Des
Pièces l'autre
une critique de
"Pièces", de Minyana
aau Théâtre Ouvert
Mise en scène de Robert Cantarella
par
Christophe Vieu |
Sommaire Théâtre |
Pièces de Philippe Minyana est à l'affiche du Théâtre Ouvert et c'est tant mieux : on ne pourrait imaginer un endroit plus adapté (plus sinistre) pour raconter l'errance de Tac (campé admirablement par Pierre Laneyrie), marginal mis hors des pièces de son appartement et jeté à force de mauvaise foi et d'intolérance dans un ailleurs qui va lui servir, expulsion oblige, de géographie quotidienne. Ses meubles et effets personnels sont revendus par un éboueur à des particuliers qui les restituent finalement à leur propriétaire en reconnaissant qu'ils ont " merdé ".
Cette histoire sordide est tirée d'un fait divers, auquel s'ajoute une autre histoire vraie tout aussi dramatique: celle de la sœur de Tac, Lota, dépossédée de sa maison rasée sans son consentement.
Le parcours du spectateur témoin de la pérégrination qui s'ensuit commence hors plateau. Le café du Théâtre Ouvert constituerait déjà presque la première étape de ce chemin de croix moderne. Alignement de sièges et projection sur un mur noir d'une double rangée d'anonymes photographiés en pied, ceux-là mêmes qui vont jalonner l'existence erratique de l'expulsé, sont les premiers repères d'une topographie qui s'annonce anonyme et aux antipodes du pittoresque. Là, en attendant l'ouverture des portes, se constitue à côté de vous, parmi la cohue improvisée de l'avant-spectacle, dans son inévitable entassement, ce groupe d'hommes et de femmes qui dans un instant viendra prendre place juste devant vous et vous raconter sur le ton de la confidence une histoire singulière et universelle. Ce spectacle qui commence à l'extérieur du plateau se prolonge ensuite aussi loin que possible autour du public : le décor s'élargit sur le néant, les cloisons tombent, ouvrant des brèches vers le rien, métamorphoses à vue amplifiées par une lumière blafarde. Un chalet de jardin nous rappelle à une lointaine ruralité tandis que juste en face des gradins la maquette d'une portion de ville miniature (vide d'êtres humains) impose une urbanité matérielle à fleur de regard. Entre ces deux confins, à l'intérieur de l'espace scénique, le nouveau no man's land d'une vie privée désormais de son cadre, des pièces de l'appartement confisqué. Pour Tac le banni, le spolié, le malade, l'itinéraire déambulatoire se construit maintenant au hasard dans une région abstraite, démunie de tout, au milieu d'un non-décor qui souligne la vacuité de son existence déchue. Tout dans la mise en scène est pensé selon le principe de l'écho : si l'environnement illustre le parachutage dans l'errance (et le désert), les dialogues répétés dans une des Pièces par une bande sonore qui se débobine en simultané, donne l'illusion d'un refrain repris à l'infini, peut-être par d'autres témoins, ailleurs, mais qui ne prend jamais sens. L'utilisation de cette technique a le mérite de rendre plus patente encore la cruauté, la bêtise ou l'intolérance de tous ceux que Tac rencontre sur sa route et qui mâchent dans leurs bouches malveillantes un discours sans message. Mais elle permet surtout de projeter les répliques dans un espace en creux qui absorbe les mots et les sons pour les dissoudre en révélant leur impuissance, comme si on les disait dans une pièce vide. Car la plainte de Tac, aussi légitime soit-elle, n'est pas entendue ; et le renégat n'est pas sauvé. Cette surdité généralisée ressort également dans le décalage subtil entre le jeu et le texte. La sincérité, la compassion ou tout autre sentiment face à un destin qui pourrait a priori susciter de l'émotion, quand ils apparaissent, sonnent très souvent faux, choix judicieux que le texte justifie. Ce SDF bafoué est poussé d'un tableau à l'autre, d'une pièce à l'autre, mais impossible pour lui de poser sa valise lourde d'une identité et d'un passé dont personne ne veut. Aucun lieu, aucun visage, aucune voix ne le retient. Il n'est pas innocent de la part du metteur en scène d'avoir multiplié les effets de chute au fil des étapes. On pense inévitablement à l'effondrement du Christ battu. Entouré d'êtres qui entrent par des portes aussi invisibles que nombreuses (y compris celles que le public emprunte), Tac croisé par la multitude imbécile se retrouve finalement seul avec une détresse qu'il exprime sans le recours des mots, en un ultime chant de l'âme que ses lèvres tremblotantes exhument, dernier hoquet avant la démence. Ainsi, sans cesse pris à témoin du fait de la proximité du jeu, le spectateur se sent concerné et impliqué émotionnellement dans ce drame personnel qui le touche, car il est présenté par Robert Cantarella d'une manière poignante et servi par un groupe d'acteurs amateurs et professionnels qui en exprime toutes les nuances et le porte avec force jusqu'à notre conscience. Le metteur en scène réussit avec habilité à faire se rejoindre ici humour et tragique en jouant sur le côté répétitif du texte et sur son absurdité intrinsèque et sans nous faire oublier que le propos est à l'évidence celui d'un humaniste et d'un philosophe. L'aventure de Tac nous inquiète d'autant plus que cette exclusion hors du champ social s'appuie sur des différences que chacun pourrait en fin de compte reconnaître comme siennes : il s'habille en toute saison de la même manière, il boit un peu, sa sexualité a été autrefois fluctuante, il est peut-être atteint d'une grave maladie (sida ?), sa relation avec sa sœur et sa mère n'est pas dénuée d'ambiguïté et il a -c'est ce qu'on raconte- accumulé dans l'appartement confisqué huit tonnes de journaux. Toutefois l'auteur ne se place pas en observateur de la réalité sociale de son temps. Tac n'est pas une victime de l'économie de marché et de la rapacité des traqueurs d'appartements vides, c'est la victime tout court de sa différence.
La mise en scène lisible devient un peu moins transparente à l'avant-dernier tableau, quand Tac est installé par un fils corrompu et surgi ex nihilo dans un faux emploi qu'il n'a du reste pas réclamé. Le recours à la projection filmée sous-entend qu'on accorde d'un seul coup à l'antihéros de l'importance. La pièce raconte justement le contraire, mais pèche ici par cette fin plaquée à laquelle le spectateur ne peut adhérer et qui lui paraît peu crédible. Il aurait été infiniment plus judicieux et plus conforme à l'ensemble de ne pas traiter cet épisode final comme un événement à part à l'issue d'un parcours marqué par l'oubli.
Hormis ce dérapage l'immense neuf Pièces de Philippe Minyana est à découvrir absolument.
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Christophe
Vieu, novembre 2001 |
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