Poésie/première, n°16
Robert Dadillon a su s'entourer d'une équipe de grande qualité, qui
nous prépare chaque trimestre des articles de fond, des enquêtes, des dossiers qui sont
toujours d'une grande qualité. Et c'est encore un numéro de haute volée qui nous est
proposé avec ce numéro 16 de Poésie/première.
Tout d'abord avec ces dossiers sur deux auteurs marquants, aujourd'hui décédés : Gaston
Criel et Guy Chambelland.
Gaston Criel, dont Gérard Lacha nous parle avec
émotion, complétant son portrait par une interview détaillée de Samuel Tastet,
qui fut l'éditeur de Gaston Criel.
Des extraits nous permettent d'entrer dans son uvre et nous donnent un aperçu de
son talent d'écrivain. Quelques lignes de "Circus " vous
donneront une idée de son style, si vous ne le connaissez pas encore.
Inferno ... sens dessus-dessous ... branle-bas ... arrache haut... flammes... hyènes...
chacals... tigres... loups ... chiens, chiennes; mâles, femelles émergent de la nuit.
Les draps de bruyère se déchirent sous la main de l'océan déchaîné.
Fracas du vent de l'eau, bouillonnement des laves coulées dans la matrice des poissons.
Sur le sable des corps se roulent, biologies chercheuses de fraîcheur, odeur de poils
roussis piquant atmosphère lourde de chairs crevées, déshydratées. En ce limon
mutation de cellules s'accrochent des unions contre-nature.(
)
Deuxième dossier sur Guy Chambelland, poète et éditeur, préparé par Silvaine
Arabo, qui l'a bien connu, ainsi que José Millas-Martin. Là
aussi, les textes choisis complètent de façon heureuse les articles, qui ont pour point
commun d'avoir été écrits par des auteurs qui aimaient Guy Chambelland
( homme d'ailleurs très controversé, comme toutes les fortes personnalités).
Parmi les poèmes choisis par Silvaine Arabo, j'ai particulièrement
aimé " conseils pour habiter une vitre ", dont voici un court extrait :
D'abord descendre, passer du plan des yeux ? qui découpent
dans trop de lumière ? à la chambre noire du thorax, où le monde se fait son écho, où
sont les ponts. Encore : régler le coeur et la respiration sur la vitesse exacte du
temps, dont donne mesure la sève des lilas ou l'allure des nuages à midi d'été.
Surtout: quitter l'enveloppe de peau vermoulue où nous enferme la police des hommes et
par les trous de quoi ne se glisse du monde que le gel pétrifiant. Parier sur un autre
soleil, inaliénable. A qui a froid à l'âme se ferme l'aventure des fenêtres.(
)
Autre dossier intéressant : celui préparé par Daniel Leuwers sur le
thème " Le désir de poésie ". Daniel Leuwers a invité un
philosophe, Philippe Grosos, qui intitule son article très dense "
sur un prétendu désir de poésie ", ce qui est tout dire !
" La poésie " -conclut-il, " n'est pas ce que nous désirons. Comment le
pourrions-nous ? Elle est, telle une tâche d'existence, ce qui s'impose à nous en se
révélant comme ce dont, ne le sachant, nous avions besoin ".
Ce dossier sera complété dans les autres numéros de Poésie/Première. Voilà en tout
cas un excellent travail réalisé par Daniel Leuwers !
Jean-Bernard Papi s'en prend dans son billet d'humeur (et d'humour) à
l'inénarrable Paco Rabanne ainsi qu'à un certain monde de l'édition et
de la critique
bref, il frappe là où ça fait bien mal, et il frappe bien.
Deux autres auteurs, pour terminer : Eva Salzman et Anna Frailich,
qui nous prouvent que Poésie/Première ne se contente pas des auteurs francophones et
cherche les auteurs de qualité partout où ils se trouvent.
J.T.
Poésie/première n° 15
La revue ne cesse de s'enrichir de dossiers de plus en plus fournis et denses, consacrés
à des poètes d'une qualité indéniable. Dans ce dernier numéro, j'ai eu le plaisir de
découvrir deux nouvelles voix : celle du poète Marc Alyn, présenté par Michel
Bénard et celle d'un Italien, Giovanni Dotoli, présenté par François
Xavier. Est-ce le fruit du hasard ? est-ce délibéré ? Toujours est-il qu'on peut
lire l'essai de Silvaine Arabo, Poésie et transcendance, dont la philosophie se
rapproche étrangement de celle de Marc Alyn. "la
poésie, dit Silvaine Arabo, déclenche chez le
lecteur un état de transcendance, en ce qu'elle le relie, le ré-unifie, à quelque chose
de plus haut : elle est religieuse (au sens du verbe "relier" qui signifie
"refaire les liens"). Elle est donc bien, en ce sens, reconquête du paradis
perdu, Verbe sacré, Mercure psychopompe, échelle de Jacob parcourue par les Anges."
Et Marc Alyn, comme s'il lui répondait, de dire en ces beaux vers :
"Ce qui
commence ici : le chant le cur qui vibre
Le dur cristal d'exister
La musique surgie du néant goutte à goutte
Note à note posée ainsi que sur le fil
De l'électricité les vives hirondelles
Ce qui commence ici au seuil de la clarté née de la
mort du Temps / [
] - Mais l'homme inachevé broyé défiguré
En sa fugacité de poussière-étincelle
Contient le monde les océans le ciel
Son sang issu du vin des grappes des étoiles
Porte l'ivresse de l'univers."
