Monique Géara :
- Quand on lit les quelques notes biographiques figurant sur la quatrième de
couverture de vos romans, on a envie de vous demander ce qui vous a incité à écrire.
Pouvez-vous présenter votre parcours d'écrivain ?
Claude Pujade-Renaud : - Mon parcours d'écrivain a débuté tard : j'ai
commencé à écrire véritablement des textes littéraires après 40 ans. C'est vrai
qu'à l'adolescence, j'ai écrit un peu, un journal, des notes de lecture ou de voyage,
une nouvelle, mais je n'avais pas de projets d'écriture cohérents, je ne vivais pas et
ne me projetais pas dans l'avenir comme un écrivain. Entre 20 et 40 ans, je me suis
essentiellement consacrée à la danse et à la chorégraphie. Ce qui a déclenché le
désir d'écrire, enfoui sans doute depuis longtemps, ce fut d'une part ma rencontre avec
un autre écrivain, Daniel Zimmermann, et d'autre part une psychanalyse. Les deux,
d'ailleurs, ont eu lieu à peu près au même moment. Ce croisement a été un facteur
déclenchant. Daniel Zimmermann avait déjà écrit et publié mais avait des difficultés
par rapport à l'édition et l'écriture. Dans une première phase, je l'ai incité à
écrire à nouveau, et l'ai accompagné dans sa propre écriture. C'était vraiment entrer
dans l'écriture de l'autre. Ensuite, il fallait dans une deuxième phase se dégager de
l'écriture de l'autre pour aboutir à la sienne propre. Donc, après 40-42 ans, je me
suis embarquée dans un roman, et j'ai écrit aussi quelques nouvelles. C'est assez
difficile de parler à la fois de mon parcours d'écriture et de mon parcours éditorial :
pendant six ou sept ans, je n'ai reçu que des refus des éditeurs. Ma chance
considérable, c'est qu'Actes Sud a publié mon premier recueil de nouvelles, Les
enfants des autres, en 1985. Ce fut un facteur déclenchant, stimulant. Ça
m'a donné l'étiquette de nouvelliste de 1985 à 1991. Parallèlement, je me suis lancée
dans un roman La Danse océane (mon premier roman). Puis Belle
Mère (prix Goncourt des lycéens en 1994) infléchit le parcours, le
relance par un hasard heureux, celui d'un prix, et à partir de là, on est mis en
confiance et on poursuit.
Il se peut que, pendant de longues années, j'aie " refoulé " mon désir
d'écrire en satisfaisant un besoin d'expression et de création à travers la danse.
Comme si je n'osais pas aborder ma véritable " voie " ?
M.G. : - A la différence de certains auteurs qui se cantonnent à un
type d'écriture, vous vous êtes essayé à tous les genres : récit, nouvelles et enfin,
roman. Comment expliquez-vous cet
éclectisme ? Quelle forme d'écriture vous paraît être la plus exigeante ?
C.P-R : - En fait, beaucoup d'écrivains sont nouvellistes, romanciers,
essayistes. Je suis dans la fiction, parfois elle prend une forme courte, parfois elle
prend une forme longue. Je ne me sens pas dans l'éclectisme, de toute façon, pour moi,
l'écriture est d'abord un travail sur le langage. D'ailleurs, récemment, j'ai essayé
d'écrire quelques poèmes. Je crois qu'il y a des rythmes intérieurs, personnels, qui
amènent à chercher des formes différentes.
La nouvelle est un travail d'écriture très exigeant et le roman aussi mais d'une autre
façon : il s'agit de tenir le coup sur la durée. Antérieurement aux uvres de
fiction, j'avais écrit des essais universitaires ou encore des livres de réflexion sur
des thèmes qui m'importaient : le corps, la danse, l'expression corporelle. C'était
déjà pour moi de l'écriture, un travail sur le langage, en tout cas une période
d'apprentissage importante.
M.G. : - Comment travaillez-vous vos textes ? Quand vous commencez
l'écriture d'un roman, quel est le point de départ de votre travail ? Les personnages ?
L'intrigue ? Une atmosphère qui vous séduit et que vous voulez restituer ?
Concrètement, comment s'opère la naissance d'un livre chez vous ?
