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Passé
l'orage, les gouttes d'eau agonisantes s'accrochent désespérément
aux vitres poussiéreuses à travers lesquelles le ciel,
écuré, chaque matin me contemple. Elles me regardent
un moment, formes spectrales suppliant mon aide de toute leur âmes
transparentes, puis finissent inexorablement par glisser dans leur
propre sang qui se mélange à la poussière,
faisant briller lugubrement les carreaux sous les premiers rayons
d'un soleil timide. Aujourd'hui je ne vous parlerais pas de guerre,
il pleut dehors et je n'en ai vraiment aucune envie. Non! Je n'ai
pas envie de parler de ces regards suppliant en silence et pour
qui l'orage tarde à passer. Je sais qu'ils glisseront inexorablement
sur les écrans de nos télévisions à
travers lesquels nous contemplons le monde en nous disant, calfeutrés
dans nos divans," bon dieu! Qu'il fait bon vivre chez nous",
mais pour combien de temps encore ? Ils glisseront encore et encore
pour aller se mélanger à la poussière laissant
d'invisibles traînées de sang sur notre fenêtre
cathodique. Non je n'ai aucune envie de parler de cette guerre qui
à l'origine avait pour objectif de chasser par des "
frappes chirurgicales " ces monstrueux tyrans menaçant
le monde par leurs armes " massivement " destructives.
Je ne parlerais pas de cette " sale " guerre où
même la langue, utilisée dans sa manière la
plus sournoise, devient complice. La force des mots y est autant
explosive que la force de frappe. Une guerre ou les " Bombardements
massifs" se voient leur impact psychologique sur l'opinion
mondiale minimisé par l'euphémisme " frappe ".
une guerre où la notion de chirurgie y est pratiquée
à la manière d'un apprenti boucher. Une guerre où
personne n'est dupe quant à l'objectif implicitement flagrant
de préserver l'"american way of life " aux "
élus " de la nouvelle conception du monde. Je n'ai pas
envie d'en parler parce que le prix du hot dog revient démesurément
cher en vies humaines, le verre de coca exagérément
cher en sang appauvri par l'uranium du même nom. Je ne veux
plus en parler car dorénavant je sais que dans ce nouvel
ordre mondial , où la sacro-sainte " démocratie
" légitime toutes les exécrations perpétrées
en son nom, chaque fois que nous actionnerons le bouton de notre
mixer pour préparer notre petit " milk-shake "
tout en lisant les exploits des légions " démocrates
" contre les tyrans, ce geste anodin coûtera la vie à
une poignée de progéniture humaine. Je ne pourrais
m'empêcher de voir, à chaque fois qu'un " élu
" du nouveau monde se brosserait les dents, les lambeaux de
chair humaine coincés entre ses dents. Je ne pourrais m'empêcher
de traduire en balles et en bombes des gestes anodins telles que
tourner la clef d'un contact, mettre une pièce dans un juke-box.
Je ne pourrais m'empêcher de remonter toute la chaîne
conséquente à la scène d'un gros derrière
" néo-démocrate " en train de se torcher
. Je verrais, imprimé en filigrane sur le PQ, les kilowatts
d'énergie dépensée pour la fabrication du papier
et les milliers de vies " libérées" de leurs
enveloppes charnelles pour se procurer cette même énergie.
Non je ne veux plus en parler car dorénavant j'aurais peur
à chaque fois en allumant la lumière de tuer quelqu'un.
Je préfère rester là dans le noir à
regarder la pluie tomber à travers les barreaux de la cellule
crasseuse qui me sert de purgatoire depuis la dernière fois
que j'en ai vivement parlé.
A vrai dire ce n'est pas l'envie d'en parler qui me manque mais
c'est plutôt à cause de la douleur. Je sais! Beaucoup
d'entre vous me dirons qu'ils ressentent la même chose mais
je crois qu'il se trompent car ma douleur est bien réelle.
C'est une bonne vieille douleur physique, celle de l'ecchymose et
du beurre noir. D'ailleurs ça va bientôt être
l'heure de ma dose quotidienne. Dans un petit quart d'heure le "brutus"
de service viendra me tâter les côtes avec sa corde
mouillée. Il paraît que ce traitement exorcise les
démons de la haine envers son prochain "roumi".
