Une photographie de JP Bredenbac

Une photographie de JP Bredenbac

Le Set de SEB

par Gérald JACQUES

Absence

Sommaire

 

Du calme ; elle veut du calme ; elle diminue le son de sa chaîne, laisse retomber la pression. Le son de Fat Boy Slim se dilue davantage, retombe en vague sur la moquette, habille doucement l’espace de son appart dans la lumière diffuse.

Elle attend.

Seule.

Elle voudrait pouvoir arrêter le temps, revenir en arrière, repasser sa vie comme un film DVD, arrêter pause juste avant que le scudd n’explose, comprendre là où elle a fait faux, faire flash-back comme dans les films avant l’accident, ou que ne coule la larme du héros, que la porte ne se ferme sur l‘amour qui part, juste avant de sortir les mouchoirs.

Dans sa tête, il y a l’orage, l’urgence ; il n’y a que Seb, ou plutôt, il y a le manque de Seb ; il doit arriver, il faut qu’il arrive, encore peut être dix minutes à tuer, pas plus, et il sera là, c‘est sûr. Au téléphone il vient de lui dire: « Ok Julie, ok, j’arrive, j’arrive... ». Elle vient de l’appeler, l’angoisse nouée au ventre, sans doute un peu trop délire: « Il faut que tu viennes Seb… Il faut… me laisses pas seule… les autres, rien à foutre, viens, reviens... ».

C’est une journée de fin d‘automne, la nuit est descendue rapidement. Dans l’après midi, elle avait sans doute un peu trop fumé et cette herbe l’explose. Il était parti vers midi de chez elle, tchao baby…La nuit d’avant, ils étaient ensemble, câlins trop bien comme chaque fois. Après son départ, elle s’était rendormie paisible, dans son petit nuage, du rose, que du rose. Seulement, avec le temps qui dilue tout, la redescente petit à petit, l’angoisse comme un grand frais s’est installée, d’abord une brise frileuse dans le gris froid, puis comme un réveil au bord du gouffre, avec cette impression acide de l’abandon. Elle se traîne dans l’appart sans savoir comment user le temps, et le demi-exta qu’elle a fini par pendre ne monte pas encore.

Où t’es parti Seb ?

Avec qui t’es ?

Ces questions la bousculent, la torturent, elle voudrait savoir, lui demander, mais ne veut pas trop faire harcèlement ; attention fragile cette relation et elle y tient à ce mec. C’est la première fois de sa vie que c’est aussi fort et elle sait qu’il vaudrait mieux faire léger sans rien précipiter…

Elle déambule lentement, se repasse le film de la nuit, sourit, se souvient des mots gentils ; elle sent encore dans son corps les gestes de tendresse. C‘est la première fois qu‘elle est aussi bien avec un mec, avec autant de confiance, autant d’envie, autant de plaisir, de plus en plus violents, intenses ; elle voudrait s’enfoncer comme on glisse dans une petite mort pour ne pas redescendre dans la vie ordinaire.

Mais où t’es Seb? Je veux pas que tu voies d’autres filles ; je veux pas ; je ne peux pas empêcher ça, je sais, c’est ridicule, même si j’ai mal. T’as le droit, pour n’importe quoi, mais je ne veux pas que tu m’échappes ; si seulement je pouvais savoir ce que tu penses derrière tes yeux fins; ces yeux qui me traversent, qui me tuent, où je voudrais m‘enfoncer pour toujours…je ne veux pas que t’en aies jamais d’autres, t’auras rien de plus ailleurs… ouais je sais, tu plais, il y en a tellement de plus belles sans doute… Mais je les tuerai, s’il le faut, je t’attacherai, si tu pars, ton corps, ta queue, ton sourire c’est à moi, fais gaffe. Elle voudrait que son visage qu’elle observe dans la glace se transforme en vampire, les canines qui poussent. Mais elle ne sait que sourire avec la nacre pure de femme de trente ans.

Elle danse doucement devant la glace, en se regardant comme une inconnue ; allumeuse, son bassin roule dans la musique, ses bras attachent l’espace ; regarde Seb, je m’enroule autour de toi, autour de ton corps, de tes muscles fins, mes doigts sur ta peau, sur ton sexe, regarde Seb mon body, je te bas la danse, je te donne la transe, regarde mon ventre, reste ici mec, reste ici… je te vois dans ta voiture, tu roules à donf pour revenir, le paysage défile, des filles alanguies qui stoppent pour toi, tes ex qui te sourient… non tu les embarques pas… tu n’as qu’une place, pour moi, pour faire la route tous les deux, que nous, que nous…

Elle smoke encore, machinalement, et les minutes se traînent, longues, inertes comme des poids lourds… Seb t’es pas là, tu dois être là, c’est ici ta place ; sans toi cet appart est vide, ce décor n’a pas de sens, je n’existe pas…Elle pousse l’ampli et les basses vibrent sur sa peau. Je sais Seb, t’aimes la musique comme ça toi aussi, le beat qui explose la tête, les mégawatts, les teufs ensemble, les loopings booster dans les nuages…