C.P-R : - Prenons l'exemple de Belle Mère. Le
lieu : un petit jardin de banlieue, un pavillon de banlieue, de petites gens, les
relations avec les locataires : cela fait partie de mon enfance. Cette maison était la
maison de mon grand-père. Cet univers qui à l'adolescence m'apparaissait comme un
univers très étroit, étriqué, auquel je pensais avoir moi-même tourné le dos, je me
suis rendue compte, mais beaucoup plus tard, qu'il avait marqué mon enfance, puisque
j'avais envie de le restituer dans un roman. Mais, bien sûr, ce " décor " ne
suffit pas. Ce qui m'intéressait, c'était d'écrire une histoire d'amour, toute simple
et pas si simple qu'il y paraît : l'homme et la femme sont déjà âgés lorsqu'ils se
rencontrent, ils ne sont pas " faits l'un pour l'autre ", comment vont-ils
s'apprivoiser mutuellement ? En même temps, on est dans une relation quasi incestueuse,
et ce thème revient dans plusieurs de mes nouvelles, et dans le roman que j'écris
actuellement. Le " travail " de l'écriture, c'est d'entrecroiser un décor
" réel ", ou du moins qui a laissé une trace dans ma mémoire, avec des
thèmes qui appartiennent à mon " imaginaire ". Et ce " travail " -
là peut durer des années
M.G. : - Par rapport à votre parcours professionnel (on sait que
vous avez enseigné à l'Université et que vous avez été chorégraphe), où se situe
l'écriture : a-t-elle été présente tout au long de votre vie ou bien est-elle le
prolongement d'activités antérieures ?
C.P-R : - Même lorsque je dansais, l'écriture n'était pas totalement
absente. Il m'arrivait de noter des impressions autour de la danse, ou bien de préparer
une chorégraphie par écrit. La structuration d'une chorégraphie n'est pas
fondamentalement différente de la structuration d'un texte. Comme dans l'écriture, il
faut laisser venir des élans, des pulsations et en même temps les organiser. Même si la
matière est différente, le travail d'élaboration passe par des étapes et des
difficultés comparables. En outre, mes interrogations sur le corps, nourries de la danse,
fournissent des thèmes à plusieurs de mes nouvelles et romans : La Danse
océane, Martha ou le mensonge du mouvement, ce
dernier étant celui pour lequel j'ai un faible.
M.G. : - Est-ce que vous pouvez nous parler de vos projets
d'écriture ?
C.P-R : - L'écriture d'un livre, pour moi, déblaie quelque chose et ce
" quelque chose ", flou au départ, souvent je n'en suis pas véritablement
consciente. Une fois que le texte est sur le point d'être achevé, un autre projet peut
vivre. Pour le moment, je suis dans l'écriture d'un roman intitulé Le jardin
forteresse, dont le thème central est l'inceste. Mais j'ai toujours peur
que le livre en cours soit le dernier, que plus rien ne vienne ensuite. C'est une angoisse
parfois très forte.
M.G. : - Au moment où vous écrivez, pensez-vous toujours au lecteur
? Quel rapport établissez-vous avec lui ?
C.P-R : - Il est difficile de penser à un lecteur précis. Certains
écrivains ont un public ciblé, par exemple : une saga familiale à écrire " pour
l'été ", avec un type précis de vocabulaire, un thème, c'est un livre codé, on
sait qui va acheter, on connaît la cible commerciale, c'est parfois lié à une commande
de l'éditeur.
Par contre, ce qui m'arrive en cours de route, lorsque je pense au lecteur, je me demande,
si parfois, ce n'est pas difficile pour lui, compliqué, s'il faut que j'élucide ou que
je maintienne une relative obscurité de la narration. La question est de savoir s'il faut
faciliter au lecteur l'entrée dans le roman. Par exemple, Faulkner dans son roman Le
bruit et la fureur pose d'emblée cette obscurité et cette complexité, et
à mon sens il raison ! Parfois, c'est l'éditeur qui infléchit dans ce sens-là, de
faciliter les choses au lecteur, ou aux critiques
M.G. : - Pouvez-vous, maintenant, parler de vos livres ? Quels sont
ceux qui vous ont donné, véritablement, du plaisir ?
C.P-R : - Le Sas de l'absence : il ne m'a pas
donné du plaisir à proprement parler, il était
" nécessaire ".Il est difficile de définir s'il s'agit d'un roman ou d'un
récit Le récit est davantage autobiographique, mais à partir du moment où on écrit,
je crois on passe dans la fiction, on met en forme, on réinvente. C'est un livre sur
l'absence. Il s'agit des dernières années de la vie de mes parents. En fait, je n'ai pu
écrire ce livre que parce que j'avais avancé dans le travail du deuil. Ce travail du
deuil était déjà bien entamé. Le texte a été écrit trois, quatre ans après les
événements.
Les Ecritures mêlées : c'est une écriture à 4 mains avec Daniel
Zimmermann, il s'agit d'une autobiographie à deux, la rencontre autour de
l'écriture, puis la vie commune, les projets partagés dont, entre autres, la fondation
d'une revue de nouvelles, Nouvelles nouvelles.
Septuor : c'est un roman à 4 mains avec Daniel
Zimmermann, sur une idée de Daniel Zimmermann. Si on regarde ma
bibliographie, il n'y a pas de livre drôle. Là, volontairement, on a décidé de
s'amuser à deux, d'être dans le divertissement. Ce qui nous intéressait, c'était de
faire une satire de l'Université, que nous avions nous deux quittée depuis quelques
années, oui, le plaisir de se gausser des rituels universitaires. C'était aussi le
désir de tenter un roman par lettres, un roman épistolaire. C'était franchement
différent, mais on s'est bien amusés ! On discutait beaucoup, on écrivait et on
reprenait ce que l'autre avait rédigé. On n'a pas joué à s'échanger des lettres, ou
à écrire chacun celles d'un personnage déterminé, on a tous les deux écrit toutes les
lettres. C'est un roman où on ne reconnaît ni l'écriture de Daniel Zimmermann,
ni la mienne [celle de Claude Pujade-Renaud]. On a réussi à fondre et à créer un
troisième écrivain, cela était intéressant comme expérience d'écriture. Cela nous a
également permis de sortir de nos stéréotypes et de nos thèmes personnels et de créer
un nouvel univers.
