Un
tableau de Laurence de Sainte-Maréville
Au pays de la liberté, on voit des mots sans nombre..
Depuis septembre, l'actualité a bouleversé une fois de plus notre rapport au monde, notre espérance d'un
meilleur. En tant qu'écrivants, bon nombre d'entre nous se sont senti démunis, figés dans un mutisme
d'effroi, d'incompréhension. Attendant, en gestation interne, que l'histoire file sa pelote de jours, de
mots, d'écrits et de non-écrits pour pouvoir asseoir enfin ses phrases et prononcer la parole de rencontre
entre nous et ce monde tourmenté.
Beaucoup d'auteurs de cette dernière sélection de l'équipe actuelle du comité de poésie ont noué ainsi
des fils avec une histoire, petite ou grande, récente ou un peu moins récente, dans un regard de liberté,
une expression qui est sans doute davantage porteuse
de sens puisqu'elle a résisté aux rognures du temps. A quelques jours du 10 décembre, jour anniversaire de la
signature de la déclaration universelle des droits de l'homme en 1948 par l'ONU, il nous a semblé important
de mettre en évidence ces porteurs de mémoire, ces tisseurs d'héritage. D'autres auteurs nous ont ravis
par leur fraîcheur, leur inventivité. 6 nouveaux auteurs sur 8 présentés ici, 21 textes, plusieurs
nationalités, des femmes et des hommes, plus qu'un patchwork de mots, EV? et l'équipe du comité vous
invitent à découvrir un reflet de la vie : hirsute, espérances et drames confrontés, multiculturelle,
libre de paroles et d'une parole libre de vivre* . Car, comme dirait l'humoriste «
Dans la plupart des
pays, les citoyens possèdent la liberté de parole. Mais dans une démocratie, ils possèdent encore la
liberté après avoir parlé. »
Pour notre sortie, nous l'avons fait dans un esprit d'équipe, chacun des membres s'exprimant sur un auteur
ou un texte. Je leur laisse donc la parole :
Jean Boisjoli, auteur déjà publié autrefois sur EV?, nous revient avec une suite de textes forts, « un
saisissement ». Il a écrit ce poème pendant la nuit dans la base militaire de la force de maintien de
la paix de l'OTAN à Banja Luka ( III, V, VI, VIII, IX ), Bosnie, alors qu'il accompagnait les militaires
canadiens. La misère, mais surtout la haine et la rancour qu'il constata
dans ce pays déchiré lui ont inspiré ces mots.
Laurence de Sainte Maréville prolonge le poète pour nous en parler :
"Un écho où l'humanité marche sur les rêves, rase l'existence. Là où les saisons, difficiles
à tourner et longues à subir, grincent sur leurs gonds. La touffeur de la nuit, le sang âcrement
vertical, les clochers qui coupent les paysages ; tout, dans la bouche de l'auteur, parle et refuse la
vie écartelée éclopée, le temps du dire endommagé. "
« Banja Luka, Srebrenica, Guernica, Treblinka, Shatila, Rwanda, Ouganda.. La haine se porte bien,
humaine, intemporelle. Elle s'enfante d'elle-même. Elle nous partage son pain, sa cuisse. L'auteur,
témoin aigu d'une tranche de haine, très fine,
rassemble les quelques mots qu'il a réussi à sauver.
"Ma langue erre, planétaire". Une grande écriture, une
grande émotion. On a froid d'être humain. » Renchérit
Aaron de Najran.
Aaron de Najran, auteur bien connu et apprécié d'EV?, membre du comité sortant nous confie d'ailleurs trois
textes aux couleurs safranées de désert et de récits de voyages, dont le premier
Al-Halbala, domicilié ciel nous confronte à l'histoire qui ronge le silence des
humbles, avec un regard d'une grande humanité que
Stéphane Méliade nous évoque :
« Aaron ne poétise pas, il nous raconte. Dans ce texte, il ne noie pas son lecteur sous les mots, il
lui dit "regardez...". Quelque chose dans son écriture nous prévient que nous ne pouvons pas comprendre tout
à fait. Cette notion, qui balance entre tendresse,
lucidité humaine et fort sentiment d'être unique, donne un ton particulier à beaucoup de ses écrits.