Les secondes tournent à vide ; il lui semble que le radioréveil clignote connement toujours la même heure. Dans sa tête elle entend la voiture, les roues qui tournent vers elle, qui glissent vers elle… trisse, rapplique ici, je t’attends, à donf à 200, t’es en retard ; tu m’as mis le feu mec avec tes gestes, faut que tu sois là, je veux ton huile sur mes braises, mille et une nuits avec toi, y a plus de temps, je t‘attends…

Elle refait bis sur son portable; une, deux, trois sonneries… voix mécanique «  vous êtes en liaison avec le répondeur téléphonique du 06… »  Et l’impression d’être coupée du monde, à la dérive dans l‘océan, avec une bouée qui prend l’eau… non, faut pas se noyer, faut être raisonnable ; il a coupé son téléphone en voiture, normal, calme-toi ma petite, pas de panique, il va arriver. Elle appuie sa tête sur la vitre froide ; dehors c’est la nuit, vide, quelques lumières immobiles ; ça lui procure un apaisement, comme quand sa mère posait la main sur son front pour calmer ses colères, lui caressait les cheveux ; « mon ptilou… » avec une voix douce pour désamorcer tous ses boosters.

Oui, mais là elle est seule, seule…seule…

D’accord, c’est à cause d’elle, c’est ce qu’elle voulait, son choix, ne pas avoir un mec collé, 24h sur 24 loft story, les brosses à dents empêtrées au réveil… Tu viens chez moi si je t’invite, je vais chez toi si tu le dis. Elle avait dit liberté ; un bien grand mot auquel elle s’efforçait de croire, et si lourd à porter seule.

Bon, récapitulons, ça fait maintenant trois mois qu’ils se voient régulièrement ; c’est rarement monotone, toujours du nouveau, jouer, teuffer dès qu’ils peuvent, une douce vague dans le ventre, l‘impression de se communiquer une énergie immense.

Un long moment après son réveil, elle a essayé de résister sans téléphoner, mais là, c’est trop ; la nuit au dehors l’enferme, l’oppresse, le vide lui devient immense ; elle ne peut pas rester seule ; pour s’en sortir, échappatoire, elle a besoin d’appeler quelqu’un, n’importe, une copine, sa sœur Géry, lui parler, n’importe quoi pour décharger l’angoisse, diluer la tension, tricher, faire diversion. Mais c’est pas mieux quand elle raccroche, tous ces blabla qu’elle connaît par cœur, à quoi bon faire semblant ; c’est Seb qu’elle veut ; il faut qu’il soit là, qu’il lui parle, qu’elle le sente, qu’elle le touche, qu‘ils fassent l‘amour encore.

Quand il est parti tout à l’heure, il lui a dit

  •  Bon, salut ; je dois voir mes potes ; des affaires à régler, pas de malaise, je reviens après ...et puis il faut bien que je vive un peu aussi tout seul.

Elle a protesté, sans trop y croire. Il a résisté, déjà parti dans sa tête, il a ajouté

- Bien sûr je suis bien avec toi ; c’est toujours super. Mais faut un équilibre, exister sans toi aussi tu comprends.

-  C’est clair… Ok Seb tu as raison, suis nulle ; allez à plus, salut.  

Il a juste posé ses lèvres sur les siennes, une main sur l’épaule, déjà distant, tchao, sans se retourner en fermant la porte, ailleurs ; il ne lui restait que son parfum.

Après la douche, elle s’est assise à son bureau, un peu vidée, et machinalement à ouvert son journal perso ; rituel, pour se rassurer, elle écrit la date, toujours à droite à la fin de la ligne, et attend le stylo en l’air ; rien à dire de nouveau ; puis, trois fois de suite, elle écrit, ou plutôt elle sculpte « je TM SEB » ; comme les enfants, elle dessine des cœurs ; elle voudrait être sûre, avoir des choses solides ; mais elle sent bien comme tout cela est futile, puéril ; c’est pas encore tout à fait une douleur, juste un malaise, un haut le cœur, un vertige.

Il va arriver, il faut qu’elle soit belle, qu’il regrette le temps passé sans elle. Elle se lève, marche légère jusqu’à la glace, se regarde tourner avec un sourire, s’approche, le visage tendu comme pour un baiser, mais le verre est froid, juste un peu humide de sa buée. Elle aime son visage, se tire la langue, malice d’enfant ; Seb, il faut que tu l’aimes aussi, tout ça est pour toi, à toi; elle caresse ses seins, en les remontant lentement vers le haut ; ils sont petits mes seins, mais ils vieilliront jamais, ils durcissent que pour toi Seb, que pour toi, je sais ton plaisir, t’auras jamais mieux sensuel ; faut pas me larguer, jamais, écoute ta sirène, me balance pas, ce chant léger écoute le dans ta tête, c’est moi.