Encore heureux que je ne portais pas de barbe au moment où
je me suis fait embarqué par la police. J'aurais eu droit
au même traitement que les gars en combinaison orange livrés
pour sous-traitance de guantanaméra ou fort alamo
je
ne sais plus
par l'oncle d'Amérique. Il faut croire
que depuis le onze septembre le ministère de notre intérieur
n'a plus honte de sa compétence en la matière de tirer
les vers du nez. Il en est même devenu très fier. La
dernière "manif" contre la guerre en Irak dans
la ville où je réside était "vachement"
réussie. Nous venions à peine, avec des copains rockers
habillés de santiags et de T-shirts genre "métal
hurlant", de flamber à l'essence, en hurlant des insanités
indignes de l'éducation que nos parents s'étaient
décarcassés à nous donner, un super drapeau
de l'oncle Sam que j'avais mis quatre heures à confectionner
la veille. Tout se serait passé sans problème si Maurice,
qui arborait une longue barbe à la zee zee top, son groupe
fétiche, ne s'était mis à scander ses "allah
ou akbar" pour prouver son appartenance tribale. Maurice, qu'on
appelait Max, était le dernier rejeton d'une famille juive
originaire du sud du pays. Après un séjour de deux
années en Israël ils s'étaient vite rendus compte
que leur origine africaine les avait fait classer dans une sous
caste ne leur permettant pas d'accéder aux mêmes droits
que leurs frères "élus". Cela lui avait
fait passer l'envie de réciter le "shaharit" et
moi j'appréciai ce nouveau côté coté
"goy" qu'il affichait sans hypocrisie aucune. Il y avait
tellement longtemps qu'il ne s'était pas senti arabe m'avait-il
dit le matin même et là, il se rattrapait de toute
la force de son gosier. Malheureusement, c'est le genre de cris
qui excite drôlement les tuniques bleues en ce moment, quel
que soit leur pays d'origine. C'est donc " manu policium "
que l'on s'est retrouvé encagoulés, menottés
et embastillés dans les soubassements d'une résidence
secondaire avec ces malheureux sans culottes du nouveau monde. Comble
de l'ironie mon copain juif et barbu était accusé
de fanatisme religieux mettant en péril la longue amitié
entre notre pays et celui de l'oncle Sam et moi, musulman et imberbe,
accusé d'acte satanique portant atteinte à la sacralité
du culte national. Je fus traité de sale juif
Max fut
traité de taliban. Les deux chefs d'accusation menaient en
tout cas aux mêmes mauvais traitements. Je savais que j'habitais
le pays des milles et une contradictions mais jamais je n'avais
imaginé que l'antinomie pouvait atteindre des proportions
aussi grotesques. L'inquisition avait bien changé par les
temps qui courent. Elle faisait confondre Irakiens et Iroquois,
juifs et talibans, victoire et défaite, musiciens et diablotins.
"Que de mauvaises pensées vous avez là mes enfant"
coupa court à nos tergiversations silencieuses le commissaire
traitant. Un homme poli et aimable, élégamment habillé,
à qui nous refusâmes, fièrement, la cigarette
américaine distraitement tendue. Nous venions par cet inconscient
refus de rater le premier test qui aurait sûrement accéléré
notre mise en liberté
.provisoire il va de soi. Nous
fûmes traités au Coca-Cola. Chaque matin que dieu faisait
on nous déculottait dans une cellule vide de notre bastille,
on nous faisait boire un coca au format standard, et deux sbires
nous aidaient, de toute la force de leurs bras musclés, à
nous asseoir sur la bouteille vide. Max était traité
de l'autre côté du couloir mais je savais, à
ses hurlements, qu'il suivait la même prescription. Pour hurler,
ça nous avions hurlé. Nous hurlâmes comme nous
n'avions jamais hurlé dans toutes nos anales
fissurées.
Nous avons hurlé toutes les atrocités commises au
nom de la liberté, de la démocratie, du nationalisme
aveugle, de la religion, de la bêtise humaine. Nous avons
hurlé la victoire prochaine de la grande nation américaine
qui contrasterait amèrement avec la grande défaite
de l'humanité toute entière, désormais incapable
d'empêcher la multiplication des génocides. Nous avons
hurlé notre erreur de croire que le totalitarisme planétaire
viendrait de l'est. J'ai hurlé ma terreur de devoir remédier
à la pénurie des indiens pour des cow-boys à
la gâchette facile pendant que Max hurlait de devoir sans
arrêt symboliser les "sharoneries" des élus
de son peuple. Nous avons hurlé des jours durant jusqu'à
ne plus savoir la raison de nos hurlements, puis nous nous sommes
mis à hurler de douleur tout simplement. Une douleur purifiante
qui efface tout, qui vous fait désirer d'être libérés
par une petite "frappe chirurgicale" sur ce cachot tant
rempli de hurlements. C'est à ce moment seulement que le
monsieur aimable et élégant comme à l'accoutumée
jugea que l'on était en bonne voie de guérison. Il
nous offrit une cigarette de son paquet rouge et blanc que l'on
s'empressa de prendre et de fumer goulûment! Sacré
non d'un chien ce que c'était bon de fumer cette blonde juste
après le coca!
"arrêtez leur le coca! Deux jours de corde mouillées
et vous les relâchez! Il sortit sans un mot, sans un regard
dans deux jours nous serons libres. nous nous retrouverons dans
ma piaule à regarder impassibles sur l'écran de ma
vielle télé les derniers coups de feu tirés
dans une Baghdad en ruine, symbolisant la déchéance
de l'humanité
..mais nous au moins on aura une excuse
.
Si vous passez dans le coin je vous invite à venir tailler
un petit brin de causette, pas sur la guerre..non. Max vous parlera
de musique et moi de littérature et autres foutaises et vous
nous pardonnerez si nous ne vous offrons pas de coca mais c'est
un élixir qui nous a laissé un genre de souvenirs
que l'on ne trouve certainement pas du côté de chez
Swan.
P.S
: Toute ressemblance avec des personnes ou des états existants
ne serait que le pur produit de votre
manque d'imagination
Khalid
Benslimane
le 07 avril 2003
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