La sélection de mars 2002

 

 " Les poèmes se lisent...
... ne se lisent guère,
c'est pourquoi il faut en prendre grand soin
pour préparer l'aurore.
"
 

E. Hiriart, La chronique inquiète de Gérard Noiret, Poésie Première mars/juin 02

 

 Au comité de lecture en poésie cette semaine, nous avons souffert. Il nous a fallu dérouler de nombreux textes sans nous décourager avant de parvenir à en sélectionner quelques-uns.

C'est pourquoi aujourd'hui, en vous les présentant, nous tentons d'esquisser devant vous notre conception.

 

Il est préférable - pour être lu, apprécié puis sélectionné - de ne pas se comporter avec l'écriture de façon désinvolte et sans détermination : 

" quel que soit son style, la poésie qui n'est pas aussi précise dans ses intentions, ses propos (qu'importe la façon et les détours avec lesquels elle les tient), ses buts, qu'une balle de revolver entre les deux yeux, n'a à mon avis aucun intérêt." Jean Barbé.

 

Ecrire demande au moins la puissance de concentration du joueur d'échecs, la passion, la patiente obsession de l'entomologiste et une résistance aux colportages de lieux communs et autres clichés rassurants.

Ecrire se travaille, avec acharnement et beaucoup de lucidité (l'objectivité n'étant pas de ce monde...). 

Il faut écrire sa voix et la rendre audible, étonnante, apprendre à la communiquer.

 

Constantin Pricop s'interroge :

" Le poète travaille-t-il vraiment avec les mots ? Cette formule est-elle correcte ? N'est-il pas plus adéquat d'écrire que le poète vit à l'intérieur du langage (comme le poisson dans l'eau) ? "

(in La Page Blanche, janvier / février 02)

Etre chez soi dans les mots "comme un poisson dans l'eau", avoir une relation spéciale avec les mots. Pourtant, l'appartenance à ce territoire n'est pas innée. C'est à force d'exploration (connotations, contexte, syntaxe...), d'apprentissage et de désapprentissage, de haine et de doutes, à force de travail dans la chair des mots que certains en viennent à vivre à l'intérieur du langage... En profondeur.

 

" Un poème (réussi) est avant tout un texte qui séduit l'esprit assoiffé de « jamais vu ».
Le propre du poème est de se soustraire à toute forme d'habitude. C'est une rencontre ahurissante entre mon être et l'être d'un texte. Rencontre paradoxale, car d’une part, je prends le poème en pleine gueule du fait qu'il soit ce que jamais je n'aurais pu concevoir de si Beau, de si Vrai, et d’autre part parce qu'il correspond à  ce que j'ai toujours pressenti, sans parvenir à trouver les mots pour le dire
. " Daniel Leutenegger

 

Séduction. Singularité.

James Ellroy va jusqu'à affirmer que le propre de l'écrivain est de vivre uniquement de son obsession d'écrire. Le créateur de "Ma part d'ombre" n'est bien évidemment pas un homme de demi-mesure et son talent en procède.

Le poète de même doit être assiégé par l'écriture. Ce mot participe d'ailleurs de l'étymologie du mot "obsession".

 

Mais revenons à nos moutonssss et à la poésie sur Ecrits... Vains ?

Mon message aux auteurs qui nous adressent leurs textes est essentiellement celui-ci : prenez grand soin de nous confier le meilleur, le plus nuancé, le plus travaillé de vos écrits. Nous lisons tous vos textes. Mais nous ne nous arrêtons que s'ils possèdent la graine du changement "Nous devons être les changements que nous voulons voir dans le monde " Gandhi.

A vos plumes donc.

Je passe maintenant la parole à Dan Leutenegger, puis à Jean Barbé qui vous en parlent à leur façon.

 

*

 

En tant que responsable d’une revue de poésie, je suis souvent confronté à ce problème : « Pourquoi refusez-vous mes poèmes, je les ai écrits avec le cœur, comment pouvez-vous rejeter ainsi des mots qui viennent de plus profond de mon être ? ».

