Je
me souviens du macadam qui arpentait mes semelles en longs mois
gris. Aucune voix ne m'appelait jamais " ami ". En filigrane
dans la foule j'allais et venais, aux premiers jours, à
la guise des murs qui prenaient un malin plaisir à se tortiller
pour me perdre toujours. Lorsque fatigué de jouer au fantôme
je me laissais avaler par une bouche de métro avide, elle
me vomissait quelques stations plus loin après un douloureux
transit, aux pieds du macadam qui, reprenant son chant à
l'écho de mes pas, amenait l'ombre de ma porte qui me prenait
dans ses bras le moment d'un répit. Au fil des jours les
rues me reconnaissaient. Des que je pointais mon nez elles accouraient
à moi, faciles, paradant leurs murs qui dansaient des balcons
où parfois un rire faisait semblant de ne pas me voir.
Quand parfois la foule se faisait moins dense et que l'ombre du
jour s'allongeait jusque sur les toits, la rue me ramenait à
contre courant, d'un petit pas inquiet, une petite vieille marchant
à reculons devant moi. A ses regards furtifs qui se jetaient
sur moi d'un mouvement de tête, elle semblait, avec les
pierres, être les seuls à me reconnaître. Une
fois même, encouragé par la couleur d'une chevelure
aux reflets de ma mère, je tendis la voix et la main vers
l'une d'elle affamé d'une humaine chaleur. Elle se mit
à hurler et pour la première fois sur les ombres
grises qui rasaient les murs des yeux s'allumèrent. Leurs
regards, qui me hantent encore, reflétèrent méchamment
toute l'horreur de la différence. Le trottoir, ami, avait
appris depuis ce jour à me les faire éviter, quand
aux battements accélérés de mon cur,
il changeait de côté.
Ainsi allèrent mes jours, en esquive en silence et cent
détours, jusqu'à l'heure de ce matin de juillet
où le soleil tapi à l'horizon rassemblait ses forces
pour enfiévrer la ville, lorsque la mer débarquant
du train un ticket à la main et drapée de son plus
beau bleu, ramena mon chez moi.
Khalid
Benslimane
Juin
2004