|
Depuis combien de jours suis-je là? Je ne sais plus. Dans
cette prison qui ne ressemble à aucune autre, une prison
sans miradors, sans gardiens.
Je regarde le bâtiment gris de trois étages. Certaines
fenêtres sont brisées, d'autres condamnées.
Ca ressemble vaguement à un squat, mais les gens qui m'entourent
détruisent aussitôt cette impression fugitive. Non,
ce ne sont pas des marginaux, plutôt des types effondrés,
emplis de désespérance.
J'en regarde un, assis depuis des heures à même le
trottoir. Ses yeux contemplent le bitume comme si l'unique délivrance
ne pouvait venir que du sol, de la terre, pouvoir se diluer dans
les ténèbres pour ne plus croire en un soleil inutile.
D'autres marchent inlassablement, les épaules voûtées,
les mains jointes derrière le dos ou enfoncées dans
les poches de pantalon. Ils ont tous le même pas, lent et
inexorable, comme si la vie tournait au ralenti. Leur parcours est
toujours le même, ils tournent autour du bâtiment jusqu'aux
abords de la cour interdite. Et retour.
Depuis quand sont-ils là?
Je reviens en frissonnant vers le bâtiment. Il n'y a pas de
porte d'entrée, rien qu'une ouverture en plein vent qui donne
sur un couloir sombre. De chaque côté du couloir, des
couvertures punaisées protègent l'intérieur
des cellules. Tout au fond, un escalier mène vers les étages.
Ma chambre est au deuxième, et je l'appelle ainsi pour ne
pas croire à cette étrange incarcération. Je
suis de passage, c'est tout. Mais je n'arrive plus à me souvenir.
La pièce est minuscule. Un matelas jeté au sol, une
petite table avec bougies et allumettes, une étagère
métallique et un lavabo fissuré à peine éclairé
par un il-de-buf qui donne sur une autre cour, à
l'arrière de l'édifice.
A l'intérieur de cette cour, un type est accoté contre
le mur, les yeux fermés, il ne bouge pas. Un autre est assis
sur le sol, près de lui. Il ne bouge pas non plus, comme
figé. J'entends alors un petit bruit, juste au-dessous de
moi. Le vieillard, sûrement. Le bruit de sa canne qui martèle
sans cesse le pavé. A intervalles réguliers. Un choc
sourd, presque inaudible.
Je le guette, persuadé qu'il va apparaître sur ma gauche,
dans la partie visible de la cour. Comme d'habitude. Je vois d'abord
son crâne nu, puis les longs cheveux blancs qui naissent sur
la nuque, son corps que j'imagine décharné, noyé
dans des vêtements trop amples. Et sa canne qui rythme chacun
de ses pas. J'ai l'impression qu'il ne s'arrête jamais. Même
la nuit, parfois, il me semble entendre ce bruit sourd et régulier.
Je le vois maintenant de profil, il longe le mur d'en face et passe
devant les deux types qui ont l'air de somnoler. Celui qui est debout
ouvre un bref instant les yeux, se déplace légèrement
et replonge aussitôt dans ses méditations, toujours
adossé au mur. L'autre n'a pas bougé. Le vieillard,
lui, continue imperturbablement sa ronde infernale. Il revient vers
moi en longeant le mur de droite, et je ne peux l'apercevoir que
quelques secondes, de face, avant qu'il ne disparaisse dans l'angle
mort de la cour. J'essaie de détailler son visage, je cherche
ses yeux, et soudain il relève la tête d'un mouvement
rapide, surprenant. Nos regards se croisent... ou plutôt s'entrechoquent!
Je crois un bref instant qu'il va s'arrêter. Mais non, son
balancement à peine interrompu reprend et il disparaît
aussitôt, englouti par la face cachée de la cour interdite.
J'abandonne alors la lucarne pour aller m'asseoir sur le matelas.
Son regard est toujours imprimé en moi. Indéchiffrable,
et si clair à la fois. Comme s'il me connaissait, comme s'il
me reconnaissait.
Je me suis allongé. J'ai jeté la couverture sur mon
visage. Je voulais faire le vide et ne plus penser qu'à elle.
Qu'à elle...
Il n'y avait qu'elle pour me sortir de là. Hier encore, ou
la semaine dernière, je me rappelais encore parfaitement
son visage, je la guettais, persuadé que le cauchemar allait
prendre fin. Mais maintenant je n'étais plus très
sûr, même ses traits s'estompaient; sa bouche, ses cheveux,
ses yeux, étaient-ce bien les siens, ou d'autres arrachés
à des souvenirs trop confus. Je ne savais plus.
J'ai rejeté la couverture et suis descendu dans la cour,
celle où je pouvais aller. Le spectacle était toujours
le même. Des types assis, d'autres qui marchaient inlassablement.
Au loin, j'entendais des explosions qui me rappelaient vaguement
le bruit de ces canons qu'on utilise, au printemps, pour chasser
les oiseaux des vergers. Ce n'était même plus un souvenir,
plutôt un flash, et je me suis mis à marcher pour tenter
de déchirer le voile. La campagne, la campagne, j'avais ce
mot dans la tête, mais je n'arrivais plus à savoir
ce que c'était vraiment. La campagne, ma compagne, tout se
mélangeait, je ne faisais plus la différence.
Il ne restait qu'un bonheur trop lointain. Impalpable. Et plus je
marchais, plus mes souvenirs s'effilochaient, se désagrégeaient,
disparaissaient.
Je n'avais rien à attendre.
Seulement à marcher, marcher...
Puis un jour, j'ai changé de cour. J'étais l'élu.
Avec ma canne qui martelait le sol, qui rythmait chaque seconde.
Au début, il fallait me refréner pour ne pas que le
temps se marchât sur les pieds, mais avec l'expérience
j'avais appris à maîtriser le présent.
J'avançais machinalement. Je suivais le mouvement. D'un pas
lent et cadencé. Peu à peu, j'ai senti mes forces
diminuer, ma canne n'était plus un objet, j'étais
devenu l'objet de ma canne, je la suivais sans prêter attention
aux deux autres élus. Je les ignorais, et j'avais pour seule
obsession de ne pas la lâcher, de la suivre toujours et toujours...
Jusqu'au moment où j'ai ressenti une présence inconnue.
J'ai relevé brusquement la tête et je l'ai aperçu.
Il avait l'air étonné, à sa fenêtre.
La jeunesse de son visage a fait resurgir une mémoire que
je pensais à jamais enfouie.
Il y avait si longtemps.
Il était l'heure.
|