M.G. : - Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ? Avez-vous un
rituel particulier lorsque vous écrivez ? Est-ce plutôt le matin, le soir ? Quelles sont
vos habitudes d'écriture ?
C.P-R : - J'aime bien écrire avec un chat sur mon bureau ou sur mes
genoux. C'est une présence vivante alors que je ne sais pas si les mots vont devenir
vivants ou non sur le papier. J'écris à la main, cela me permet de mieux sentir le
rythme de la phrase. J'essaie de m'y mettre dès le matin mais cela n'exclut pas de
reprendre dans l'après-midi. La nuit, c'est très rare !
M.G. : - Diriez-vous aussi que vous écrivez les livres que vous
aimeriez lire ?
C.P-R : - Non, et d'ailleurs, inversement, j'aime lire des
textes très différents de ce que j'écris, ils m'apportent de l'air frais, me font
découvrir des univers autres, ce qui me paraît essentiel.
M.G. : - Si vous deviez garder l'un de vos livres, lequel
garderiez-vous et pourquoi ?
C.P-R : - Platon était malade. C'est un roman
qui illustre le rapport au langage dans le jeu entre l'écriture et la vie, l'écriture et
la mort.. A travers cette fiction, je pense m'être posé la question : peut-on créer à
partir de l'absence, du deuil ? Et, en même temps, j'ose l'espérer, c'est un livre
traversé par une certaine lumière, la lumière méditerranéenne, opposée à l'ombre de
la mort.
M.G. : Vous arrive-t-il de vous relire ?
C.P-R : - Il m'arrive rarement de relire ce que j'écris, sauf dans les
cas où le livre passe en Poche pour effectuer quelques modifications, ou corrections,
car, autrement, ça me tire en arrière. Il arrive aussi, en me relisant, de constater la
récurrence de certains thèmes : d'un livre à l'autre, je les " habille "
différemment. Mais, tout de même, ils se transforment, du moins, je l'espère !
M.G. : - Je voulais vous poser une autre question : elle
concerne les ateliers d'écriture. Vous avez une longue expérience de l'écriture.
Pensez-vous que l'écriture peut s'apprendre via les ateliers ?
C.P-R : - Les ateliers d'écriture peuvent constituer un facteur
déclenchant, facilitateur, aider celui qui a peur et envie d'écrire : par le fait même
d'être avec d'autres, de constater que c'est difficile et qu'il faut s'accrocher ! On
entre alors en écriture, un peu comme on disait " entrer en religion ", on est
pris dans un cadre, une exigence. Je crois que c'est ce cadre et l'effet de groupe qui
opèrent, plus encore que les divers procédés proposés.
M.G. : - Que pensez-vous du nouvel outil de communication : Internet
?
C.P-R : - Je ne sais pas, je ne m'en sers pas. Je trouve que c'est
tellement difficile de communiquer avec les gens qu'on connaît déjà ! Cela reste utile
pour les informations et les recherches. En somme, comme je ne l'utilise pas, je ne peux
pas me permettre de me prononcer là-dessus.
M.G. : - Quel est votre livre de chevet ? votre auteur favori ?
C.P-R : - Heureusement, ça change ! C'est, par période, Le
bruit et la fureur de Faulkner ou, du même, Absalon
! Absalon ! A mon chevet, de la poésie, j'en picore un peu chaque soir. Le
Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme,
découverts à 15-16 ans m'ont éblouie et cela persiste. Notamment, La
Chartreuse de Parme qui est un roman pétillant de bonheur, d'allégresse,
un jaillissement, un galop vif ! C'est un roman de passion et d'intelligence. Quand je
pense que Stendhal l'a écrit en moins de deux mois, cela me met dans un
état de stupéfaction et de rage, moi qui écris si lentement !
M.G. : - Quel est le mot dans la langue française que vous
préférez ?
C.P-R : - MÉTAMORPHOSE, un mot d'origine grecque. Souvent on
parle des mots français d'origine latine, mais beaucoup sont grecs. Cela me fait penser
d'ailleurs au livre d'Ovide, Les Métamorphoses,
qui, lui, est latin mais qui est fortement nourri, bien sûr, des légendes grecques.
J'aime le " sinueux " de ce mot, et il m'évoque la possibilité de changement,
de transformation, ce que, je crois, j'ai recherché à travers la danse, ce monde de
l'éphémère.Entretien réalisé par Monique Géara
novembre 2001
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