Une photographie de Mari Mahr

Tic-Tac

de Dominique Combaud

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Depuis combien de jours suis-je là? Je ne sais plus. Dans cette prison qui ne ressemble à aucune autre, une prison sans miradors, sans gardiens.
Je regarde le bâtiment gris de trois étages. Certaines fenêtres sont brisées, d'autres condamnées. Ca ressemble vaguement à un squat, mais les gens qui m'entourent détruisent aussitôt cette impression fugitive. Non, ce ne sont pas des marginaux, plutôt des types effondrés, emplis de désespérance.
J'en regarde un, assis depuis des heures à même le trottoir. Ses yeux contemplent le bitume comme si l'unique délivrance ne pouvait venir que du sol, de la terre, pouvoir se diluer dans les ténèbres pour ne plus croire en un soleil inutile.
D'autres marchent inlassablement, les épaules voûtées, les mains jointes derrière le dos ou enfoncées dans les poches de pantalon. Ils ont tous le même pas, lent et inexorable, comme si la vie tournait au ralenti. Leur parcours est toujours le même, ils tournent autour du bâtiment jusqu'aux abords de la cour interdite. Et retour.
Depuis quand sont-ils là?
Je reviens en frissonnant vers le bâtiment. Il n'y a pas de porte d'entrée, rien qu'une ouverture en plein vent qui donne sur un couloir sombre. De chaque côté du couloir, des couvertures punaisées protègent l'intérieur des cellules. Tout au fond, un escalier mène vers les étages.
Ma chambre est au deuxième, et je l'appelle ainsi pour ne pas croire à cette étrange incarcération. Je suis de passage, c'est tout. Mais je n'arrive plus à me souvenir.
La pièce est minuscule. Un matelas jeté au sol, une petite table avec bougies et allumettes, une étagère métallique et un lavabo fissuré à peine éclairé par un œil-de-bœuf qui donne sur une autre cour, à l'arrière de l'édifice.
A l'intérieur de cette cour, un type est accoté contre le mur, les yeux fermés, il ne bouge pas. Un autre est assis sur le sol, près de lui. Il ne bouge pas non plus, comme figé. J'entends alors un petit bruit, juste au-dessous de moi. Le vieillard, sûrement. Le bruit de sa canne qui martèle sans cesse le pavé. A intervalles réguliers. Un choc sourd, presque inaudible.
Je le guette, persuadé qu'il va apparaître sur ma gauche, dans la partie visible de la cour. Comme d'habitude. Je vois d'abord son crâne nu, puis les longs cheveux blancs qui naissent sur la nuque, son corps que j'imagine décharné, noyé dans des vêtements trop amples. Et sa canne qui rythme chacun de ses pas. J'ai l'impression qu'il ne s'arrête jamais. Même la nuit, parfois, il me semble entendre ce bruit sourd et régulier.
Je le vois maintenant de profil, il longe le mur d'en face et passe devant les deux types qui ont l'air de somnoler. Celui qui est debout ouvre un bref instant les yeux, se déplace légèrement et replonge aussitôt dans ses méditations, toujours adossé au mur. L'autre n'a pas bougé. Le vieillard, lui, continue imperturbablement sa ronde infernale. Il revient vers moi en longeant le mur de droite, et je ne peux l'apercevoir que quelques secondes, de face, avant qu'il ne disparaisse dans l'angle mort de la cour. J'essaie de détailler son visage, je cherche ses yeux, et soudain il relève la tête d'un mouvement rapide, surprenant. Nos regards se croisent... ou plutôt s'entrechoquent! Je crois un bref instant qu'il va s'arrêter. Mais non, son balancement à peine interrompu reprend et il disparaît aussitôt, englouti par la face cachée de la cour interdite.


J'abandonne alors la lucarne pour aller m'asseoir sur le matelas. Son regard est toujours imprimé en moi. Indéchiffrable, et si clair à la fois. Comme s'il me connaissait, comme s'il me reconnaissait.
Je me suis allongé. J'ai jeté la couverture sur mon visage. Je voulais faire le vide et ne plus penser qu'à elle. Qu'à elle...
Il n'y avait qu'elle pour me sortir de là. Hier encore, ou la semaine dernière, je me rappelais encore parfaitement son visage, je la guettais, persuadé que le cauchemar allait prendre fin. Mais maintenant je n'étais plus très sûr, même ses traits s'estompaient; sa bouche, ses cheveux, ses yeux, étaient-ce bien les siens, ou d'autres arrachés à des souvenirs trop confus. Je ne savais plus.
J'ai rejeté la couverture et suis descendu dans la cour, celle où je pouvais aller. Le spectacle était toujours le même. Des types assis, d'autres qui marchaient inlassablement. Au loin, j'entendais des explosions qui me rappelaient vaguement le bruit de ces canons qu'on utilise, au printemps, pour chasser les oiseaux des vergers. Ce n'était même plus un souvenir, plutôt un flash, et je me suis mis à marcher pour tenter de déchirer le voile. La campagne, la campagne, j'avais ce mot dans la tête, mais je n'arrivais plus à savoir ce que c'était vraiment. La campagne, ma compagne, tout se mélangeait, je ne faisais plus la différence.
Il ne restait qu'un bonheur trop lointain. Impalpable. Et plus je marchais, plus mes souvenirs s'effilochaient, se désagrégeaient, disparaissaient.
Je n'avais rien à attendre.
Seulement à marcher, marcher...

Puis un jour, j'ai changé de cour. J'étais l'élu. Avec ma canne qui martelait le sol, qui rythmait chaque seconde.
Au début, il fallait me refréner pour ne pas que le temps se marchât sur les pieds, mais avec l'expérience j'avais appris à maîtriser le présent.
J'avançais machinalement. Je suivais le mouvement. D'un pas lent et cadencé. Peu à peu, j'ai senti mes forces diminuer, ma canne n'était plus un objet, j'étais devenu l'objet de ma canne, je la suivais sans prêter attention aux deux autres élus. Je les ignorais, et j'avais pour seule obsession de ne pas la lâcher, de la suivre toujours et toujours...
Jusqu'au moment où j'ai ressenti une présence inconnue. J'ai relevé brusquement la tête et je l'ai aperçu. Il avait l'air étonné, à sa fenêtre. La jeunesse de son visage a fait resurgir une mémoire que je pensais à jamais enfouie.
Il y avait si longtemps.
Il était l'heure.


Dominique Combaud