Encore bis au téléphone… toujours le répondeur ; pas le courage de couper, elle laisse se dérouler le répondeur ; le message, le bip, faut enregistrer, mais quoi? Elle se panique ; faut lui parler, là, tout de suite … mais ça va être nul … elle bredouille quelques mots entrecoupés de silences.

  • Seb… t’es où ?… réponds moi… s’il te plait…. 

Puis, elle laisse pendre le téléphone au bout de son bras ; c’est tellement lourd tout ça. Pourquoi ce vertige… Shit de merde… l’envie de s’enfoncer dans le sol. Elle se trouve nulle de ramer comme ça, de bêler au téléphone, elle, si fière, femme dans la force de l’âge.

Il aurait dû arriver maintenant…

A cause du retard, elle a soudain peur d’un accident ; elle sent son corps comme vidé d’énergie, une sueur froide sur le visage, son appartement lui paraît glacial ; elle enfile son gros pull noir, celui qu’elle portait lorsqu’ils se sont rencontrés pour la première fois, lorsqu’il avait glissé ses mains si douces, parce qu’elle voulait ça, à ce moment là, plus que tout au monde, et que depuis tout avait basculé.

C’était une soirée chez sa cousine Steph et elle l’avait tout de suite remarqué, surtout son regard un peu lointain, distant, presque triste, au dessus des autres. Et mine de rien, elle avait fait ce qu’il fallait pour attirer son attention en dansant, ventre piercing, lisse délice chaud, les cheveux dans la lumière éclairés d’un léger sourire discret ; les copines lui avait dit : Seb, il a une fille dans sa tête, comme un virus, une histoire finie, pas finie ? On sait pas, mais sûr il en bave, il n’oublie pas, se défonce grave parfois à cause de ça, il veut plus s‘accrocher à personne. Alors, bien sûr, elle avait voulu immédiatement relever le défi, trop craquant ce mec ; coup de foudre; quelques mots échangés, complices, les mains qui se frôlent, puis les corps qui se laissent aller l’un contre l’autre au rythme de la musique, et les mains qui tremblent en remontant sous le pull; elle aimait ses gestes doux et intenses, sa façon de ne dire que les mots justes qui donnent confiance, comme s’il avait besoin d’elle, comme s’ils se connaissaient depuis plusieurs vies. Puis la nuit love, et encore tout le jour qui a suivi, coupés du monde, tout pour le plaisir sans fin, recommencer et recommencer, les corps qui ne peuvent plus se séparer, jusqu’à la douleur, et l’exta. pour voyager, repartir encore, jusqu’à avoir envie de mourir, pour ne plus revenir dans ce petit monde ; elle avait gémi, pleuré, crié, déchiré sa gorge, explosé, balancé les préservatifs trop nuls la pilule suffira, abandonné son corps, sa peau, son ventre, comme après une guerre, avec l’angoisse parfois d’aller si loin sur des terres inconnues. Tout ce qu’elle avait connu avant lui paraissait maintenant dérisoire et petit, semblable au souvenir de jeux inachevés, comme un regret du temps perdu.

Mais tout a une fin, et il avait fallu redescendre, s’arracher, se séparer. En partant, il lui avait dit: «… Au fait… il faut que je te dise... elle s’appelle Kareen… mon ex …» La porte s’était refermée lentement ; on n’attache pas les oiseaux.

Un quart d’heure de retard. Une demi-heure.

  • Il ne viendra pas… tu crois? …. Mais qu’est-ce qu’il fait ?... »

Elle questionne au téléphone Lyell sa complice, celle qui sait tout, qu’elle a appelé les larmes aux yeux, qui lui plaide la patience, qui la rassure.

  • Mais si, il va arriver calme toi ma vieille; tu sais ce mec n’est pas comme les autres, tu sais ça mieux que moi, sans doute … Alors patience… 

Elle raccroche.

Seule…

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Elle avait acheté la boite de test ; retard des règles ; mais elle voulait le faire avec Seb, pas toute seule, c’est trop dur l’angoisse. Bon, elle se décide, faut bien, de toute façon elle lui dira le résultat ; faut pas jouer avec ça.

Elle vient de vérifier le test encore une fois ; elle est sûre maintenant.

C’est positif… Elle est enceinte.

********

Un mois plus tard, le médecin qui l‘a avortée lui a dit en la quittant

J‘espère que vous avez compris maintenant ; votre pilule doit se prendre ré-gu-liè-re-ment, à heure fixe tous les jours, vous y penserez… et arrêtez de pleurer comme ça, s’il vous plait, c’est ridicule, c’est fini maintenant ; et en plus, que ça vous serve de leçon, vous voyez bien, le père n’est même pas venu.