai rien rencontré sur ma route sauf le chien
de Gustave qui a filé vers les bois " -" J'ai vu
un homme suspect continua le maire, comme on recherche des évadés
de Châteauroux, dangereux d'après la presse d'hier,
je me demande
.. "Pablo n'écoutait plus,
il pensait-" Ben ça alors dans quoi je me suis fourré
! " puis revoyant le regard perdu du soi-disant suspect il
se dit -" des yeux comme çà !
.non c'est
pas possible c'est pas des yeux d'assassin, moi j'en ai vu de près
des yeux de tueurs à Madrid, non celui-la n'avait pas la
haine !
. "-" Prends garde ! dit Henri, tu laisses
toujours ta porte ouverte, enferme toi pour une fois ! " Et
chacun reprit sa route, le maire ordonnant à Roger de fouiller
les buissons et les granges. Pablo pressa le pas, perplexe malgré
tout -" pas grand chose à voler chez moi , on verra
bien ! "Arrivé à destination , il gara sa brouette
sur le côté de sa maison, et jetant un il à
droite et à gauche, il poussa sa porte , prêt à
toute éventualité. L'homme était là,
affalé sur sa chaise , la tête renversée vers
l'arrière, les bras pendants de chaque côté
.même
le bruit de la porte ne le fit bouger
.Pablo s'approcha inquiet,
et là, il se rendit compte que l'homme dormait . Son visage
restait tourmenté, tout dans son abandon d'homme surpris
par le sommeil disait l'accablement . -" Cet inconnu a l'air
d'avoir besoin d'aide plutôt que d'être pourchassé
! laissons -le récupérer, fermons la porte à
clé , Roger est capable de passer boire son petit verre s'il
passe par ici ! "
Pablo se déplaçant avec précaution, prépara
sa cafetière et mit l'eau à chauffer sur sa vieille
cuisinière qu'il tisonna doucement. Bientôt l'odeur
de café envahit la pièce, arrivant aux narines de
l'inconnu qui émergea lentement de sa sieste trop brève.
" Eh l'ami mets-toi à table , prends-toi du pain , tiens
voilà du beurre , remplis-toi un peu l'estomac, après
si tu veux bien tu me diras d'où tu viens ! " Sans se
faire prier l'homme s'attabla et remerciant Pablo d'un regard, il
se tailla une large tartine qu'il se mit à beurrer en respirant
le bol de café fumant servi par Pablo. Rassasié, il
sourit- " moi Ilaz parti prison , moi kosovar, plus pouvoir
revenir Pristina, trop dur, famille tuée ! " Pablo tout
à coup se revit fuyard , toute son angoisse d'alors resurgit
, son refus de la répression qui lui avait pris sa famille,
ses compagnons, il entendait leurs " No pasaran ! " courageux
et vains devant l'injustice et la haine. Il vit d'Ilaz , la jeunesse,
la vie à l'avenir interrompu. -" Tu es ici chez toi
tu peux rester autant que tu le voudras, tu vas reprendre des forces,
tu n'es pas obligé de me raconter ton histoire il y a tout
le temps pour cela, je peux t'aider. Moi c'est Pablo, je suis arrivé
ici il y a longtemps, après la guerre, j'avais ton âge
, je suis resté là, je me suis battu avec les résistants
français, on m'a accepté .Tu vois je ne suis pas riche,
la maison m'est prêtée par la commune, je travaille
un peu pour tous, je m'en vais expliquer ton cas au maire, c'est
un brave homme sous son air bourru, il comprendra . "-"
Merci Pablo, moi bien ! et t'aider travail, toi vieux, toi peut-être
fatigué ! " Pablo, laissant son protégé
en sécurité , s 'en fut de son pas d'homme juste chez
Henri et dut savoir s'y prendre car il repartit de là avec
un sac de vêtements et de provisions.
Pablo avait trouvé un fils venu d'ailleurs comme lui, sa
vie venait de trouver sa raison d'être, il était au
bout de son chemin , un chemin solitaire, jalonné de souffrances
toujours inscrites, de regrets de ce déracinement imposé
par la force et la haine ; Voilà que si longtemps après
lui un autre vivait les mêmes tourments , la bêtise
des conflits humains n'auraient donc jamais de fin ! lui le vieux
républicain ne verrait-il que le retour incessant des injustices
chassant de leur pays les hommes épris de liberté
!
Ilaz reprit des forces et, bien que les travaux de Pablo étaient
pour lui inhabituels -- il était encore étudiant dans
son pays avant que d'être emprisonné avec ses camarades
pour leur révolte contre l'oppression-- il se mit courageusement
à aider son vieil ami. Il apprit avec lui un français
teinté de soleil, leurs curs se comprenaient sans avoir
besoin de mots savants, il leur suffisait d 'échanger leurs
regards. Pablo fit accepter au village celui qui leur avait paru
si inquiétant , on finit par croire qu'Ilaz était
son fils adoptif ; le maire mit tout en uvre pour lui obtenir
l'asile politique.
Ilaz n'oubliait pas les siens morts ou restés là-bas,
dans son pays, il gardait en lui le souvenir de la torture subie,
un de ses bras en gardait visibles des traces et une douleur encore
tenace, il revivait dans ses cauchemars les heures affreuses de
la fuite dans ce camion encombré de caisses puantes, dans
l'entassement humain irrespirable. Cette fuite rendue possible par
l'aide et les économies d'un parent , resté en vie
par miracle, payant ce voyage de la dernière chance, après
l'évasion si risquée de la prison ; Il se rappelait
la marche qui paraissait ne pas avoir de fin sur les routes de la
campagne française , sans but , sinon d'aller plus loin ,
loin des fusils, loin des prisons et de leurs tortures.
Dans le petit village tranquille du Berry, habitent deux étrangers,
ils travaillent ensemble, partagent leur pain, leur toit, leur histoire
si semblable. Pablo se sait trop âgé pour espérer
revoir sa patrie, mais Ilaz repartira peut-être un jour quand
la folie des hommes deviendra sagesse-" on a toujours droit
à sa part de rêve quand on est jeune. " lui dit
Pablo avec son sourire de brave homme devenu philosophe . Ilaz se
promet de revoir son pays où si peu des siens l'attendront,
rien que pour pouvoir dire " je ne suis pas de nulle part,
je suis seulement d'ailleurs, comme Pablo, d'un ailleurs que nous
avons voulu meilleur et dont on nous a chassés !"
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