Dans "Al-Halbala domcilié ciel", on sent aussi le rapport profond d'Aaron à la nature, que ce soit son
côté terrifiant ou magnifique. Il nous dit "regardez", et nous regardons avec lui cet homme
rongé. Soudain, voilà que la magie opère : maintenant, c'est lui qui nous regarde. C'est toute la magie de ce
texte qui donne la sensation au lecteur d'être lu. »
De son second texte, La caravane, le Nejd, Juliette Schweisguth nous
dit :
« Le rythme du poème épouse ce mouvement de caravane,
avance et trace les pas d'une présence simple. Départ d'un lieu plus grand que soi, un lieu commun à tous,
le bord d'une route, un désert, pour arriver à un être singulier grâce à ce simple rythme d'une caravane
et d'un poème et pourtant...et pourtant... ça n'est pas si simple. »
Anne Epo entre pour sa part dans les délices tressés de « Aéroport, terminal mer » :
« Il est rare qu'Aaron nous emmène en longue promenade : hormis le narratif et bouleversant "Il y avait un
dragier dans la vitrine", la concision est l'une des composantes habituelles de ses tableaux
vivants tout enchantés de rêve. "Aéroport terminal mer" déroule lentement les fils parallèles de deux
rêveries brûlantes et douces, celles des amants du
cyberespace qui vont se rencontrer pour la première fois. Images qui se bousculent au rythme du
temps qui halète, odeurs, couleurs, silhouettes, visages, questions, certitudes, inquiétude... et le
fantasme est seul au rendez-vous. »
Evocation discrète du 11 septembre, un rendez-vous de fureur et de sang, une genèse d'une nouvelle
cosmogonie humaine. « Amélie se couche à l'Est » , le très étonnant texte de
Baptiste Lebrun a fait couler beaucoup d'encre au comité notamment celui de
Florence
Noël : « Une sorte d'enspiralement des images, une évocation au travers des générations. (accouchement,
nubile, maternité, adolescence), et des temps de l'histoire d'une société humaine ( féminisée, même
ici) menant à un étrange retournement des âges puisqu'elle termine fotus plein, plus forte peut-être
de son désir de vivre. Un fil parfois difficile à suivre.. Mais je pense qu'on touche là à une réelle
écriture d'auteur, n'ayant pas peur d'explorer les méandres d'une poésie symbolique
puissante."
Autre lieu, autre mémoire, belge cette fois, Micheline Boland nous invite dans «
POESIE DE MONT-SUR-MARCHIENNE ET D'AILLEURS » à parcourir trois textes en souvenir de la catastrophe de
Marcinelle en 56 ( la mine, à la cantine des italiens, L'appel)
Aaron de Najran nous en dresse le portrait : "Le charbon, lait noir de notre terre nourricière.
Avec ses terrils, ses trous de vermicelle dans la terre, ses gueules de houille, sa vie en noir et suie,
l'eau-de-vie du samedi. Micheline Boland nous invite à visiter l'imagier de ses souvenirs. A partager un
morceau de cette vie entre terre et terrils. "les yeux accrochent leur étonnement aux vieux habits et aux
meubles usagés"
L'écriture est sobre, parfois rugueuse, un brin incantatoire, rythmée par le pas pesant des galoches
sortant du trou, hébétées de lumière, par une cuillère en étain raclant le fond d'une gamelle, par la toux
humide des poumons silicotiques .
Mais malgré tout, dans son horizon de suie et d'acétylène, le mineur emporte avec lui une flaque de
mer au fond des yeux, avec des grands paquebots de rêves. La mine, une vie d'avant, d'une vie d'ailleurs.
Une vie qu'on ne rencontre plus que dans les vieux Paris-Matchs des greniers d'arrière-grand-mères.
Aujourd'hui, les mines ont fermé leur gueule. On a apprivoisé le grisou. On l'appelle Boeing ou bombe à
billes. Un grand moment d'humanisme. »
De l'auteur Erick Bertomeu, Joë Ferami s'interroge :
«Savoir à quelle lignée se rattache cet auteur permettrait de le goûter aux saveurs de ceux qui l'ont
inspiré. J'imagine Lautréamont, peut-être Daumal...
