septembre 2002
 
Une photographie de Jeep Novak

Présentation des texte en prose choisis par le comité de lecture pour le mois de septembre 2002

par Anita Beldiman-Moore

 

Bonne rentré à vous lecteurs de prose !

Et comme rentrée rime souvent avec changements, cette "fournée" remarquable que nous avons le plaisir de vous présenter en ce mois de septembre sera aussi ma dernière en tant que présidente du comité. C'est avec un plaisir toujours renouvelé que j'ai participé à ce comité depuis sa création et que j'ai accepté d'en prendre la présidence voici un an. J'aurais continué avec joie, même si mon statut de présidente m'empêchait dès lors de voter, mais les mises à jour du site et la correspondance importante que cela génère ne me permettaient plus de consacrer autant de temps qu'il l'aurait fallu à cette tâche. Répondre aux auteurs, leur parler de leurs textes (qu'ils aient ou non été retenus) demande une disponibilité et une écoute que je ne pouvais plus offrir. Nicolas Maccalli qui a souvent signé ce "mot de l'équipe" avec moi ou à ma place m'a permis de "tenir" ces quatre derniers mois avec ma double casquette. Mais cela ne pouvait malheureusement durer très longtemps.

"Lucas, ses méthodes de travail

Comme parfois il ne peut pas dormir, au lieu de compter des moutons il répond mentalement à la correspondance en retard car sa mauvaise conscience souffre autant d'insomnie que lui. Les lettres de politesse, les passionnées, les intellectuelles, l'une après l'autre il leur répond les yeux fermés et avec de grandes trouveilles de style et de gracieux développements qui lui plaisent particulièrement pour leur spontanéité et leur efficacité, ce qui naturellement multiplie l'insomnie. Quand il s'endort, toute la correspondance a été mise à jour.
Le matin évidemment il est en miettes et ce qui est pire que tout il lui faut se mettre à écrire les lettres pensées pendant la nuit, lesquelles lettres ne lui viennent qu'à grand peine, froides ou maladroites ou idiotes, ce qui fait que la nuit prochaine il ne pourra pas dormir non plus à cause de l'excès de fatigue, sans compter qu'entre-temps sont arrivées de nouvelles lettres de politesse, passionnées ou intellectuelles et que Lucas, au lieu de compter les moutons, se mettra à leur répondre avec une telle perfection, une telle élegance que Madame de Sévigné l'aurait minutieusement détesté."
Julio Cortazar - Un certain Lucas
Gallimard (1989)

Sans aller aussi loin que mon cher Cortazar, je profiterai de ces lignes pour m'excuser au près de tous ceux à qui je n'ai pas (ou si tard et si peu) répondu. Qu'ils soient persuadés que je l'ai fait cependant, et ce dès réception de leur message... au cours de mes insomnies. Qu'ils se rassurent également : celle qui me succède aura sans doute une notion plus rigoureuse que moi de sa tâche.

Marie Bataille qui pour avoir délaissé le poste de rédactrice en chef n'en est pas moins au même titre que Jacques Teissier un pilier de la revue, a accepté, en effet, de reprendre cette charge de présidente. C'est à elle désormais (MarieBataille01@aol.com) que vous pourrez envoyer vos textes. C'est elle qui aura la primeur de ces écritures exceptionnelles que nous avons eu le privilège de découvrir au fil des ans au sein de ce comité. C'est elle qui lira vos lignes et vous en parlera avec la fougue et la sincérité qui la caractérisent. C'est elle enfin qui aura le plaisir de "cornaquer" notre équipe pleine d'enthousiasme. J'écris "notre équipe" parce que dans la mesure de mes moyens en temps, j'espère bien rester dans ce comité afin de retrouver l'un de mes plus grands plaisirs : lire vos textes et défendre mes coups de coeur.

Je vous laisse à présent découvrir les sept textes qui ont fait le miel du comité cet été.

"Chaud" de Kaafou est un texte court et percutant à la progression bien menée, à la chute qui vient à point sans le côté trop moralisateur qui plombe souvent ces courtes fables. Il a fortement impressionné Lise Willar : "Ce texte m'a rappelé un poème de Billy Collins tiré de "Questions about angels", Purity, que je me permets de donner ci-après:


Pureté


Le moment que je préfère pour écrire est la fin de l'après-midi,
en semaine, en particulier le mercredi.
Voici comment je m'organise:
Je prends une théière dans mon bureau et ferme la porte.
Puis je retire mes vêtements et les laisse en tas
comme si je m'étais fondu dans la mort et que mon héritage ne consistait
qu'en une chemise blanche, une paire de pantalons et un pot de thé glacé.
Je retire alors ma peau et la suspends à une chaise.
Je la fais glisser de mes os comme un vêtement de soie.
Je fais ceci pour que mon écriture soit pure,
lavée complètement du charnel,
inaltérée par les préoccupations du corps.

