Aux rives de la francophonie                                                sommaire                                                                                                                                                            Responsable Khalid Benslimane

 

D'une langue étrangère forcément choisie à la francophonie

par Mustafa Balel

Bonjour chers amis !

Ecrire c'est un mode de vivre pour un écrivain. Et ce même mot écrire porte, parallèlement, en son intérieur une nécessité d'un public de lecteurs. A mesure que ce public grandit, l'écrivain goûte une satisfaction de ses écrits. C'est sa nature. S'exprimer à un public qui s'élargit d'un jour à l'autre…

Pourtant tous les écrivains du monde n'ont pas de chance à ce propos ; la plupart d'entre eux ne peut s'exprimer qu'à un public limité. De nos jours il n'y a que certaines langues qui permettent de s'adresser à un grand public plus ou moins mondial, comme par exemple l'anglais, le français ou bien l'espagnol…

Ainsi, on peut facilement remarquer que le turc, ma langue maternelle, n'existe malheureusement pas parmi ces langues chanceuses. Malgré qu'elle fasse partie d'une famille de langues assez peuplées, la langue turque, ayant subit une évolution radicale durant presque une dizaine de siècles, reste aujourd'hui comme une langue tout à fait différente parmi ses homologues de la même famille, et c'est ainsi que je me sens enfermé dans une immense boîte dans laquelle je ne pourrai m'exprimer qu'à un maximum de 70 millions de personnes (y compris les Turcs vivant en Europe).

Donc il me restait une chose : utiliser mon français, cette deuxième langue que j'utilisais depuis plus de trente ans pour suivre la littérature française et francophone, mais aussi pour faire connaître une liste d'œuvres d'écrivains français aux lecteurs de mon pays grâce à la traduction. Mon français, ma deuxième langue qui n'est pas celle d'un de mes parents, n'est qu'une langue involontairement apprise avec zèle et enthousiasme. Involontairement ?... Mais oui… Au début c'était justement cela… A cette époque, à la deuxième moitié des années 1950, à la suite de l'école primaire qui dure cinq années, il y avait un enseignement intermédiaire de trois ans dit " école secondaire " qui préparait les élèves au lycée… L'enseignement d'une langue étrangère commençait avec cette école secondaire et à cette époque parmi les deux langues (anglais, français) l'anglais était plus populaire. Puisque tout le monde préférait cette langue, il était presque impossible de trouver des élèves voulant qu'on leur enseigne la langue française. Alors il ne restait que la loterie ! Pendant les inscriptions des élèves à ce genre d'école, les dirigeants de celles-ci faisaient un tirage au sort… Et sur les bureaux d'inscription il y avait toujours un petit sac d'étoffe dans lequel se trouvaient les petits morceaux de papiers portant l'initiale de la langue qu'un élève allait apprendre durant toute sa vie éducative . On disait que ces petits papiers étaient également partagés entre deux langues ; mais tout le monde savait (au moins, moi, je le savais personnellement) que le contenu de ce sac était totalement consacré au français. Et pendant ce moment bien fragile de l'inscription, si l'on vous tend ce maudit sac, il était absolument certain que le papier que vous alliez en sortir serait français… Et papa, qui m'avait déjà acheté un livre scolaire anglais (celui-là même sur lequel j'avais déjà commencé à étudier), n'avait malheureusement pas suffisamment d'argent pour en donner au cercle de l'école. Il n'avait pas non plus un piston pour arranger cela par un coup de téléphone. Alors, moi, maussade, déçu… Devant les yeux émus où l'on pouvait lire l'espoir, si faible, du pauvre cheminot, du papa, on m'avait fait mettre la petite main dans ce petit sac noir…

Et voilà, le sort fatal : un grand F gribouillé sur le petit morceau de papier au bout de mes doigts ! L'initiale de ma future deuxième langue, le français… Alors il ne restait plus à papa qu'à acheter un nouveau livre scolaire, mais cette fois-ci français.

Eh bien, après m'être initié au français qui allait devenir ma deuxième langue dans ces circonstances bien tristes, j'ai fini par rapidement l'adopter et je l'ai enseigné à des milliers de jeunes durant trente années, et traduit des dizaines de livres de cette langue… Enfin aujourd'hui, j'ai constaté que ma langue maternelle était loin de répondre à mes attentes à propos d'avoir un public plus large… Or j'étais sûr de la qualité de mes romans et nouvelles. D'autant plus que ma carrière de critique, et un petit peu celle de traducteur m'avait ouvert de grandes perspectives. Un monde où je pourrais me placer à un niveau précis parmi un tas d'autres écrivains… Alors il me restait une chose : Ecrire en langue française…

Cela n'allait non seulement pas m'offrir de m'adresser à un public francophone, mais également entrouvrir pour le monde francophone la porte d'un monde inconnu/mal connu, au goût et à la couleur différente de mon pays.

Mustafa Balel

Lire aussi l'article que lui consacre Khalid Benslimane
et la nouvelle inédite qu'il nous a confiée