Giovanni Dotoli est Italien, poète et essayiste, spécialiste de la langue et la
littérature françaises. Il écrit ses poèmes en italien et les traduit lui-même en
français. François Xavier nous propose un choix de poèmes dont je me fais un
plaisir de vous citer un court extrait :
"Je
buvais l'eau obscure
Dans le brouillard du cur
Orient je
disais Orient
Où est la route de mon cheval
Au sommet des
monts
Uniquement une poussière d'étoiles
Une voile de
lin blanc
Déchira les ténèbres
Et le
chemin reprit."
On peut lire également des textes en prose de Daniel Walther, Jen Townes, Max
Alhau et Françoise Valencien dans la rubrique côté courts.
Enfin, et c'est une agréable surprise : deux courts poèmes d'un ancien d'Ecrits
Vains, Emmanuel Hiriart : un poème humoristique sur la lune
"Mais ce
soir je la saisis
Je lui mets un nez rouge
La lune titube elle est pompette
Et je la fais tourner dans mes bras
Joyeuse enfin comme un ruisseau" ;
le second, amer et grave
:
"Ici
c'est la guerre
Des cloches et des rochers
Dans la nuit tendue d'amandiers.
Sur les murs des maisons
Les cartes de salpêtre
Rabâchent les chemins
Nostalgiques des vieilles
jeunes filles du village.
sur le tympan d'Aguero
Depuis longtemps le christ
Siège étranger à la lutte."
Je rappelle à tous ceux qui s'intéressent à la poésie vivante
que Poésie première propose un abonnement préférentiel aux auteurs et lecteurs du
site: 90 francs par an pour 3 numéros, accompagnés de recueils récemment édités. Pour
cela, il suffit de préciser au dos du chèque d'envoi : spécial "Ecrits
Vains
?"
Marie Bataille
Poésie Première n°14
Dans léditorial,
Laurent Bayard prophétise : le prochain millénaire sera poétique ou ne sera pas.
Loin dêtre de doux rêveurs, les poètes ont bien plus les pieds sur terre que les
citoyens béats scotchés à leurs télés. Ils sont déjà en train de créer le monde de
demain sur Internet et contribuent, semble-t-il, à relancer la lecture, voire
lécriture.
Une bonne étoile passe dans le
ciel de Jean lAnselme. Ses délicieux poèmes " cons " sont
courtisés, à juste titre, par les revues : Décharge, Europoésie, Inédit Nouveau
et maintenant Poésie Première. Jean lAnselme choisit lhumour comme arme contre
les rois ou contre tout autre fléau et particulièrement la bêtise, ce défaut
dautant plus dangereux que comme la mauvaise haleine, ça ne se remarque que chez
les autres.
Les textes en prose, récits,
nouvelles sont à lhonneur dans ce numéro : un texte touchant de Jean Jacques
Nuel sur Le marché de la poésie, un billet dhumeur intéressant sur le
foulard islamique de Jean Bernard Papi qui évoque lAndalousie du 13èS avec
nostalgie.
Sous le projecteur, Isabelle
Poncet-Rimaud, présentée par Denis Emorine, un très beau choix de textes :
Quand tu mabsentes/ tombe lombre dure, / mettant hors dâme/ le secret
de ce lieu/ où sépousent nos vies.
A la rubrique, le poète polonais
Jozef M.Rostocki, (Editions Editinter) à découvrir durgence ou à relire
aussitôt pour sa simplicité et sa modernité, et aussi parce que ses textes sont
inclassables, poésie ou prose, tableaux ou récits ?
Dans son article " une
île au cur du monde " François Xavier sindigne du drame de la
Yougoslavie avec le poète bosniaque Abdulah Sidran.
Jean Christophe Belleveaux (Comme
ça et autrement) clôture ce numéro avec une phrase qui enclôt le jardin :
y a-t-il dans la langue / une région quiète/ - la poésie peut-être- / un rivage où
sétendre, / le souffle délivré,/ le corps à lair accordé.
Décidément, Poésie Première ne
déçoit pas.
Poésie Première n°13
invite Jean-Claude Walter, poète
alsacien né en 1940, publié essentiellement chez Rougerie. Des poèmes tantôt rimés,
tantôt en vers libres, toujours " modernes ". Un grand poète à
(re)découvrir : Cette vie que tu jettes à lencan/ comme éclats de quartz
dans le cur/ des anges livides
A la rubrique " auteurs
disparus ", une petite anthologie dAlain Borne (décédé en 62),
accompagnée dune impressionnante bibliographie où les uvres posthumes sont
aussi nombreuses que celles publiées de son vivant. Phillipe Biget analyse
linfluence de Rimbaud sur son uvre, en particulier " Une saison en
enfer ".
Salué par Aragon, René Char et
Pierre Seghers, comme un solitaire sans concession, un grand poète de lamour :
La vie est trop petite/
puisquil ny a pour vous saisir/que des gestes infimes (
) parler
pour ses propres oreilles/ pour que du cur au cur/ lamour brûle ses
circuits
Jeune poète roumaine (née en 1970)
Dorina Bodéa traduit elle-même ses oeuvres en français : un regard inédit sur la
capitale belge dans " Une journée à Bruxelles " Tu me fais cadeau
des regards glissants/ sur de hauts immeubles/ Mon âme est en reflux (
)
Des haïkus pour parler de la guerre
civile en Algérie : ce sont les textes percutants de El Mehdi Chaïbeddera pour qui
la poésie est une arme (de paix) : tout est verrouillé/ au rafting de la
folie/la vie se fracasse.
A lire absolument de lui :
Rentrée scolaire.
La revue sachève sur deux
rubriques : côté courts qui accueille de courts textes en prose et poésie
plurielle où lon remarque un très beau texte de Silvaine Arabo. Décidément,
Poésie Première cest une excellente revue. Il ny a rien à jeter. Comme tout
vous citer nest pas possible, il ny a quune solution: lisez la. Ordre du
médecin.