Ce genre de réaction épidermique, suite à mes refus de publication, témoigne d’une formidable confusion du sens que l’on attribue à la poésie. On oublie trop souvent qu’à l’origine, le poète est un artisan. Aussi, avant d’exceller dans son art, de devenir un « artiste », le poète doit-il être rigoureux, intransigeant et minutieux dans son travail.

Ecrire « avec le cœur », avec les « tripes », voilà bien des propos d’adolescents « poéticoeurs », qui éliminent déjà le talent.

Il n’est certes pas question d’écrire froidement, avec le souci permanent de la forme au détriment du fond, je dirais plus justement que l’émotion ne préexiste pas à la poésie, contrairement à ce qu’en pensent nos poéticoeurs : d’abord il y l’image, image qui a pour base la réalité. Un exemple : Dans la rue je croise un individu. Situation banale. Voici cette rencontre « poétisée » par Guillaume Apollinaire dans « La chanson du mal-aimé » :

 

 Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon

 

Que s’est-il passé au juste entre la réalité de cet homme croisé sur le chemin et ce qu’en dit Apollinaire ? Point de « cœur », point de « tripes », mais un fabuleux travail sur l’imagination. Il ne suffit pas que l’image surgisse à l’esprit du poète, encore faut-il trouver la phrase, les mots, la musique pour que cet imaginaire, si vaste, entre tout entier dans les signes. Et là nous assistons à la communication au lecteur, à la transmission par signes, de la vision « extra-ordinaire » de la réalité saisie par l’auteur. L’émotion décolle quand le poème est achevé.

 

Autre confusion : un poème n’est pas « l’enfant de son auteur », encore une idée vulgaire. Quand j’entends un écrivain s’exclamer « si on rejette mon poème, on me rejette, moi », je m’esclaffe. Une fois le poème achevé, il est adulte, indépendant, il n’appartient plus à son créateur, il ira batifoler avec ses nombreux amants les lecteurs. Certains auteurs, les poeticoeurs toujours, ne l’admettent pas et tel un père ou un mari jaloux, s’obstinent avec tout le ridicule que cela suppose, à défendre une progéniture des plus ordinaires. A croire que l’anthropomorphisme s’immisce partout. Il en découle un orgueil aberrant, le même que l’on rencontre chez les parents qui ne cessent de prétendre que leurs mômes sont plus beaux et plus intelligents que ceux de leur voisins…

Les poéticoeurs entretiennent bien souvent des relations incestueuses avec leurs textes.

 

Un Poète, par contre, est toujours en érection sur les mots : le poème terminé est un être libre, libre d’être aimé ou haï par tous les lecteurs de l’univers. L’auteur s’en fout, il s’en détourne sainement, poursuivant ainsi sa quête donjuanesque entre les cuisses d’autres muses…

 

Dan

 

*

 

Mireille me demande de participer d’un mot ou deux à  la suite de cette sélection… elle a pourtant dit l’essentiel.

 

Allez avouons-le, nous avons quand même eu bien du mal à trouver quelque chose de quelque texte pouvant faire unanimité immédiate sur l’envie de le qualifier de « publiable », c’est à dire le donner à lire au plus grand nombre en espérant que le plus grand nombre s’y retrouve un instant pour un partage durable et inexplicable, quand bien même et bien qu’assez éclectique en ses personnalités le « comité-poésie » ne se sent jamais détenteur de la « vérité » en la matière.

Quand bien même !…Pour l’essentiel beaucoup de ces compositions (et elles étaient très nombreuses) n’étaient que des salmigondis de mots entremêlés ou entrechoqués, entrechoqués et entremêlés, expirant ou expulsant des pensées qui lorsqu’elles n’étaient pas banales  étaient confuses, qui lorsqu’elles n’étaient pas circonstancielles étaient tout de même foutrement tendancieuses.

