Aux rives de la francophonie                                                sommaire                                                                                                                                                            Responsable Khalid Benslimane

 


Une photographie de Doifel Videla

L'enjeu berbère de la culture barbare

par Khalid Benslimane

 

Faisant partie de la grande tribu des homo erectus qui s'interrogent sans cesse sur l'évolution de leur espèce, je me suis souvent posé la question suivante : Pourquoi les berbères continuent-ils à parler berbère ? N'allez surtout pas voir dans la formulation de cette interrogation un quelconque désir de péjoration ethnique mais juste une constatation amorphe sur la pérennité d'une langue, et par extension d'une culture ne disposant, et ce jusqu'au mois dernier, d'aucun support logistique de transmission. Personnellement, je dis qu'en de pareilles conditions les berbères "font fort" de continuer à "berbériser". N'étant ni un spécialiste de la langue, à part celle du bœuf que j'apprécie énormément, ni un ethnologue patenté c'est donc en simple "curiologue", fouineur comme pas deux, que je suis allé farfouiller dans cet inépuisable sac de connaissances (et pas que des bonnes) qu'est l'Internet afin de trouver une réponse à mes tribulations cérébrales.
C'est drôle comme le fait d'afficher un certain détachement vis à vis d'un sujet nous fasse remarquer ces petits détails qui de par leur insignifiance première échappent souvent à l'œil du spécialiste, obnubilé par la foi aveugle en la certitude des conclusions de son analyse scientifiquement menée. Mohamed Ghonaïme, illustrant dans son article (www.lematin.ma du 07/11/02) cette complexité scientifique à expliquer une évidence, arrive, après de scabreuses convulsions cérébrales, à une constatation que vous et moi, bêtes comme nous sommes, aurions certainement faite d'emblée : la situation linguistique au Maroc est "plurilingue" (l'arabe avec toutes ses composantes, l'amazigh avec toutes ses composantes et quelques langues étrangères telles que le français et l'espagnol). A partir de ce constat qui lui sert aussi de conclusion après un développement parabolique, il suppose, et là je le cite, " une possibilité de coexistence dans le cadre de l'égalité et de la différence au sein du principe de la diversité et du libre choix dans le contexte d'un multilinguisme fonctionnel, et opérationnel, et ce en utilisant la langue dans le domaine convenable qui peut être externe ou interne, le domaine externe étant composé de deux dimensions : verticale et horizontale….". Très profond comme réflexion ! Mais vous me rassureriez si vous tiquez, comme je l'ai fait, devant l'académisme ésotérique de cette déclaration qui résume le mot trop simple qu'est "cohabitation ".
Frustré par cette première lecture cantonnée au stade du constat, je continuais mes berbéresques recherches à travers une multitude d'articles et d'essais à la lecture de laquelle commençait à se dégager un sentiment mitigé où le mot culture et inculture se chassaient perpétuellement l'un l'autre et où la culture amazigh n'y était présente que par le fait qu'on en parlait dans un français hautement académique, annihilant à l'extrême son identité fondamentale. Sacrés chinois ! Ils eurent la sagesse de dire, il y a des millénaires de cela, que le doigt qui montre la lune n'était pas la lune. C'est ainsi que ma quête amazighienne prit une tournure dérisoire de chasse aux fantômes. Je suivais les doigts tendus m'indiquant le chemin vers un but culturel qui s'éloignait au fur et à mesure que je progressais dans ma lecture. Prétendre avoir trouvé une réponse claire à ma question initiale serait un vain mensonge. Seul grandissait en moi l'impression que l'accent était beaucoup plus mis sur "l'importance " accordée à la culture amazigh plutôt que sur la culture elle-même qui, aux yeux de ses grands mécènes à l'érudition incontestable, se limitait à une langue au support graphologique contestable.
Bien que d'accord avec le professeur Ahmed Moattasime lorsqu'il qualifie l'amazighité comme le substrat culturel le plus ancien de l'identité maghrébine il n'en demeure pas moins que le substrat ayant eu le plus d'influence sur l'évolution culturelle de cette région du sud de la méditerranée est certainement "l'inculture ". L'inculture qui par manque de vision politique a fait que le monde rural maghrébin est resté enclavé et marginalisé à travers les âges. L'inculture qui a poussé la culture amazigh à participer à cet auto enclavement en vivant recluse et repliée sur elle-même afin d'éviter son épuration ethnique et assurer sa pérennité. L'inculture qui cultive les critères de la différence pour essayer actuellement de nous faire croire que les amazighophones sont différents des arabophones. L'inculture qui sous le leitmotiv de la démocratie sert la laïcité démagogique du monde anti-islamique…... Je m'arrête un moment dans mes errances berbériques en proie soudain à un doute affreusement barbare : le prix prince Claus attribué dernièrement à M. Chafik ne serait-il que l'expression maquillée de la volonté du monde occidental à favoriser l'émergence de toute culture pré-musulmane dans le monde arabo-musulman ? j'ose espérer que non. Imaginez un moment avec moi les conséquences fâcheuses que cela pourrait avoir. L'exemple algérien, avec l'émergence du mouvement kabyle, n'est-il pas le symptôme le plus révélateur de cette phobie occidentale envers le terrorisme, encourageant quelque commanditaire à étendre l'expérience aux pays limitrophes ? La pérennité de notre unité culturelle cimentée par le concept "amir al mouminin" (émir des croyants), composante commune de la diversité ethnique marocaine, serait-elle menacée ? Avons-nous un autre choix dans ce nouvel ordre mondial à part celui d'une laïcité menant immanquablement à la division ethnique avec toutes les conséquences que cela implique ou celui du maintien de notre unité religieuse nous plaçant sur le banc des accusés par la vision occidentale de ce même ordre mondial. Moi qui pensais trouver des réponses je n'ai fait que déclencher une réaction en chaîne de questions m'amenant à chercher d'autres réponses. Peut être est cela aussi la culture ? J'en arrive tout de même à comprendre le développement en boucle fermée de la question du multilinguisme au Maroc de M. Mohamed Ghonaïme. Il a dû certainement être confronté aux mêmes affres interrogatives.
Durant cette quête enchevêtrée et inachevée, j'ai tout de même acquis une certitude : la culture amazigh devra pour se faire connaître, si vraiment tel est son désir, se constituer prisonnière d'un système graphologique (caractères latins ou arabes) la mettant immanquablement sous le contrôle d'une culture marraine. L'IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazigh) sous la direction de Mr Chafik semble en avoir décidé autrement puisqu'il vient d'opter récemment (le 23 janvier exactement) pour le choix des " tifinaghs", caractères runiques quasiment oubliés de cette langue qui déjà rien qu'au parlé compte une demi douzaine de variantes. choix décisif aux répercussions plus que certaines sur la pérennité de notre harmonie ethnique, effectué cependant au détriment de la capacité d 'épanouissement de la langue amazigh, risquant de la condamner, par l'ésotérisme de sa graphologie, à demeurer dans le cercle fermé des langues mortes telles que le latin ou l'égyptien ancien. Choix qui laisse tout de même planer un doute sur la motivation purement et uniquement culturelle de l'intention occidentale à primer l'œuvre de M. Chafik. Je ne sais si la majorité rurale de la dimension berbère maghrébine, qui continue à parler le berbère sans remise en question aucune, est consciente de l'enjeu dont elle est l'objet. Dans tous les cas de figures, vu l'intérêt qu'elle suscite en ce moment, indépendamment du but recherché, la culture berbère a encore de beaux jours devant elle.

Khalid benslimane
Casablanca le 27 février 2003