Aux rives de la francophonie                                                sommaire                                                                                                                                                            Responsable Khalid Benslimane

 


Une photographie de Faberis

Guantanamisation aigue ?

par Khalid Benslimane

 

Je me réveille le samedi dix sept  mai au matin dans ma chambre d’hôtel de Toulouse, vaseux, l’esprit complètement englué par les effets persistants du décalage horaire et de la nuit d’attente, passée sur un siège inconfortable  à l’aéroport Mohamed V en raison des grèves menées sur l’hexagone. Je mets un certain temps à réaliser que les images chaotiques défilant sur le petit écran sont celles de ma ville, Casablanca, qui n’a  pas connu d’événements aussi « explosifs » depuis la bombe du marché central dans les années cinquante. Cette bombe n’avait pas fait  autant de morts et on pouvait à la rigueur légitimer sa raison tonnante par l’expression de toute une nation désirant accéder à une indépendance tout à fait licite. Mais là, franchement j’avais beau chercher à comprendre, je n’arrivais pas à trouver un prétexte qui tienne la route pour justifier cette ignominie. Comment en sommes nous  arrivés là !

En écoutant les commentaires et les différentes suppositions des intervenants questionnés par les journalistes, je repassais en mémoire un article paru dans « DEMAIN magazine que j’avais écrit quelques mois plus tôt, plus précisément au lendemain des dernières élections législatives marocaines qui avaient été marquées par la victoire « transparente» du jeune parti de la justice et du développement (PJD). Victoire d’autant plus significative que ce parti (islamiste modéré), après un « deal » passé avec le gouvernement, ne s’était présenté que dans la moitié des circonscriptions recensées.

  « …Votez en masse qu’ils disaient ! C’est la seule manière démocratique d’affirmer votre volonté à l’aspiration d’un lendemain meilleur. Amen répondirent les hordes disparates de la couche démocratiquement et démographiquement démoralisée comme si le simple fait de glisser ce grand dépliant [1] - raturé à l’inspiration d’une idéologie qui n’a de l’idée qu’un semblant d’embryon – dans la fente étroite d’un prisme en plexi suffirait à exorciser le démon de l’incertitude d’un avenir se résumant à la résonance creuse d’une boite à urne.

Certains ont répondu à cet appel. Mais non pas avec le sentiment de citoyens jouissant du seul droit constitutionnel accessible (démocratisation oblige) mais plutôt de pauvres possédés, jetant le petit grigri concocté par le " fqih "[2] de leur circonscription dans l’ardent brasero de la démocratie afin de se débarrasser de ces affres qui hantent leur vie quotidienne. Eh bien croyez le ou non ! Pour une grande majorité, le grigri a marché. Le vote a été féerique, magique, bucolique même, vu que la pompeuse campagne électorale à rameuté de notre Maroc "profond" (comme dirait Giscard) notre vraie campagne cette fois-ci, charriant ses années de sécheresse et son mysticisme terreux ancré par toute une vie de marginalisme et de laisser pour compte. Ne connaissant comme moyen d'éclairage que la lampe [3] à pétrole ou à huile, il est tout à fait normal que ce fusse là le seul symbole qui éclairât les ténèbres de l'incertitude dans cet isoloir étroit et sombre qui abritât, l'instant d'un vote, l'acte solennel qui allait sceller la symbiose de l'analphabétisme et du politique.

Aladin, amené à être mon voisin par la transhumance rurale, un gentil garçon barbu-chômeur de son état, m’a raconté sur le chemin de la mosquée comment il avait conjuré le diable en récitant "al fatiha"[4] puis d'une main tremblante, avait frotté la lampe avec son feutre magique. Il s'attendait presque à voir un génie apparaître. Un génie qui dans son imagination ressemblait étrangement à Oussama Ben laden. Il ne croyait pas si bien dire ! Ils ont été tellement nombreux à réciter l'incantation du "vade retro satanas" en frottant énergiquement la lampe que l'ombre de ce génie a finit par se profiler le soir des résultats du scrutin. Certains la frottèrent en pleurant leurs proches disparus dans des pateras de fortune. D'autres la frottèrent en pleurant leurs frères palestiniens succombés sous la haine meurtrière de l'occupant sioniste et l’œil indolent de la communauté arabe. D'autres encore pleurèrent plus simplement leur vie de chien et leur pouvoir d'achat agonisant mais tous, sans exception, au delà de ces ressentiments individuels et au delà de la volonté politique nationale, véhiculaient inconsciemment un message de refus à ce nouvel ordre mondial "postonzeseptembrien" qui, sous le leitmotiv de la démocratie, charriait des relents d'inquisition. Comme quoi à chaque époque sa bastille et à chaque époque ses sans culottes… »

Je tiens tout de même à préciser que je n’accuse nullement le PJD d’être à l’origine de ces attentats meurtriers sachant qu’il existe au Maroc de nombreux mouvements extrémistes prônant un discours beaucoup plus véhément dans lequel l’appel au « djihad » vire tout simplement à l’incitation au meurtre et ce, sous le regard placide d’un gouvernement qui en l’absence d’une opposition, même modérée (toute forme d’opposition ayant disparue depuis l’avènement du gouvernement Youssoufi) se complait dans une gestion laxiste des affaires de l’état. La victoire du PJD était cependant une sonnette d’alarme que malheureusement le pouvoir n’a pas pris trop au sérieux pensant, suite à « l’arrangement » avec le parti en question, canaliser les différents mouvements intégristes et maîtriser ainsi parfaitement la situation.

Un peu plus tard dans la soirée, R…, une amie journaliste sur place, me communique son point de vue, que j’approuve en majorité, par les mots suivants :

« …un véritable cauchemar, une abomination…L’impensable est arrivé à cause du laxisme, à cause de la complaisance.