 

La « tendance »… l’expression poétique n’y échappe pas davantage que tous les autres compartiments de la tentative artistique mais peut-être plus qu’ailleurs ses effets peuvent être dévastateurs. La poésie qui se dit, se veut, contemporaine, ou « novatrice », ou « originale », suppose souvent s’inventer un langage en limitant son ambition  - à moins que ses moyens soient eux-mêmes limités - à s’estampiller d’un vocabulaire et de tournures qui se veulent pertinents et résolument modernes autour de thèmes qu’il serait de bon ton d’aborder ; de là, et contrairement à ce que peut penser son auteur, elle se dilue souvent dans l’uniformité d’une production marquée, bien reconnaissable comme un produit mais rarement comme une voix, d’une grande facilité où au mieux le poisson de lecteur est noyé dans une abstraction qui ne passe jamais ou quasiment jamais la limite de l’entendement. Elle se voudrait peut-être visionnaire ou singulière mais comme elle transforme subitement et immanquablement son auditeur en un aveugle sourd, comme elle est seule à voir et à s’entendre, sa vanité et son ostentation à étaler sa vanité la rend au mieux risible, le plus souvent impossible et imbuvable. Elle manque son but chaque fois car le lecteur, cet autre qu’elle devait convaincre à son univers, reste étranger à son expérience et sa magie métaphysique, cette alchimie si simple et si complexe à la fois qui caractérise…la poésie justement !

 

Elle le manque d’autant mieux que bien souvent elle ajoute à cette carence dans la maîtrise de la création une totale indigence au niveau de l’effort, le travail c’est le mot, qu’exige la moindre prétention d’écriture c’est à dire de la transcription noir sur blanc d’un langage, de l’utilisation du verbe tout frein lâché mais toujours tendue vers son cap. A la confusion des idées exprimées s’ajoute alors celle de la forme et la manière pour les dire d’où même la plus petite marque d’harmonie est parfois absente … bref la tambouille est insipide ou franchement mauvaise et servie dans des gamelles.

 

Bref il me semble souvent qu’on oublie « l’essentiel » dans toute l’acception qu’on peut donner à ce mot… et pourtant :

 

« … Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l’ensemble des chants
Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu’une voix se taise
Sachez-le toujours le chœur profond reprend la phrase interrompus Du moment que jusqu’au bout de lui-même le chanteur a fait ce qu’il a pu…. »

(Louis Aragon / in Epilogue /Les Poètes –1960) 

   * 

 

Cinq auteurs sont donc sélectionnés cette semaine dans la foulée du Printemps des poètes :

 

Michel Evrard avec Blanc (l’étrange « momie de formica »), Frédéric Pouchol avec quelques extraits de son recueil FESTINS DE LUNE, Philip Fraysse avec Prémonitions et une certaine Italie qui tait  Stendhal :

 

Milan. Elan stoppé,

magnificence des lieux.

Les français n’ont pas manqué d’imagination

 

Pascal-Ludovic Saissi dit "Gros Matou", jeune historien d’Aix en Provence (je vous conseille aussi son article dans  Points de vue sur l'écriture :  Pasolini : l'Eros en forme de rose
 http://www.ecrits-vains.com/cinema/pasolini/saissi01.htm

Pask nous propose des haïkus,

 

Chant du premier jour
mes paysages immobiles
dans un grand cahier
 

 Enfin, Pascal Villaret avec Invisible orphelinat, L'orange pape, Tristes dortoirs et Barons rouges :

 

« La journée était suffisante : aux coins de l'escalier, des plantes, blêmes, dégoulinantes de feux ; des gazons, des étoiles, et au-dessus, des pirates ! »

 

Belles lectures à tous

 

 

Dan Leutennegger. Mireille Disdero-Seassau et Jean Barbé

Pour le Comité de Lecture en poésie – mars 2002