Aux rives de la francophonie                                                sommaire                                                                                                                                                            Responsable Khalid Benslimane

 



Les fruits de la mémoire

par Khalid Benslimane

 

Il aurait été inopportun, voire presque indécent, de ne pas parler, dans cette dernière édition de l'année 2004-2005 d'Assia Djebar, écrivain algérienne, qui vient de faire son entrée, en même temps que la littérature féminine maghrébine, chez les "immortels".

"En accueillant Assia Djebar, l'Académie française distingue l'auteur d'une œuvre généreuse et humaniste, une femme de cœur et d'engagement, qui a choisi d'habiter magnifiquement notre langue", se félicite le président Jacques Chirac dans un communiqué diffusé par l'Elysée.

L'itinéraire qui mène Fatima-Zohra Imalayène (son vrai nom), née l'été de 1936 à Cherchell, à Assia Djebar, l' auteur, en 1957, de La Soif, passe par la petite enfance, l'école coranique et l'école primaire à Mouzaïa, les études secondaires à Blida, puis à Alger, et l'Ecole Normale Supérieure de Sèvres. En 1958, Assia Djebar publie chez Julliard, éditeur de La Soif, son second roman Les Impatients et suit en Tunisie son mari entré dans la clandestinité.

La guerre d'Algérie entre alors dans sa quatrième année. C'est à Tunis qu'Assia Djebar, tout en préparant son diplôme d'histoire à l'université, rédige pour El Moudjahid auprès des réfugiés algériens à la frontière, les enquêtes dont elle s'inspirera pour la toile de fond de son quatrième roman Les Alouettes naïves. En 1957 elle se rend au Maroc, enseigne l'histoire de l'Afrique du Nord à l'université de Rabat, s'occupe d'activités culturelles dans le cadre d'organisations algériennes. De retour en Algérie en 1962 elle publie Les Enfants du nouveau monde (Julliard), puis Rouge l'aube en 1967, et entreprend de multiples activités : enseignements à l'université d'Alger (histoire moderne de l'Afrique et, entre 1974 et 1976, sémiologie du cinéma), collaboration avec la presse, la radio, et la télévision, et réalisation en 1977 d'un long métrage La Nouba des femmes du Mont Chenoua qui obtient le prix de la Critique à la biennale de Venise en 1979.

Son second film, La Zerda ou les chants de l'oubli, entrepris en 1979, n'est entièrement réalisé qu'en 1982. Entre-temps est publié Femmes d'Alger dans leur appartement. En 1985 son roman L'Amour, la fantasia lui vaut d'être la lauréate du prix de l'Amitié Franco-Arabe. Il est considéré comme l'ouverture d'une fresque que continuent Ombre sultane, sixième roman publié en 1987 et Loin de Médine.

Actuellement elle enseigne le français et les études francophones à New York (LSU Fondation)

Beïda chikhi, Algérienne, enseignante à l'université de strasbourg et qui a consacré de nombreuses études relatives à l'œuvre d'Anissa Djebar la qualifie comme suit :

"Ecrivain-femme porte parole des femmes séquestrées, écrivain-témoin d'une époque historique, écrivain stimulant la mémoire des aïeules et secouant les archives, écrivain parcourant son corps et surprenant le couple, Assia Djebar est aussi écrivain-architecte qui éprouve les structures, confectionne des objets linguistiques, et qui en restant profondément ancré dans une idéologie de la représentation évolue vers une recherche sémiologique et une réflexion sur le processus de création.

Certes Assia Djebar restera pour le public essentiellement une écrivain-femme qui parle de celles "qui baissent les paupières ou regardent dans le vague pour communiquer."

Qu'avons-nous comme dit de nos femmes, comme parole féminine ?
(Femmes d'Alger en appartement, p 181).

Là semble être la question, toute la question. L'œuvre est alors lue comme une tentative de re-collection de paroles éparses, timidement énoncées, suggérées, arrêtées, interdites, refoulées qui "en pointillé" rétablissent le sens d'une histoire."

Finalement c'est ce parcours mnémonique dans les limbes d'un souvenir corporel féminin à l'écoute de son propre corps, transformant toute fiction en autobio­graphie, un cri presque, où se donne l'auteur généreusement à travers son œuvre qui lui permet de récolter le fruit de l'immortalité. Immortalité qui perpétuera tous ces murmures de femmes n'ayant que très rarement eu l'accès au droit à l'expression.

"Seule la mémoire du corps est fidèle, seul le présent du corps qui dort puis se ré­veille, qui dure, puis sommeille inaltéré, seul il ne se multiplie pas" (Les Alouettes Naïves, p. 177.)

 

Khalid Benslimane
Juin 2005