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Une photographie de Faberis

Quête identitaire :
le thème de l'androgyne dans L'enfant de sable et La nuit sacrée : entre être et paraître

par Kawtar Khachchane

 

L'ENFANT DE SABLE, est un roman troublant à l'image de son conteur principal. Il est raconté par plusieurs conteurs et chacun d'eux prétend être le seul possesseur de la vérité. Mais nous pouvons nous demander quel secret, quelle vérité renferme le roman. Si nous nous penchons plus en avant sur la question, nous remarquons que Tahar Benjelloun a crée un personnage spécifique dans sa marginalité qui n'est autre qu'un androgyne.
Tout l'univers romanesque s'articule autour d'une identité à acquérir ou à préserver. En réalité, le problème n'est pas aussi simple qu'il paraît car garder l'autre qui est en soi jaillit comme un cri de révolte. Un cri que le patriarche tente à tout moment de bâillonner.
L'enfant de sable, est l'histoire d'un homme qui se sent blessé dans sa vanité à cause de sa femme. Celle-ci, ne peut mettre au monde que des filles. De là surgit l'impasse, de-là est né une fille qui nous invite à une traversée de désert. Hadi Ahmed Souleimane est persuadé qu'un malheur le poursuit, le harcèle. Il se sent habité par la honte, non à l'égard de ses sept filles qu'il n'a pas su aimer, non envers sa femme qu'il néglige, mais à l'égard de lui-même, à l'égard de la société. Au fait, l'entourage social tient une place importante dans la littérature maghrébine. Il conditionne en quelque sorte la vie des gens qui le constituent. A titre d'exemple, le cas qui est entre nos mains en est un : ne pas avoir d'enfant de sexe mâle semble être une anomalie, une difficience. Le tort, une fois de plus retombe sur la femme. Le roman est l'histoire d'un père qui veut revaloriser sa virilité face à la société. Tous les moyens lui sont bons pour réaliser son rêve. Rêve qui sort de l'ordinaire. Il se nourrit de délire. Il progresse sur les bases d'une illusion et d'un mirage.
A partir de cette étape, de ce point l'androgynie s'installe dans notre univers. En réalité, le père a fait un rêve : il a rêvé d'un adolescent d'une beauté troublante, son visage tantôt changeait en jeune homme, tantôt en jeune femme légère et évanescente. Une fois réveillé, une idée satanique commence au fur et à mesure à germer dans son esprit. Elle va chambouler, bouleverser sa vie et celle de sa famille. Hadj Ahmed veut en finir avec la fatalité, la malédiction qui le frappe, naissance après naissance, année après année. Alors, il veut créer un espoir, une vérité qui n'en est pas une. Il veut précéder le destin, le reformuler suivant ses désirs, suivant sa bonne volonté, suivant ce qu'il souhaite. Las après un long voyage avec sa femme chez les marabouts et les fkihs, le père à mesure qu'avance le temps devient hagard. Il cherche en vain une solution pour son problème. Celle-ci, sera apporté par le bais du rêve. Il décide que sa huitième naissance sera un mâle même si c'est une fille !
Il ne lui reste tout simplement qu'à communiquer l'information à sa femme. Elle accueillie la nouvelle en silence, non sans une joie intérieure d'autant plus qu'elle en voulait à ses filles d'être là. Aussi , s'est-elle mise à se désintéresser d'elles,à les détester. C'était une aubaine que lui offrait son mari. Il avait tout arrangé avec la sage-femme. En la soudoyant, il s'est mis d'accord avec elle pour qu'elle garde le secret. En tout cas, pas pour longtemps puisque la femme en question était mourante. Elle ne représente aucun danger pour l'équilibre précaire de son projet. Toute fois, la mère garde un fol espoir que sa huitième naissance sera un garçon et qu'elle n'aura pas à recourir aux moyens fallacieux échafaudés par le père. Hélas ! il s'avère nécessaire de suivre son plan, comme toujours et encore une fois son ventre se montre " ingrat " !
La femme " androgyne " approuve son statut, à vrai dire très confortable. Elle veut accepter l'imposture du père. En effet, quoi de plus agréable que d'être servi par les autres, être craint par sa présence ou par son absence. Se sentir supérieur aux femmes alors qu'on est soi même femme.
Zahra, tel est le prénom de notre personnage mystérieux, se cache derrière l'ombre d'un homme.
En dépit de tout, Ahmed/Zahra est résolu à refuser contre vents et marrées le fait qu'il soit double : un androgyne et non celui qui répond directement au mythe. Une alternative de dédoublement d'acquisition d'une identité qui n'est pas sienne. Elle compte aller jusqu'au bout du simulacre. Il apparaît ainsi clairement que la femme homme, pur produit de l'androgyne, du travesti renforce sa perte par cette mouvance être/paraître.
Ahmed /Zahra est un être évanescent, léger qui vacille entre deux identités, l'une vraie, l'autre fausse. Il est un semblant d'une image camouflée par un costume et une barbare. Le cas le plus porche de cet exemple, de cette image est celle d'une machine qui se retourne contre son maître créateur : la demande d'Ahmed d'une épouse en est une preuve tangible ! Une preuve des plus déconcertantes.
D'où ce rapport presque cybernitique qui lie le père à son " fils ". Nous nous expliquons, Ahemed /Zahra est loin de se sentir comme un être vivant mais un spectre sans âme qui circule en essayant de s'accrocher à quelque chose d'indéfinissable. Ainsi est né l'idée d'ébranler l'autorité paternelle. A ce stade, notre attention est captivée par le fait suivant : avec son mariage, notre héros s'engage encore plus sans un chemin marécageux.
Au lieu de jouir de sa vengeance, Ahmed/Zahar s'enlise plus dans son gouffre.
On serait amené à découvrir le secret de cet être tissé entre les diverses phrases et images. Dans La nuit sacrée , Zahra raconte sa propre histoire : un parcours marqué de douleurs, d'une quête, d'une hantise de cet autre qui n'est pas soi. L'androgynie est sentie comme un malheur, elle est le fruit d'un tissu de mensonge. L'andogynie de Zahra est une identité morcellée qu'elle tente de recoller.
Nous pouvons aussi réfléchir sur les titres : le sable ne peut pas constituer une ossature solide, un squelette fort qui soutient le corps. C'est une matière fuyante que même sous forme de statue, le vent viendra battre en brèche et détruire par son souffle. A l'image des châteaux de sable au bord de la mer, si beaux soient-ils, ils s'envolent à la montée de la marrée.
Trouble d'identité, dédoublement de voix, T. Benjelloun corrobore cette image dans la version du troubadour aveugle, avec la pièce de monnaie qui contient le " Zahir " et le " batténe " qui riment avec être et paraître. L'histoire d'Ahmed/Zahra n'est pas différente de cette pièce. Le personnage erre dans un univers, une société qui le rejette. Tantôt homme, tantôt femme, il se contre-balance entre deux identités et vit dans un abîme qui se désamorce par la tombée des masques et l'abolition des entraves.
Le " je " est un autre du fait que le thème de l'androgyne renforce l'idée que ne nous pouvons pas trancher sur l'identité d'Ahmed/Zahra. De là l'ambivalence de l'être jaillit : il a donc une part de nous-mêmes qui nous échappe.

Kawtar Khachchane