Une photographie de JP Bredenbac

Une photographie de JP Bredenbac

Un temps pour tout

par Fabienne Rivayran

Absence

Sommaire

 

Il disait "il y a un temps pour tout. Un temps pour travailler, un temps pour jouer, un temps pour dormir".

Je savais qu’il était inutile de discuter. La petite phrase était la dernière limite de sa patience. Comme un signe entre nous.

"Il y a un temps pour tout" disait mon père. Alors je me levais, ramassais les quelques jouets éparpillés sur le tapis, les posait dans le coffre en bois clair et filait me brosser les dents.

Il y a un temps pour tout, c’est ce qu’elle m’a dit ce matin au téléphone. Elle avait sa voix sans sourire, sa voix toute froide, sa voix barrière. Je n’avais aucune chance de pouvoir passer de l’autre côté. J’ai bien tenté de lui parler du temps d’avant, du nôtre, de ces dix ans de temps partagé.

Elle a dit: "Il y a un temps pour tout. Tu dois comprendre que…"

Je dois comprendre. C’est un devoir, une obligation. C’est une contrainte. Je dois comprendre.

Comprendre qu’il est temps de terminer cette histoire. Dernier acte, on sort de la scène. Le machiniste éteint les lumières dès que le rideau est tombé. Inutile de saluer, le public a quitté la salle. Il n’y a plus rien à voir.

Il y a pourtant eu quelque chose à voir. Un temps de rire, de couleur, un temps de mimosa fleuri et de ciel bleu clair, un temps tout propre, tout net, avec tout à dire et tout à faire. Alors on a fait. Mariage, maison, enfant. Tout est venu en son temps.

"Il y a un temps pour tout. Regarde-nous, ça ne ressemble plus à rien. Même Paul n’y croit plus. On ne ment pas à son gamin, c’est trop cruel ".

Quand Paul est né, j’aurais voulu l’arracher des mains du toubib, le brandir en hurlant comme un fou, faire le tour de cette salle qui puait la sueur et le sang, courir partout, "c’est mon fils, mon fils !" Ce jour là, en basculant de fils à père, j’ai compris que je venais d’atteindre enfin ma taille d’adulte. Il y a un temps pour être fils et un temps pour être père.

Mais je dois comprendre qu’aujourd’hui le temps est venu pour moi d’être un père à mi-temps.

Bien sûr qu’elle a pensé à Paul. Marianne pense toujours beaucoup. Elle ne fait rien à la légère 

" C’est une histoire de couple, Marc, pas une histoire de parent. Notre couple est fini mais je reste la mère de Paul et tu restes le père de Paul. C’est à vie, ça. A durée indéterminée. Marc, regarde moi en face, tu ne peux pas dire qu’il est possible de continuer comme ça, nous deux "

Je ne pouvais pas la regarder en face, il y avait ce putain de téléphone entre nous. Il y avait sa voix barrière levée comme un bouclier de sécurité.

Il y a eu le temps joyeux des premières fois, puis il y a eu le temps des deuxièmes fois, deuxième anniversaire de Paul, deuxièmes vacances à Capbreton, deuxième saint Valentin chez l’Italien, deuxième dispute chez des amis. Et une troisième, une quatrième. Et puis plus rien, un temps de paix. Et puis la cinquième, la sixième…

"Il y a un temps pour tout" a dit Marianne. "On a cru qu’on ferait quelque chose. Il vaut mieux s’arrêter maintenant et se donner la chance de pouvoir recommencer ailleurs. Dans dix ans ce sera foutu, on finira même peut-être par rester ensemble par habitude. Tu te rends compte, Marc, par habitude ! C’est ça que tu veux ? Non, tu ne peux pas me dire ça, pas toi. Il est temps de faire quelque chose "

Alors je n’ai rien dit et je l’ai laissé enfermer notre histoire dans quelques valises bien organisées, étiquetées. Je l’ai laissé afficher sur le frigo les rendez-vous chez l’avocat. Je l’ai même laissé expliqué à Paul que…

Que quoi ?

"Il y a un temps pour tout, mon fils. Un temps pour les mamans avec les papas, et un temps pour les papas sans les mamans. Tu dois comprendre"

Je dois comprendre qu’il est temps pour moi de rassembler mes affaires, de les ranger dans un petit trois pièces avec deux chambres, et d’attendre que vienne mon tour de garde.

Dans le noir de ma chambre d’enfant, je guettais les bruits minuscules de mon père mettant de l’ordre dans notre petit appartement. Ensuite il allait se coucher et je fixai, les yeux grands ouverts, la lueur de sa lampe de chevet, aussi longtemps que possible.