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Une photographie de Doifel Videla

"Oser vivre", de Siham Benchekroun

par Kawtar Khachchane

 

Le roman Oser vivre, de Siham Benchekroun, offre un univers riche de lecture. Il fait partie de la littérature dite féminine maghrébine.
Nous nous intéresserons plus particulièrement à l'étude du thème : Etre/paraître. C'est un thème qui apparaît de façon récurrente avec les deux principaux personnages qui muent dans le roman, à savoir, Nadia et Ali.
Ce thème apparaît dans la quête de soi de Nadia. Celle-ci a toujours voulu être à l'image de ce que voulaient ses parents et par la suite son mari. Elle s'est fabriquée un paraître trompeur qui se nourrit d'un sentiment de plaire aux autres : elle cherche à cultiver une image que l'autre apprécie. Ce propos se trouve d'autant plus confirmé par: "Il l'aimait disait-il, pour son humeur rayonnant dorée. Elle aimait à son tour cette image d'elle qu'il admirait et se promettait de toujours lui ressembler" p20.
Un paraître que Nadia s'est forgé au départ à force de recommandations à suivre à la lettre, pour ne point faire écart. Depuis ses fiançailles avec Ali, elle se trouve partagée entre le désir de montrer ce qu'elle ressent envers son fiancé en présence d'une tierce personne et les soi disant convenances d'une société. Nadia apprend à cacher ses sentiments et à faire jaillir un paraître de circonstance imposé par le poids de son entourage, ou tout simplement, par finir de s'adapter à certaines situations tout en étant autre que soi-même. Cet "autre", cette personne qui l'envahit qui n'est pas vraiment elle et qui naît à partir d'un tiraillement entre ce qu'on veut être et ce que les autres veulent que l'on soit. Pesante maille d'obligations et d'interdits qui efface son vrai "moi". Cette dichotomie être/paraître se trouve imbriquée dans sa relation avec son mari, qui lui-même a un double comportement.
Le personnage d'Ali est en effet tout aussi saisissant dans sa mouvance être/paraître. Je m'explique : avec sa famille, il donne de lui une image très positive, à la fois attentif et courtois : "Bref, sa famille le trouvait sérieux et digne de confiance" p53. Avec sa femme, on est en présence d'une autre personne qui est peinte comme sûre de ses convictions, mais ces dernières, par moment affectent son écoute d'autrui. Ces piques de colères sont imprévisibles et constituent des règlements de compte avec sa femme.
Nadia refuse de voir la réalité en face. Elle cherche à trouver des explications aux différents comportements de son mari : "Par un obscur mécanisme de défense , elle s'acharnait à se convaincre que les prises de positions têtues et radicales d'Ali reflétaient un caractère entier et exigent , que ses excès de violence n'étaient que passion , ne tenait-elle pas en horreur toute forme de tiédeur et de mollesse -que sa rationalité tatillonne n'était pas avarice et que les règles de bonne conduite qu'il édifiait régulièrement n'étaient que goût prononcé pour la perfection" p16
Malgré la hargne de Nadia contre les traditions, elle se prête au "jeu" de la cérémonie de son mariage, telle une poupée passive et impassible. Lala Kenza, sa mère, l'avait abreuvé de conseils à suivre pour ne point paraître encore une fois demeurée. Encore une fois, il faut jouer un rôle, endosser une image de bonheur
La mère est une figure pesante dans la vie de Nadia, elle représente la doxa, bride les émotions et Nadia contrôle ses comportements en sa présence : " c'est ainsi, que j'ai appris à devenir femme pendant qu'au quotidien on s'attelait tranquillement à détruire mes ambitions d'être libre et qu'on m'inculquait dans une certitude effarante, le mépris de ma condition" p69
Au fil des jours, Nadia s'est fabriqué une image trompeuse pour faire plaisir aux autres, pour se conformer à l'image de la femme ou plus exactement à l'image que l'on se fait de la femme. Le paraître devient alors une sorte de déguisement pour fuir les confrontations, ô combien lassantes avec ceux qu'elle aime, dans une société où il est presque impossible de chercher ses propres vérités : "Nadia aurait aimé pouvoir expliquer à son mari quelle ne cherchait aucunement à dénigrer quoique ce soit , que le plus important à ses yeux était de pouvoir choisir ses propres vérités, que celles-ci appartiennent à l'orient, à l'occident ou n'importe quelles civilisations" p89
Même pour poursuivre ses études, Nadia n'a pu trouver un allié en son mari. Elle a endossé, encaissé son rôle de femme mariée, tout en confondant tendresse et soumission dans le but de paraître une parfaite maîtresse de maison accomplie!

