Le
17 novembre dernier Le 39ème Prix Grand Siècle Laurent-Perrier
a été remis au Président Adbou Diouf, Secrétaire Général de la
Francophonie, par Pierre Messmer, ancien Ministre français. Rappelons
que ce prix a pour vocation de mettre à l’honneur des hommes et
des femmes qui, dans leur diversité, témoignent des valeurs durables
de notre époque, saluant le talent, couronnant une carrière, soulignant
le bien-fondé d’un dévouement.
C'est
ainsi que par cette distinction le comité de ce grand prix récompense l'engagement
"d'un grand homme, humble et attentif au service de la langue française,
de son rayonnement et de sa préservation….langue
choisie, utile, indispensable, d'universalité".
Le
discours est à la hauteur de l'événement et du bien fondé de sa
vocation. Mais voilà que l'on retrouve, encore et toujours, dans
ce discours chez les promoteurs
de la langue française, ce "nombrilisme" et cette "gesticulation"
superflus, qui font que la francophonie reste mal perçue, surtout
par les non francophones sur lesquels elle aurait plutôt un effet
"dissuasif". Ainsi le professeur Mahdi al Mandjra [1], dans son étude
"Futurs du monde Islamique: nécessités, réalités et
horizons", la qualifie de secte (….Citons entre autres, cette nouvelle secte dénommée 'francophonie' actuellement prêchée dans les pays du
Maghreb et qui vise à effacer notre langue et notre culture pour
nous imposer une langue qui n'est parlée que par 4% de la population
mondiale…).
Sur
un ton un peu moins péremptoire le professeur Allemand Ingo Kolboom[2] attribue la nébulosité du terme "francophonie"
à l'amalgame dans la mouvance francophone entre le discours analytique
et le discours partisan, faisant que les impliqués, qu'ils soient
universitaires ou fonctionnaires de la francophonie, sont généralement
en même temps acteurs, agents ou porte-parole, bref des engagés
dans la cause francophone, et qu'il en résulte, en grande partie,
un discours de militant à l'adresse de leur propre communauté
créant ainsi une "chapelle" dans laquelle on prêche
aux croyants.
Dans
un tel contexte, le discours "francophone" perd de sa
rationalité et donne l'impression d'appartenir à un catéchisme
politique en faisant appel à des valeurs culturelles spécifiques
qui sont difficiles à traduire dans un autre système de référence
culturel et politique. Autrement dit, vue de l'extérieur, la francophonie
ne fait pas beaucoup d'efforts pour être comprise ailleurs que
dans le monde francophone qui lui est déjà acquis par l'héritage
colonial.
Le
constat est indéniable : depuis plus de cent ans d'existence, la francophonie,
qui souffre grandement de l'engagement de ses propres promoteurs,
reste un concept toujours aussi flou, polysémique du fait qu'il
possède des sens linguistique, politique, institutionnel, culturel,
économique qui ne se recoupent pas. A ce sujet le député Yves
Tavernier[3] est concis, accusant le dispositif
français de coopération de ne pas lui accorder
toute la place qu'elle mérite. Si le constat est pertinent,
les solutions "économiques"[4] , proposées par ce même député afin de mieux
promouvoir le français dans le monde, ne sont pas toujours dépourvues
d'une vision néo-coloniale qui résonne en démesure avec les bienfaits universels prônés par les grands ténors de la
promotion "nombriliste" de la mouvance francophone.
Les
deux discours semblent à première vue contradictoires si ce n'est
le fait qu'ils se rejoignent dans le doute, teinté d'asservissement
(l'un intellectuel , l'autre économique), qu'ils laissent planer
sur les intentions purement humanistes de l'intention francophone.
Un doute que la francophonie se doit de dissiper rapidement si
elle veut, tel qu'elle le prétend, s'ériger en valeur fédératrice
de l'humanisme universel respectueux de la diversité culturelle.