Ces textes sont froids, noirs et secs. Quelques choses de cassant, qui semble du verre ébréché, qui crisse,
et de lourdes métaphores qui roulent à travers les phrases comme des tombereaux qui cherchent à vous
écraser. Difficile de juger alors ce qui se veut justement obscur et volontairement opaque. Il y a du
Murnau dans ces figures en noir et blanc, un
expressionnisme forcé qui cherche à frapper ce qui est derrière nous-mêmes. »
Et Florence Noël renchérit : « De bruit et de terreur.
Une écriture trempée, forgée, pour reprendre des
thèmes abordés dans « le vestibule de sa mort ». Une écriture ciselée mais sans dentelle. Parfois trop
accablée d'adjectifs, lourde comme du Wagner. Mais une expérience du feu intérieur. Une flambloyance sombre.
Une ambiance perturbée à la Michaux. Mais une expérience de l'acuité textuelle à faire. Notamment
dans « Le goût de l'obscur" Une sorte d'humour en coin, avec cette grande métaphore du Moi monstrueux,
l'égo-monstre comme dirait S. B. Majrouh lorsqu'il pistait le totalitarisme en gestation dans le Voyageur
de Minuit et Le rire des amants. Superbe phrase « La lune avait pris la place du soleil et mes yeux celle
de ma bouche." Et une très belle descente au cour du Moi collectif, hégémonique, sombre et oppressant. »
Un auteur de « l'autre continent », le marocain Saïd Abdelhadi nous introduit, par «
Route et déroute », dans un voyage initiatique exploré par Juliette
Schweisguth : L'écrit déroute des routes ouvertes remplies de recoins, carrefours d'âmes-miroirs
hésitantes où un "rétroviseur de l'âme", un "clair de lune décédé en soi" tracent un jeu complexe entre
éléments et route, un paysage à perte de soi. Des "soleils nocturnes" tournent et s'aventurent dans des
chemins obscurs où pourtant le jour se reflète dans ce rétroviseur... La route se fraye un passage parmi ce
qui l'empêche d'être, la route de soi... Trois tempos-poèmes se nouent en un seul dans les
dédales de ce feu interne : "Le feu est rouge. Passons"
Amusé, Stéphane Méliade s'y perd, s'y retrouve : « Un jeu de cache-cache pour se trouver ? Un pont de
non-retour pour désarriver ? Said Abdelhadi nous entraîne dans ce tryptique. La vie joue. Allons-nous
gagner ? On comprend vite que sa poésie ne prétend pas nous apprendre comment marche le monde. L'auteur va
chercher avec nous. Il se pose et nous pose des questions et cela renforce la sensation que le poème
est vivant, s'écrit au fur et à mesure que nous le lisons. La clé est t-elle dans ce vers "Et quel bateau
te faut t-il sinon la mer ?" Presque un koan zen.
Contenu et contenant. La maîtrise de l'écriture est là aussi, profonde parce que discrète. Un poème qui
réfléchit très sérieusement tout en jouant, et marche, avec des pieds qui
saignent un peu en riant. »
Un jeu entre le temps et les éléments, entre les sons, les saisons (éléments à 4 temps), les jours (dimanche,
mardi, mercredi) et les sens ? Maria Morel décline ses textes Extraits d'
HARMONIES Poèmes-Variations qu'Anita Beldimann Moore nous commente :
« C'est un auteur que j'apprécie pour son travail intelligent sur
la forme en liaison avec le fond. Il n'est pas toujours à la hauteur des défis qu'il s'est donné mais
c'est un travail qui paiera bientôt, qui paye déjà pour certains textes. » et parlant des éléments à
quatre temps : " C'est du beau travail, à de multiples niveaux. Le printemps et l'été sont particulièrement
soignés avec une construction très naturelle malgré les contraintes et une adéquation presque parfaite
entre l'élément mis en exergue et les images véhiculées par les strophes.
"
Il reste à Joë Ferami à vous présenter, non sans humour, l'auteure
Dominique Gelay déjà publiée sur de nombreux sites, dont le texte
Une tache blanche a remporté l'adhésion du
comité :
"Voilà la poésie d'un sage érudit, d'un père Fourasse dans son Fort, d'un vieux
moine dans son abbaye ou d'un nouvel Ossian qui sait... en tout cas la poésie est précieuse, les mots
sont choisis, certains sont rares, précieux, il s'agit d'un exercice, sans doute non dénué
d'humour."
Puis de vous quitter, amis lecteurs, en révérence collective, avant d'aborder d'autres terres de
liberté.
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