Cette mouvance être /paraître touche à l'essence même de sa relation maritale : Nadia est obligée de feindre le plaisir charnel avec son mari. Elle est obligée de se conformer à l'image que l'on se fait du bonheur… enfin, un bonheur selon les autres où il est presque impossible et formellement interdit d'exprimer son propre avis :" réseaux d'interdits qui nous fait"dé-mouvoir, inhibitions viscérales contre lesquelles il a fallu pourtant pousser, tel un pied de chinoise comprimé et difforme.." p137
L'évocation des pieds de chinoises n'est pas ici fortuite, dans la mesure où elle rappelle et corrobore le fait de la présence de modèles préétablis. Une sorte de moule comme ceux qu'utilisent mes chinoises, mais à quel prix en quête d'un conformisme séculaire.
Nadia est seule même au milieu des autres femmes, du fait qu'elle prône une autre vision du monde, elle est autre, toutefois son image est la même aux regards des autres. D'où ce jeu de miroir : ne point se reconnaître et se sentir étrangère face à sa propre image. L'identité se trouve disloquée grâce à la carapace endossée. A part, Leila qui est synonyme de liberté car elle même a choisi sa voie et son itinéraire, les autres femmes de l'entourage de Nadia sont des femmes qui exposent une apparence de bonheur, une fausse apparence, un paraître qui occulte, cache un monde miné de frustrations où on l'on n'ose pas dire.

Avec sa rencontre de Mehdi, s'opère la transformation de Nadia, néanmoins la dichotomie être/paraître est toujours jaillante: Nadia bride ses sentiments et ferme les yeux pour fuir une réalité dérangeante. Encore une fois, cette dichotomie marque cet exil hors de soi qui par la suite va désamorcer un processus de prise de conscience.
Ce va et vient tout le long du texte entre "je" première personne du singulier et "elle" troisième personne du singulier, trahit un détachement par rapport à une personne qui est à la fois Nadia et qui ne l'est pas vraiment.
Ce regard qui se veut narrateur de sa propre vie comme si c'était celle d'une autre personne que l'on reconnaît pas , devient témoin d'une déchirure, dislocation qui prend forme pour marquer une distance, voir même un recul parraport à soi.
L'autre "elle" et le "je" de soi se confrontent pour créer une Nadia partagée entre ses aspirations et le poids de la société, entre norme et hors norme.
Nadia vascille entre ses convictions personnelles et celles que l'on lui a inculquées via l'éducation. Une quête de soi douloureuse qui laisse trace sur le corps même du personnage : Nadia à son tour vascille entre épanouissement et maigreur maladive.
Le personnage de Nadia est assez saisissant par sa propre analyse lucide de sa position. Elle est consciente qu'elle n'est plus amoureuse de son mari, joue l'indifférence pour sauver les apparences. Pourtant, elle persiste à rester avec lui jusqu'à sa rencontre avec Mehdi. Ce dernier chamboulera son monde. Sa demande de divorce est une quête de reconstruction identitaire, elle se cherche, cherche à se retrouver et surtout à reconstuire son moi : "je".
Enfin, à chercher un autre bonheur sans pour autant qu'il soit conforme aux modèles péétablis, où l'on sacrifait son identité pour ressembler aux autres.

Kawtar Khachchane

Oser vivre
de Siham Benchekroun

Eddif : 1999
ISBN : 9981090409
(actuellement épuise en France)