Khalid
benslimane
Casablanca
le 11 décembre 2003
[1] Mahdi ElmandjraNé
en 1933 à Rabat, le Professeur Mahdi Elmandjra a fait ses études
universitaires aux Etats-Unis à l'Université de Cornell (Licence
en Biologie et en Sciences Politiques) et les continua en Angleterre
où il obtint son doctorat (Ph.D. éco.) à la LONDON SCHOOL OF
ECONOMICS (Université de Londres). Il enseigne à l'Université
Mohamed V à Rabat depuis 1958. Il a été Directeur Général de
la Radiodiffusion Télévision Marocaine et Premier Conseiller
de la Mission Permanente du Maroc auprès des Nations Unies à
new York. Il a occupé plusieurs hautes fonctions au sein du
Système des Nations Unies (1961-1981) y compris celles de Chef
de la Division Afrique ; de sous-Directeur général de l'UNESCO
pour les Sciences Sociales, les Sciences Humaines et la Culture
; et de sous-Directeur général pour la Prospective. Il a également
été Président de la Fédération Mondiale des Etudes du Futur,
Président de Futuribles International et il est Président Fondateur
de l'Association Marocaine de Prospective et de l'Organisation
Marocaine des Droits de l'Homme. Il est membre de l'Académie
du Royaume du Maroc et de l'Académie Africaine des Sciences
et de l'Académie Mondiale des Arts et Lettres. Il a publié plus
de 500 articles dans les domaines des sciences humaines et sociales.
Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont « The United Nations
System : An Analysis » (1973). « On ne finit pas d'apprendre
» (Rapport au Club de Rome, 1979, traduit en 12 langues), «
Maghreb et Francophonie » (1988), « Première Guerre Civilisationnelle
» (1991), « Rétrospective des Futurs » (1992), et « Nord-Sud,
Prélude à l'ère Postcoloniale » (1993). « Al Quds, symbole et
mémoire » (1996) ; « Dialogue de la communication » (1996) ;
« La Décolonisation Culturelle, Défi Majeur du 21ème siècle
» (1996) ; « Massar Fikr » (cheminement d'un penseur) (1997)
; « Déglobalisation de la Globalisation » (1999). Le Professeur
Elmandjra a reçu le Prix de la Vie Economique 1981 (France),
la Grande Médaille de l'Académie Française d'Architecture (1984),
Ordre des Arts et Lettres (France, 1985), Ordre du Soleil Levant
(Japon, 1986). Il a également reçu la Médaille de la Paix de
l'Académie Internationale d'Albert Einstein et le Prix de la
Fédération Mondiale des Etudes sur le Futur en 1995)
[2]Professeur
titulaire à la Technische Universität Dresden (TUD) (Allemagne/
Saxe) Chaire pour les Études de la France, des relations franco-allemandes
et de la Francophonie. Directeur du Centre interdisciplinaire
de recherches franco-canadiennes/Québec-Saxe (CIFRAQ) Membre
du Haut Conseil culturel franco-allemand. Member of the New
York Academy of Sciences.
[3] Yves Tavernier,député
de l'essonne, auteur du rapport d'information sur les moyens
et structures de diffusion de la francophonie présenté au sénat
le 21 septembre 2000
[4]
extrait du rapport du député
Yves Tavernier sur les moyens et structures de diffusion de
la francophonie: "…..La seconde conclusion est qu'il faut favoriser la francophonie
économique. "Aussi convient-il, si notre objectif est d'asseoir
la francophonie sur une base solide, de favoriser la présence
des entreprises francophones l'étranger. [...]. Les entreprises
seraient bien avisées de soutenir l'action culturelle et l'action
francophone. Il ne s'agit pas pour elles de changer d'objectif
et de passer de la recherche du profit à la générosité gratuite
en faveur du développement des beaux-arts, mais bien de répondre
leur intérêt. Soutenir la francophonie dans un pays, c'est faciliter
leur propre implantation et disposer de relais susceptibles
de comprendre les nuances de leur culture et de leurs modes
de production. Quel intérêt un jeune Ouzbek a-t-il d'apprendre
le français s'il ne trouve pas un débouché professionnel dans
une entreprise française ou dans une entreprise locale en relation
avec les pays francophones? [...]. Ainsi, Renault qui a racheté
le premier constructeur automobile roumain, s'attache développer
la connaissance du français parmi ses employés roumains. [...].
De nombreux exemples étrangers, allemands, hollandais ou japonais
montrent que l'action culturelle extérieure peut être relayée
par des partenaires privés rassemblés dans une Fondation. [...].
Une telle fondation France Entreprise en faveur de la francophonie
et de la diffusion de la culture française dans le monde serait
un instrument incomparable de notoriété et d'influence pour
le monde des affaires français.
Enfin, l'auteur propose, outre la réforme des structures publiques
déjà mentionnées, de "sanctionner les dérives" en
supprimant les crédits publics des organismes qui ne respectent
pas les textes sur l'utilisation de la langue française, en
particulier la circulaire Toubon."