Une photographie de JP Bredenbac

Une photographie de JP Bredenbac

L’exil

par Fabienne Rivayran

Absence

Sommaire

 

D’une main discrète, Françoise écarte le rideau qui masque le passage vers le magasin. Elle se tient en retrait pour que la jeunette qui assure la vente au comptoir ne soupçonne pas sa présence. Elle ferme les yeux et devine à l’oreille le ballet des clients, rythmé par le carillon de la porte vitrée. Claquement de talons, on s’approche du comptoir, le regard posé sur les étagères de bois blond, la monnaie est au creux de la main. Babillage de la vendeuse, bruissement du papier fin, tintement des pièces vite jetées dans la caisse, tout lui parle de ce métier si longtemps exercé. Vingt cinq ans durant, c’est elle qui a souri aux clients, elle qui a saisi les pains souples et tièdes et noué l’écharpe de papier d’un geste sûr. Elle encore qui a jeté vivement les trois sous dans le tiroir en passant au suivant avec une gentille efficacité. Elle garde en mémoire les prix affichés alors sur les étiquettes noires. Elle a toujours le réflexe de calculer la monnaie à rendre.

Emilie ne l’a toujours pas vue. Accaparée par le flux de cette fin de matinée, elle s’attache à garder le rythme de vente, pas de temps mort, on enchaîne, on enchaîne…Françoise relâche le rideau et se laisse aller contre le mur tiède de la pièce, contiguë au fournil. Le carillon résonne avec obstination dans sa tête.

Les premiers temps, la fatigue et le surmenage ont seuls été incriminés. « Il vous faut du repos, madame Bareille. Oui, je sais, avec votre métier ce n’est pas facile… » On ne pouvait pas accuser l’âge, elle n’avait pas quarante ans. La circulation, peut-être ? Voici des cachets. Plus tard des examens, des radios. Et Jean louis qui s’impatientait de la voir partir des après midi entiers au centre hospitalier.

Elle a bien tenté de reprendre sa place au comptoir, mais l’hésitation de ses gestes et la fréquence de ses erreurs devenaient gênantes devant les clients. Jean Louis avait les larmes aux yeux en lui annonçant qu’il avait embauché une vendeuse à plein temps.

-Tu pourras t’occuper du jardin et de tes rosiers que tu aimes tant. Et puis je serais content de te retrouver à la maison, pendant ma pause. Tu as bien mérité de te reposer après toutes ces années passées à la boutique. Je sais que c’est un métier pénible…

Depuis ce jour, inoccupée, abandonnée, elle erre du fournil au jardin. La confection des repas commence à lui donner du mal. Elle perd du temps à ouvrir les placards pour chercher tel ou tel produit invisible à son esprit. Il lui arrive même de confondre les ingrédients et Jean Louis ne peut réprimer une grimace en découvrant du sucre dans le ragoût ou du poivre sur le riz au lait. Bientôt, son état nécessitera la présence d’une auxiliaire de vie. Une nounou, à son âge, 50 ans depuis trois mois!

Repoussant une mèche de cheveu sur son front soucieux, elle s’apprête à remonter au premier étage. Elle ne veut pas se faire voir des clients. Il y en a toujours un qui va la reconnaître, l'interpeller gentiment, lui demander des nouvelles. Qu'est-ce qu'elle pourrait dire? Parler des mots qui jouent à cache-cache dans son cerveau? Des heures passées à chercher des clefs, un livre, un crayon? De ces fragments du quotidien gommés par une main maligne? Non, elle ne se souvient pas de ce qu'elle a fait hier soir. Ni même de la conversation avec sa fille au téléphone "voyons, maman, c'était hier matin, tu m'as parlé de la chatte qui…"C'est comme ça! Son cerveau est un gruyère, les trous sont de plus en plus nombreux.

Cette maladie qui la pousse hors d'elle-même, Françoise s'épuise à la combattre. L'ennemie gagne du terrain, minant avec acharnement les facultés cognitives de son adversaire. Tapie dans son repaire cérébral, elle multiplie les attaques surprises, détruit inexorablement les centres de contrôle. Françoise ne sait plus comment chasser ce brouillard mental qui infiltre le moindre recoin de son cerveau et brouille ses capacités mentales. Elle traversera bientôt les jours sans même s'en apercevoir. Hier, aujourd'hui, demain, mêlés, emmêlés en une pelote inextricable. Impossible de trouver le bout et de dérouler le fil de sa vie. De cette femme pourtant robuste, qui passe de la maison au jardin, de ce corps qui aspire, qui désire encore parfois, de cette boule de chair, de muscles et de nerfs mouillés de sang, il ne restera bientôt plus qu'une marionnette inutile.

-Ça va, ma, chérie? Tu veux que je t'accompagne en haut?

Françoise acquiesce en tournant la tête. Elle préfère que Jean-Louis ignore les larmes qui se pressent au bord de ses paupières. Elle attend la grosse main chaude qui va se poser sur la sienne et la guider, doucement, vers l'escalier.