Une photographie de Catherine Merdy

Lucy in the sky with diamonds

par Stéphane Méliade

Adolescences

Sommaire

Mes frères me sortent tous les soirs à six heures. Quand je rentre du lycée, pendant un long moment je ne supporte pas la lumière. Il faut me laisser dans le noir, sinon, je me mets à dire des mots énormes et il paraît que mes yeux font peur.
Je m’en fous, tant que Lucie n’est pas rentrée, ils peuvent me mettre où ça leur chante, je n’ai même pas envie de les mordre où de leur parler avec la langue que j’ai inventée pour moi tout seul et qui les effraie tant.
Pendant que je réfléchis à plein de choses dans l’ombre, mes frères sont occupés à vérifier si toutes les ventouses tiennent bien au bout des flèches. Ils tiennent à moi, ils ne veulent pas me perdre. Je crois qu'ils m'aiment. La preuve : Ça leur ferait de la peine si j'étais blessé. En tout cas, ça laisserait des traces.

*

Aujourd'hui, je me suis peint moi-même. D’abord, j'ai fait un petit "L" rouge, L comme Lucie. Puis je l'ai recouvert avec un cercle rouge, exactement de la même nuance. Je voulais recouvrir complètement son prénom. Lucie s'est mise à tourner sur ma peau, mais rien que pour moi.
Moi, je la lirai depuis l’intérieur et personne d’autre n’y verra rien.
Au bout d’un moment, tous les cercles étaient bien en place, comme des petits cœurs les uns dans les autres.
Je veux faire une bonne cible pour que mes frères soient contents de moi., qu’ils sachant bien où tirer. Je suis sûr qu’ils adorent avoir un petit frère bien rouge qu’on voit de loin.

*

J'ai envie d'aller dans la rue, J'aimerais bien aller sonner chez Lucie, tout de suite. Mais mes frères me disent de rester tranquille, que j'ai trop l'air d'un con à cette heure-ci et que je serais la honte de la famille. Ils me menacent de trouver quelqu’un d’autre pour faire leur cible.
Alors, je reste dans le jardin, à regarder à travers les feuilles de la haie. J’essaie d’être toujours là à l’heure où elle arrive. Si je manque ce moment là, ça m’angoisse et me donne l’impression qu’elle vient de nulle part, et moi aussi. Quand mes frères ne sont pas à la maison, je vais la voir quand même, malgré ce qu’ils en disent. Parfois, on va même se promener au bord du Canal du Midi pour regarder les gens passer et faire des commentaires, ou bien on va chez Auchan boire des bouteilles de Coca dans les rayons Je ne m’ennuie jamais avec Lucie.

*

- Viens, on va foutre le feu !
C'est juste pour la forme qu’elle me prévient. Je n’ai pas besoin de venir, je suis déjà là et Lucie sait bien que je suis d'accord pour tout cramer.
À la seconde où elle me dit ça, elle a déjà craqué une allumette. Elle la lève devant ses yeux et la rapproche de mon visage.
- Regarde bien cette allumettes, on dirait un corps alignés, tout raide. Je viens de le réveiller, il va redevenir souple et danser partout dans le jardin !
J’essaie de calmer un peu Lucy. Parfois, elle veut faire des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Heureusement, je suis la seule personne qu’elle écoute.
- D'accord, Lucie, d’accord, mais je ne veux pas que tu brûle des feuilles, comme l'autre fois. Elles ne nous ont rien fait et moi, ça me fait mal à l’intérieur.
Lucie remonte sa mèche. et me fixe avec son air dangereux. Ses yeux sombres devienne très brillants.
Juste de l'autre côté de la haie, il y a ma maison. Lucie a envie de me faire plaisir et de laisser les feuilles tranquille, mais elle a besoin quand même de passer sa rage.
Elle pose l’allumette sur une boulette de papier. Elle en amène toujours plusieurs “pour faire des sacrifice rituels de mots”.
- Regarde, cette grosse boule blanche, c'est tes cons de frères ! Je vais les brûler vifs !
- Dis pas ça, dis pas ça ! Mes frères, ils m’aiment, énormément ! Ils ne voudraient personne d’autre que moi pour faire la cible, dans le jardin, !
Je lui saute dessus. On respire l'un contre l'autre. Je cherche ses seins. Au lycée, ils disent tous que c'est une salope, parce qu'elle ne met pas de sous-tif. Ils n'ont rien compris. Elle a besoin de respirer, Lucie, c'est tout. Quand on est l'un contre l'autre, elle me dit toujours :
- Je sais ce que c'est que d'être morte.
Puis, elle ouvre sa chemise et pose ma main sur son sein nu.
- Si tu appuie très doucement dessus, tu déclenchera une bombe qui fera tout sauter !
Je pose ma paume très doucement sur son aréole. Ça me brûle délicieusement partout. Lucie respire fort et s'emballe :
- Un jour, en appuyant sur mes seins, on fera sauter tout le quartier.
Tout à la fois. Puis on craquera une allumette, chacun chez nous, tous les deux exactement en même temps.

