Aux rives de la francophonie                                                sommaire                                                                                                                                                            Responsable Khalid Benslimane

 


Une photographie de Yann Beauson


Là bas

par Khalid Benslimane

 

Je me souviens du macadam qui arpentait mes semelles en longs mois gris. Aucune voix ne m'appelait jamais " ami ". En filigrane dans la foule j'allais et venais, aux premiers jours, à la guise des murs qui prenaient un malin plaisir à se tortiller pour me perdre toujours. Lorsque fatigué de jouer au fantôme je me laissais avaler par une bouche de métro avide, elle me vomissait quelques stations plus loin après un douloureux transit, aux pieds du macadam qui, reprenant son chant à l'écho de mes pas, amenait l'ombre de ma porte qui me prenait dans ses bras le moment d'un répit. Au fil des jours les rues me reconnaissaient. Des que je pointais mon nez elles accouraient à moi, faciles, paradant leurs murs qui dansaient des balcons où parfois un rire faisait semblant de ne pas me voir. Quand parfois la foule se faisait moins dense et que l'ombre du jour s'allongeait jusque sur les toits, la rue me ramenait à contre courant, d'un petit pas inquiet, une petite vieille marchant à reculons devant moi. A ses regards furtifs qui se jetaient sur moi d'un mouvement de tête, elle semblait, avec les pierres, être les seuls à me reconnaître. Une fois même, encouragé par la couleur d'une chevelure aux reflets de ma mère, je tendis la voix et la main vers l'une d'elle affamé d'une humaine chaleur. Elle se mit à hurler et pour la première fois sur les ombres grises qui rasaient les murs des yeux s'allumèrent. Leurs regards, qui me hantent encore, reflétèrent méchamment toute l'horreur de la différence. Le trottoir, ami, avait appris depuis ce jour à me les faire éviter, quand aux battements accélérés de mon cœur, il changeait de côté.
Ainsi allèrent mes jours, en esquive en silence et cent détours, jusqu'à l'heure de ce matin de juillet où le soleil tapi à l'horizon rassemblait ses forces pour enfiévrer la ville, lorsque la mer débarquant du train un ticket à la main et drapée de son plus beau bleu, ramena mon chez moi.

 

Khalid Benslimane
Juin 2004