Non,
nous ne sommes pas sur un court annexe de Roland Garros, et pourtant
cette épée qui passe de mains en mains, file de
droite à gauche obligeant le public à suivre l'action
où chacun des huit protagonistes semble se renvoyer une
balle imaginaire avec l'énergie du tragique!...
Destiné
aux grands décors de l'Opéra, voilà que cet
entrepôt, soudain réveillé d'une léthargie
nostalgique, devient le lieu d'un choc frontal, immergeant en
face à face deux tribunes de spectateurs, témoins
d'un combat mythique où va régner en maître
le sentiment de culpabilité!...
L'Odéon
est en transit au moins pour deux saisons!... Georges Lavaudant
a jeté son dévolu sur ce lieu sorti de nulle part,
Patrice Chéreau l'habite en faisant table rase d'où
va surgir une création fondatrice, écrite à
jamais dans l'histoire du Théâtre!...
Tel
un "West side story" en alexandrins, la piste de béton
urbain va laisser place à un drame de la jalousie incommensurable
où les poursuites de lumière vont cerner dans leurs
halos implacables, tous ces visages en quête d'absolu!...
Ce
devait être Isabelle Adjani et Michelle Marquais, ce sera
pour l'excellence Dominique Blanc et Christiane Cohendy, Phèdre
et Oenone, ce duo qui avance vers le destin avec l'aveuglement
de l'Amour s'enfermant dans les noeuds de la douleur inéluctable!...
Hippolyte
(Eric Ruf), enjeu tabou de l'amour incestueux à son corps
défendant n'aura que le déni de l'intransigeance
à opposer fièrement aux transgressions et aux calomnies
alors même que Marina Hands, sublime Aricie n'aura de cesse
d'incarner le feu de leur passion réciproque!...
C'est
ainsi que surviendra celui qui n'était plus attendu, Thésée
(Pascal Gregory) mari et père abusé surtout par
manque de discernement; c'est donc en pleine confusion des consciences
qu'il déclenchera l'apocalypse finale, donnant raison définitivement
au pouvoir dévastateur de l'orgueil!...
Qu'ils
soient Michel Duchaussoy (Théramène), Nathalie Becue
(Panope) ou Agnès Sourdillon (Ismène), tous assisteront
terrassés au carnage des coeurs blessés et des corps
meurtris d'avoir endossé la faute indicible!...
Un
leitmotiv sonore lancinant gronde en fond lointain et accompagne
le stress des âmes affolées prises dans ces tourbillons
de lumière aux yeux de tous, ponctuant le suspense de silences
encore plus redoutables!...
Optant
pour la mélodie d'une versification librement adaptée
et un décor minimaliste d'où convergent vers une
façade rocheuse latérale quelques chaises disparates
et éparses, Patrice Chéreau donnant vie à
des costumes improbables destinés à manier la fameuse
épée, a réussi un véritable coup de
maître parce que l'essence de sa créativité
est ailleurs... elle est là où agit l'esprit!...
Theothea
le 06/02/03