La sélection de mai 2002

 

 "Plus les rapports de deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte - plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique."

Pierre Reverdy, 1918

 " Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. " (Hugo). En poésie, son importance est encore plus manifeste, nous en faisons l'expérience en découvrant les textes, en tâtonnant au travers des images.

Le comité de lecture en poésie cette semaine a donc choisi pour vous 6 auteurs talentueux : Ludovic Kaspar - que nous connaissons bien - avec un coup de cœur pour "Récession lumière" et "A travers l'heure". Yves Garnier que nous vous présentons à travers 8 textes poétiques, Alban Keller avec trois poèmes et enfin Alain Dardenne et Philippe Vallet.

Ludovic Kaspar se méfie parfois des mots, "difficile de trouver sa mesure dans l'écriture". Ludo vient du pays de l'Artois :

" Il arrive que l'Artois s'effondre de falaises en terre ou doigts de dunes, écartés sur le
rivage. Au-delà, quelques hectares de mer et de ciel lumineux. A la lisière, une nappe ocre de sables et de galets, picorée par des ailes. "
Récession Lumière.

Quand je le découvre, je comprends mieux ce qu'exprimait Reverdy par puissance émotive et réalité poétique. Nous sommes à la fois dans les mots et en marche à travers une terre, parfois dans ses profondeurs minées, un peu plus proche de celui qui l'habite, en exil. Gris et noir, il est magnifique. Ses mots parlent en Artois, là-bas, du côté d'Arras et nous y entraînent sans faire l'impasse sur leur part d'ombre, le ciel bas et lourd dont rarement ils se délestent. L'accent roule un air d'accordéon, secoue le lecteur et le pays le prend. A travers ce poème, on frôle la solitude de celui qui écrit, la " séparation d'avec les autres gens autour de la personne qui écrit..." (M. Duras, Ecrire 1993). - Pas de doute, c'est une belle écriture maîtrisée avec une élégance sans ostentation. L'auteur nous prend la main pour un voyage initiatique d'où sourd une émotion discrète comme un paysage d'Artois - Michel Bourhis.

Ici, j'aime l'Artois plus encore car l'histoire d'un homme paraît se dérouler tout contre
elle de son pays. Alors "...ils germent la lumière au ras des maisons folles" et "je récolte un poème gris et noir". Un coup de coeur.

Avec son second texte "A travers l'heure", L'auteur utilise sa capacité à pétrifier les mots d'une façon plus Nietzschéenne "Durcir, durcir, lentement, comme une pierre précieuse...". La solitude soigne l'impermanence, il est un peu Le voyageur et son ombre :

Arpenteur, j'avance vers mon ombre creuse. Unique chemin de loi.

La main qui nous retient est toujours derrière nous.

A venir.

Le silence même est habitable.

- Dans ce poème le travail sur les sonorités et les images rend une véritable musique du
dés-espoir - Anita Beldiman-Moore.


Yves Garnier est un auteur remarquable :

Tout cri finit par une fenêtre violente

Nous sommes loin de la poésie de salon, des phrases laborieuses qui tentent
désespérément d'échapper à la pesanteur du cliché et à la respiration asthmatique de l'auteur mal à l'aise sur les hauteurs… Yves Garnier écrit des poèmes qu'il est inutile de qualifier, puisque ce sont des poèmes. Autant dire que le phénomène surprend, déroute, fascine.
Alors, lorsque la poésie fornique avec la métaphysique, comment résister à leurs ébats, sinon en y participant ?
Oui, car… "Il faut faire vite en la nuit entamée"


Alban Keller nous propose trois textes (sans titre) :

Etonnés, les chiens ne savaient plus où pisser leur allégresse
Les cages d'escalier déversaient une volée de marches déliées…

Comment rester insensible à la poésie d'Alban Keller ? Le quotidien est mis en musique à tel point qu'on oublie les syllabes, qui vont désormais pieds nus débaucher la mélodie vertigineuse, ahurissante ; celle de l'allure des " places aux fontaines ". L'auteur nous entraîne habilement dans le tournis des gens occupés au bout de leurs silhouettes habituelles. Nous les sentons décoiffés, terriblement vivants, tout comme cette gare essoufflée qui craint de louper son train…

Alain Dardenne, " Longtemps je m'essuie, couché de bonheur ", son titre fait penser à un
jeu de sons et de sens. Certains y entendent un simple "longtemps je me suis couché de bonne heure". Selon moi l'important pour ce poème est la place qu'il occupe dans le monde - et sur la page - la tentative de respiration au sein même d'une nuit anaphorique dont on ne conçoit pas la fin (nuit d'attente, nuit de lutte, de combat, nuits sans fin puis gâchées). Mais plus que la nuit, le temps surtout rend difficile la respiration du poète et nous invite à ce conte défait :

Il est des nuits dont on rentre défait comme de batailles perdues

la queue entre les jambes le corps fourbu

muscles lourds

(...) des nuits gâchées du temps perdu.

Simplement, sans fleurs ni décorations lourdes, l'auteur nous écrit.

 

Philippe Vallet quant à lui nous propose de figer l'instant dans la couleur d'un poème.

La vie et la mort immobiles

se rencontrent

je fais comme si de rien n'était.

Ses mots surprennent, disent cette chose grave ou vertigineuse, avec simplicité, sans y
paraître... juste au moment où nous ne nous y attendons plus.

Nous remercions les auteurs et souhaitons maintenant de belles lectures à tous.

 

 

Mireille Disdero-Seassau, Dan Leutennegger

Pour le Comité de Lecture en poésie – mai 2002