|
"Plus
les rapports de deux réalités rapprochées seront
lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de
puissance émotive et de réalité poétique."
Pierre Reverdy, 1918
" Car le mot, qu'on le sache, est un être
vivant. " (Hugo). En poésie, son importance est encore
plus manifeste, nous en faisons l'expérience en découvrant
les textes, en tâtonnant au travers des images.
Le comité de lecture en poésie cette semaine a donc
choisi pour vous 6 auteurs talentueux : Ludovic Kaspar - que nous
connaissons bien - avec un coup de cur pour "Récession
lumière" et "A travers l'heure". Yves Garnier
que nous vous présentons à travers 8 textes poétiques,
Alban Keller avec trois poèmes et enfin Alain Dardenne et
Philippe Vallet.
Ludovic Kaspar se méfie parfois des mots, "difficile
de trouver sa mesure dans l'écriture". Ludo vient du
pays de l'Artois :
"
Il arrive que l'Artois s'effondre de falaises en terre ou doigts
de dunes, écartés sur le
rivage. Au-delà, quelques hectares de mer et de ciel lumineux.
A la lisière, une nappe ocre de sables et de galets, picorée
par des ailes. " Récession Lumière.
Quand je le découvre, je comprends mieux ce qu'exprimait
Reverdy par puissance émotive et réalité poétique.
Nous sommes à la fois dans les mots et en marche à
travers une terre, parfois dans ses profondeurs minées, un
peu plus proche de celui qui l'habite, en exil. Gris et noir, il
est magnifique. Ses mots parlent en Artois, là-bas, du côté
d'Arras et nous y entraînent sans faire l'impasse sur leur
part d'ombre, le ciel bas et lourd dont rarement ils se délestent.
L'accent roule un air d'accordéon, secoue le lecteur et le
pays le prend. A travers ce poème, on frôle la solitude
de celui qui écrit, la " séparation d'avec les
autres gens autour de la personne qui écrit..." (M.
Duras, Ecrire 1993). - Pas de doute, c'est une belle écriture
maîtrisée avec une élégance sans ostentation.
L'auteur nous prend la main pour un voyage initiatique d'où
sourd une émotion discrète comme un paysage d'Artois
- Michel Bourhis.
Ici, j'aime l'Artois plus encore car l'histoire d'un homme paraît
se dérouler tout contre
elle de son pays. Alors "...ils germent la lumière
au ras des maisons folles" et "je récolte
un poème gris et noir". Un coup de coeur.
Avec son second texte "A travers l'heure", L'auteur utilise
sa capacité à pétrifier les mots d'une façon
plus Nietzschéenne "Durcir, durcir, lentement, comme
une pierre précieuse...". La solitude soigne l'impermanence,
il est un peu Le voyageur et son ombre :
Arpenteur,
j'avance vers mon ombre creuse. Unique chemin de loi.
La main qui nous retient est toujours derrière nous.
A venir.
Le silence même est habitable.
- Dans ce poème le travail sur les sonorités et les
images rend une véritable musique du
dés-espoir - Anita Beldiman-Moore.
Yves Garnier est un auteur remarquable :
Tout
cri finit par une fenêtre violente
Nous sommes loin de la poésie de salon, des phrases laborieuses
qui tentent
désespérément d'échapper à la
pesanteur du cliché et à la respiration asthmatique
de l'auteur mal à l'aise sur les hauteurs
Yves Garnier
écrit des poèmes qu'il est inutile de qualifier, puisque
ce sont des poèmes. Autant dire que le phénomène
surprend, déroute, fascine.
Alors, lorsque la poésie fornique avec la métaphysique,
comment résister à leurs ébats, sinon en y
participant ?
Oui, car
"Il faut faire vite en la nuit entamée"
Alban Keller nous propose trois textes (sans titre) :
Etonnés,
les chiens ne savaient plus où pisser leur allégresse
Les cages d'escalier déversaient une volée de marches
déliées
Comment rester insensible à la poésie d'Alban Keller
? Le quotidien est mis en musique à tel point qu'on oublie
les syllabes, qui vont désormais pieds nus débaucher
la mélodie vertigineuse, ahurissante ; celle de l'allure
des " places aux fontaines ". L'auteur nous entraîne
habilement dans le tournis des gens occupés au bout de leurs
silhouettes habituelles. Nous les sentons décoiffés,
terriblement vivants, tout comme cette gare essoufflée qui
craint de louper son train
Alain Dardenne, " Longtemps je m'essuie, couché de bonheur
", son titre fait penser à un
jeu de sons et de sens. Certains y entendent un simple "longtemps
je me suis couché de bonne heure". Selon moi l'important
pour ce poème est la place qu'il occupe dans le monde - et
sur la page - la tentative de respiration au sein même d'une
nuit anaphorique dont on ne conçoit pas la fin (nuit d'attente,
nuit de lutte, de combat, nuits sans fin puis gâchées).
Mais plus que la nuit, le temps surtout rend difficile la respiration
du poète et nous invite à ce conte défait :
Il
est des nuits dont on rentre défait comme de batailles perdues
la queue entre les jambes le corps fourbu
muscles lourds
(...) des nuits gâchées du temps perdu.
Simplement, sans fleurs ni décorations lourdes, l'auteur
nous écrit.
Philippe Vallet quant à lui nous propose de figer l'instant
dans la couleur d'un poème.
La
vie et la mort immobiles
se rencontrent
je fais comme si de rien n'était.
Ses mots surprennent, disent cette chose grave ou vertigineuse,
avec simplicité, sans y
paraître... juste au moment où nous ne nous y attendons
plus.
Nous remercions les auteurs et souhaitons maintenant de belles lectures
à tous.
|