Je pense qu’il est grand temps que nous revenions à des méthodes plus radicales, qui ont déjà fait leurs preuves il n’y a pas si longtemps. Des pourris fanatiques ne doivent plus vivre en paix, ils doivent être traqués et persécutés, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Qu’ils meurent dans d’atroces et innommables souffrances sur la place publique pour un châtiment exemplaire. Ce n’est qu’à ce prix que le Maroc se sortira du traquenard dans lequel il s’est fourré tout seul. Pas comme un grand, mais comme un imbécile qui n’a pas fait attention à tous les signaux qui ont pourtant crevé les yeux de tout le monde au niveau international.

Au nom de quoi et de qui, faut-il tuer pour imposer son idéologie ? Pour quelle raison devons nous vivre avec la peur au ventre, parce qu’un misérable et miséreux ver de terre inculte et ignare et complètement endoctriné par des cinglés a décidé d’intenter à notre vie ? La vie est un droit sacré. C’est Dieu qui la donne et Dieu qui la reprend, personne d’autre n’a le droit de le faire, même pas d’y penser ! Au nom de quoi voudrait-on m’imposer une façon de concevoir la vie ou la religion qui n’est pas la mienne ? Sont-ils mes rédempteurs ? Non, non ils ne le sont pas, ils ne le seront jamais. Les seuls comptes que j’aurais à rendre un jour, c’est à mon créateur que je les dois, à personne d’autre.

Pourquoi sommes nous restés sourds à toutes les tueries de cet été dans les quartiers périphériques et insensibles aux différents meurtres morbides qui ont secoués Casablanca ? Pourquoi ne nous sommes nous pas inquiétés plus que de rigueur lorsque les rumeurs concernant un probable attentat à Casablanca, se faisaient menaçantes ? Pourquoi a-t-il fallu que l’on arrive à ça ?

Dommage qu’il ait fallu que des innocents meurent pour que l’on prenne ces menaces au sérieux. »

Bien  que je partage sa répulsion envers un tel acte avec la même intensité je n’opterais pas pour autant au retour à « ces » méthodes plus radicales qui pour certains n’ont jamais été révolues. Je ne peux m’empêcher de penser à tous ces journalistes de la presse libre marocaine qui ont été durant toutes ces dernières années, et qui continuent d’ailleurs à l’être  (j’ai là une pensée particulière pour Ali Lmrabet, directeur de « DEMAIN MAGAZINE »  qui vient d’être condamné à quatre ans de prison fermes), persécutés, menacés et molestés. Ils ont souvent trouvés leurs bureaux saccagés pour seule faute de révéler au grand jour des vérités que tout le monde connaît, accusés à tort de participer à de fantomatiques complots fomentés de l’étranger et visant à déstabiliser le pays. Il faut croire que toute la logistique utilisée par la DST (direction de la sécurité du territoire) dans cette chasse aux sorcières aurait été bien plus utile à empêcher les événements explosifs du 16 mai.

Pour répondre à mon amie R… je dirais non, il ne suffit pas de traquer, de persécuter et de torturer ces sans culottes du nouveau monde pour enrayer la prolifération du mal, car au contraire leur nombre ne ferait qu’augmenter d’avantage. Dans notre pays l’origine du mal est beaucoup plus d’ordre social que religieux. C’est en s’attelant plus sérieusement aux problèmes de l’analphabétisme (plus de 50% de la population marocaine est analphabète), de la justice (la garantie des droits élémentaires des citoyens est loin d’être assurée), du travail (le taux de chômage est particulièrement élevé chez les jeunes diplômés), de la santé, de l’habitat salubre…. (la liste est longue) que l’on pourra endiguer la menace terroriste.

Mais connaissant le penchant laxiste de notre gouvernement pour les solutions « radicalement » faciles je crains qu’il ne réagisse de manière aveugle dans cette guerre contre le terrorisme. Un affreux doute vient même me tarauder l’esprit : et si les attentats du 16 mai étaient « souhaités » par quelque tête machiavéliquement  pensante (et Dieu sait combien il y en a) de notre autocratie ? Cela arrangerait bien ses affaires. D’une part cela mettrait fin à la réticence du parlement à voter pour l’application de la loi anti-terroriste (dictée par les copains américains) qui empiète dangereusement sur la liberté individuelle des citoyens, et donnerait du même coup  un champ d’action plus « musclé » à notre DST qui se voyait ses méthodes freinées par la volonté de démocratisation prônée à tue tête par le gouvernement. D’un autre côté cela couperait l’herbe sous les pieds aux partis à tendance  islamistes lors des prochaines élections législatives qui ne seront plus perçus comme la solution « alternative » au laxisme du gouvernement.

Si cette conjecture s’avère être vraie, chose très improbable tout de même, je crains de voir dans un futur très proche les marocains souffrir des retombées néfastes d’une  « guantanamisation aigue » de nos institutions judiciaires et pénitentiaires.   

Khalid Benslimane

Toulouse le 17 mai 2003

[1] dépliant : Durant les dernières élections législatives les électeurs devaient choisir parmi plus  d’une vingtaine de partis politiques (scrutin de liste) chacun symbolisé par un petit dessin sur un grand dépliant que l’on devait cocher avec un feutre pour définir son choix. Le PJD (parti de la justice et du développement) avait pour symbole une lampe. Tout cela pour faciliter le vote à une majorité de population analphabète.

[2] fqih : marabout ayant une bonne connaissance du coran  auquel s’adressent les gens pour conjurer un mauvais sort ou donner un petit coup de pouce à la chance dans la vie quotidienne 

[3] lampe : symbole du parti du PJD

[4] al fatiha : première  sourate (chapitre) du coran avec laquelle on conjure en général le mauvais sort