*

Lucie, elle veut toujours foutre le feu partout. Puis elle me dit avec une drôle de voix :
- Embrasse moi. Là.
Les plus beaux moments de ma vie, ce sont ceux où je met la langue dans son minou et que je lui fait de l’effet. Elle se met à tressauter comme une petite bête joyeuse en poussant des petits cris doux où des sortes de gémissements. Elle a un cœur vert en pendentif, elle me dit qu'il est en diamant, mais ça m'étonnerait. Elle m’assure :
- Mais si ! C’est un prince qui me l’a offert quand il m’a emmené à Venise, du temps où je me souvenais de tout ! Depuis, j’ai oublié plein de choses, mais c’est pas grave. Quand tout aura bien brûlé, ça reviendra.
Moi, je pense qu'elle l'a piqué chez Auchan, son pendentif, pendant que les vigiles regardaient ailleurs, et qu’il est fait en vrai plastique, mais je ne veux pas contrarier Lucie. Je ne sais même pas où c’est Venise, c'est peut être de l’autre côté de la zone industrielle.
Quand Lucie se déshabille, elle ne le retire pas. Plus il bouge entre ses seins, et plus je sais qu'elle est bien.
Mes frères disent que je vais être bientôt placé en maison, que je suis trop grand, maintenant. et que je ne peux plus sortir à poil dans le jardin, la nuit, et qu’ils ne peuvent pas me surveiller tout le temps.
Je m'en fous. Un jour, Lucie m’apercevra comme ça, elle sera aussi sortie la nuit, toute nue, comme moi, et on se caressera, très doucement à travers les feuilles, puis j’irai dans son minou pour la faire danser sous la lune.

*

C'est moi qui ai entendu la sirène des pompiers en premier.
Jérôme a haussé les épaules et ‘ma regardé, comme si c’était de ma faute. Il avait lair contrarié. Il devait se dire qu’il ne pourrait pas trop me tirer dessus s’il y avait les pompiers à côté. :
- Encore un coup de cette folle de Lucie. Ah, vous faites une belle paire, tous les deux ! Deux dingues !
Puis, un hurlement. Je crois que c'est la mère de Lucie. J'essaye de retirer la flèche de ma poitrine, mais la ventouse tient bon. Tant pis, je cours vers la haie. comme ça Le hurlement continue toujours. Elle est forte, la mère de Lucie, elle sait crier longtemps sans arrêt. Je me demande se elle s’est entraînée avant. J’ai envie d’aller la féliciter puis j’aperçois de la fumée qui monte, toute noire.
Je dis à mes frères, tranquillement :
- Je crois que Lucie est morte.
Et pour une fois, ils ne se moquent pas de moi, alors j’insiste.
- J'en suis sûr, qu'elle est morte. Je ne la sens plus respirer. D'habitude, j'entends toujours son souffle dans ma tête. J’arrache ma ventouse et je les montre du doigt :
- C’est vous qui devriez être morts à sa place !
Mes frères se tortillent debout, ils ne savent pas quoi faire, sauf dire “merde”, et me regarder comme si j’avais le pouvoir de les tuer instantanément sur place.
Pour l'instant, ça ne me fait rien. Je me demande juste si son cœur vert a brûlé avec elle. Après tout, c’était peut-être vrai, son histoire de Venise, elle y est peut-être vraiment allée avec son prince, puis on l’a obligée à oublier. Maintenant, elle va y retourner sur le dos du panache de fumée. Quand même, j’aimerais bien savoir où c’est.
Je regarde à travers la haie. Quand tout sera cramé, il ne restera plus au monde que Lucie, le ciel et les feuilles que le feu aura transformées en diamants. Et Lucie et moi on pourra se voir quand on veut.
Personne ne s’occupe de moi. Je passe la porte., pour aller dire bonjour à Lucie.

*

Lucie et moi, on traverse tout le train au fur et à mesure que les contrôleurs avancent dans les wagons.
- Et quand on sera arrivés tout au bout ?
Elle hausse les épaules et sort sa boîte d’allumettes.
- Soit on rusera, soit on leur mettra le feu !
Je ne sais pas comment elle a fait pour faire semblant d’être morte, mais sa mère a paniqué et s’est mise à courir dans tous les sens. Puis, je l’ai vue me faire signe depuis la fenêtre de sa chambre. J’ai compris tout de suite et pendant que mes frères ne savaient plus quoi dire, et restaient là, avec leurs bras qui pendaient, j’ai enfin rejoint Lucie dans la rue et on est parti en courant à fond.
Maintenant, on roule le long du Canal du Midi, on va bientôt voir la mer. Au début, on pensait juste aller faire un tour dans le centre commercial, puis Lucie m’a dit :
- On va à Venise, pour de vrai.
Alors, on est allé à la gare Matabiau et on a sauté dans un train. D’après ce que j’ai compris, maintenant, Venise est un peu plus loin que ce que je croyais, mais ça n’a pas d’importance.
J’ai le cœur vert de Lucie entre mes mains et je mamuse à regarder le ciel à travers. Ça le rend un peu brillant, comme s’il y avait des diamants dans les nuages.