Finalement j'enlève chacun de mes organes et les dispose
sur une petite table près de la fenêtre.
Je ne veux pas entendre leurs anciens rythmes
quand j'essaie de trouver mon propre battement de tambour.

Maintenant je suis assis à mon bureau, prêt à commencer.
Je suis entièrement pur: rien qu'un squelette à une machine à écrire.

Je devrais mentionner que quelquefois je garde mon pénis.
Je trouve difficile d'ignorer la tentation.
Alors je suis un squelette avec un pénis à une machine à écrire.

Dans cet état j'écris d'extraordinaires poèmes d'amour,
la plupart d'entre eux exploitant la relation entre le sexe et la mort.

Je suis la concentration-même: J'existe dans un univers
où il n'y a rien que le sexe, la mort, et les mot que je tape.

Au bout d'un moment je retire aussi mon pénis.
Alors je ne suis que crâne et os tapant l'après-midi.
Juste l'essentiel absolu, pas de fanfreluches.
Maintenant je n'écris que sur la mort, le plus classique des thèmes
dans un langage aussi léger que l'air entre mes côtes.

Plus tard, je me récompense en allant faire un tour au soleil couchant.
Je replace mes organes et me glisse dans ma peau
et mes vêtements. Puis je sors la voiture du garage
et conduis vite à travers les bois et les routes ventées de la campagne,
dépassant des murs de pierre, des fermes, et des étangs gelés,
le tout parfaitement disposé comme les mots d'un sonnet fameux.

Différences dans la forme, dans la finalité bien sûr, tragique chez notre auteur, optimiste chez le poète mais je persiste et je signe, j'aime."

"La parenthèse du pont" de Cyril Berthault-Jacquier, vertigineux, fait écrire à Catherine Raucy : "L'alliance entre la grisaille belge et cette histoire d'amour intense et un peu marginale donne un texte réussi et évocateur."

"L'hagiographe" de Christophe Pellet est une nouvelle à double niveau : pour cinéphiles et pour amateurs d'histoires tout simplement. Sa structure originale (d'un découpage très cinématographique d'ailleurs) est bien maîtrisée par l'auteur et ici, la forme donne aussi du sens au fond. Lise Willar "trouve la théorie de Francis, le père du petit Johan, intéressante: "Selon lui les films s'appropriaient non seulement l'âme mais aussi le corps du spectateur en nous traversant des pieds à la tête, en nous formant, nous transformant, pour parvenir au résultat suivant: nous n'évoluerions pas de la même manière selon que nous aimerions tel film ou tel autre, les films des années soixante ou ceux des années quatre-vingt, un film dirigé par Sternberg ou un autre par Godard." Intéressante aussi la réflexion de l'hagiographe: elle avait observé devant sa console de jeu le petit Johan amoureux d'une femme-fourmi. "Elle ne put s'empêcher de penser à la façon dont évoluerait le petit Johan après des années passées devant la femme-fourmi virtuelle de son écran." ".

Elisabeth Dumont, déjà présente dans notre librairie, nous offre un bel exercice de style avec "Elle", avec une écriture serrée qui tisse son sujet avec régularité et talent.

Pierre-Alain Gasse entre sur Ecrits-Vains? avec deux nouvelles remarquables et très différentes : "La fille de l'Ankou" qui tangue entre mythe et réalité et "Luka" qui traite avec rigueur et talent d'un thème encore trop souvent tu. Au sujet de ce dernier, Catherine Raucy écrit que le texte "donne avec peu de moyens une impression de réalité marquante". Quant à "La fille de l'Ankou", la même simplicité de style et d'écriture est cette fois au service du fantastique et à partir d'"une histoire très simple, convenue, [l'auteur donne] un coup d'aiguillage et hop ça part ailleurs" comme l'a souligné Pierre-Olivier Fineltin.

"Nounours" enfin de Gerard Tissot a fait une unanimité méritée avec une violence inouïe qui sourd d'une écriture toute simple. Pierre-Olivier Fineltin a aimé le rythme du texte et Catherine Raucy a apprécié : "l'auteur sait raconter, attacher le lecteur à son personnage et suggérer l'emprise maléfique", sa cruauté sans voyeurisme et sans effets de manches en fait la nouvelle la plus percutante que j'ai lu depuis un moment.

Avec de si beaux textes, je ne peux que vous souhaiter encore une fois de bien belles lectures !

 

 

Anita Beldiman-Moore