Il
est des souvenirs qui restent gravés dans nos mémoires,
comme si celles-ci s'accrochaient à ces bribes de vies
pour rassembler les morceaux épars de notre identité,
reconstituant le puzzle de nos "moi" quelque part inachevés,
y puisant à l'usure en fonction de l'instant, les images,
les sons et les odeurs permettant de nous reconnaître dans
les événements de nos existences.
Elle est loin l'époque où, justement par l'absence
de ces réminiscences, l'enfant que nous étions,
au souvenir encore rare, lorsqu'il se mirait dans un miroir, jubilant
devant cette complétude enfin trouvée, se retournait
instinctivement vers le regard de sa mère pour une confirmation
de la certitude apaisante de son être. Elle est certainement
loin cette douce époque où, la tendresse d'un regard
maternel suffisait à remettre le puzzle désordonné
par nos "et moi?" en place et en phase de nos émois.
Nous voilà adultes. Forts de nos certitudes ? pas toujours
hélas ! Tant d'images se mélangent dans nos têtes
qu'on s'y perd parfois à se demander de laquelle nous vêtir.
Si mamans et enfances sont lointaines aujourd'hui, n'en demeure
pas moins le désir intense de notre identification à
l'architecture que l'on croit être capable, vaniteusement,
d'envisager en toute objectivité sans plus attendre ni
rechercher les approbations initiales et sentimentales qui nous
avaient guidés et rassurés quand nous en étions
encore aux fondations. Nous voilà grands et prétentieux
de notre savoir, nous complaisant dans un "moi" où
le plus souvent l'autre, lorsqu'il nous reflète une image
imparfaite, se trouve être l'exutoire de notre imperfection
nous poussant à le maudire pour le bonheur qu'il ne nous
donne pas.
En fin de compte nos certitudes ne seraient-elles qu'un jeu de
miroir ou l'image de soi se trouve sans cesse amarrée au
discours de l'autre?
C'est en voulant approfondir cette question, qu'au fil d'une lecture,
je découvris ce stupéfiant récit :
Un chinois qui venait de mourir, fut tout d'abord envoyé
en enfer afin de mieux goûter le paradis. Il y trouva des
hommes tristes et faméliques, attablés pourtant
devant des bols pleins de riz. S'approchant d'eux, il vit le handicap
qui était à l'origine de toute leur souffrance:
leurs baguettes mesuraient deux mètres de long ! arrivé
au paradis, le spectacle fut des plus déroutants. Les individus
étaient sereins et repus, pourtant les baguettes posées
sur la table mesuraient aussi deux mètres de long! Lorsque
le repas débuta dans la bonne humeur, notre homme put constater
avec stupéfaction que chacun nourrissait celui qui était
assis en face de lui
Je compris alors, grâce à cette parabole chinoise,
ce que pourrait être l'humilité de reconnaître
nos failles, sans prétendre atteindre à la perfection,
car elles témoignent de nous autant que nos acquis . Ces
failles que l'on colmate par ce plat préféré
de l'âme : la vanité. Je compris surtout, en laissant
remonter cette réminiscence de la vision "saine"
de l'enfant qui sommeille au fond d'une de ces failles que, justement,
parce qu'il est l'écran de toutes mes projections et qu'il
participe à la découverte de moi-même, l'autre
n'est plus celui qui m'empêche d'exister mais celui qui
me permet d'être.
Khalid Benslimane
Casablanca le 05 décembre 2003