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LA
MARCHE EST UN OISEAU QUI PLANE
Dans
la marche, c’est le vent intérieur qui nous pousse. Et sur quelle
banquise allons-nous amarrer nos soleils ?
Nous
cherchons à mettre nos pas dans les pas de nos ancêtres, mais toujours
nous dévions, tel l’étranger qui s’interroge sur le sens des
étoiles.
Nous
marchons sur des pas qui marchent sur des pas, puis glissons. Et la trace
de nos rêves s’inscrit sur le passé, comme sur du sable mouillé par
l’océan, et séché par le vent qui tourne dans nos têtes.
L’apesanteur
est l’idée qui s’envole quand nous avançons sur des terres
étrangères. Car volatile est cette idée qui prend naissance sur
l’ultime continent, dans une cinquième saison. Subtile et volatile
comme un ballon que le cœur remplit de mots assassinés.
La
marche nous porte du centre à la circonférence, de soi aux alentours du
monde. Elargir la vision du cercle ; et le cercle du regard ; et
le regard de la vision ; et l’abstraction du verbe.
La
marche est l’enfance. Et l’oiseau plane au-dessus de l’enfance. Il
perçoit ce que le rire est aux larmes, ce que le cri est au silence.
L’oiseau, la marche est dans l’oiseau, comme le vol est dans le pas
qui se suspend devant l’abîme. […]
Le recueil
s’ouvre sur ces mots. Des mots qui avancent en cercles concentriques ou
en cercles excentriques, en une longue déambulation qui va de l’être
au monde ou du monde à l’être. Système complexe et pourtant simple de
résonances, le recueil se
déroule en boucles qui se développent de poème en poème et qui
viennent rebondir sur le poème précédent, se rattachant à lui par
leitmotiv ou par réseau de sens.
UN
MOUVEMENT A LA SURFACE DES APPARENCES
[…]
Quand l’oiseau rêve, il aime son chant. Quand le nomade s’arrête, il
aime son pas. Quand le conteur se tait, il aime son rêve, et son pas, et
son chant. Et le rêve de son chant. […]
Le poème
suivant reprend l’idée au vol et les mots qui attachent l’idée, la
lient :
QUAND
LE CONTEUR S’ASSIED SOUS LA LEGENDE D’UN ARBRE
Quand
le conteur se tait, il aime ses mots, il aime son rêve, et le rêve de
ses mots. Quand il se tait, le silence raconte l’invisible, le temps
devient une étoile.[…]
Daniel
Leduc nous a déjà montré son attachement à l’origine, son goût pour
la marche vers l’amont dans L’enseignement de l’aube.
Avec
ce dernier recueil, il se livre à un lent travail d’alchimiste. Si le
poème – car il s’agit bien d’un poème tant les différentes
parties s’emboîtent les unes dans les autres –
se déploie en une longue métaphore filée,
celle du cheminement vers le sens, vers le verbe, il joue sur la
figure essentielle et emblématique de l’oxymore. N’est-il pas la
figure de l’alliance des contraires ? celle qui peut exprimer au
mieux la transmutation d’une chose en son contraire ? Le très beau
passage sur la mère peut en donner une idée :
LA
MERE SE PENCHE SUR SES JOURS
[…]
La veille de sa naissance, la mère devint enfant, et l’enfant devint
mer.
Un
oiseau est comme un mot qui passe entre un ciel de lèvres. Jamais il ne
repassera par-là avec le même battement d’ailes.
Ma
mère m’enfanta le jour de sa naissance. Elle commit l’irréparable
acte d’amour de naître et de mourir par son premier cri qui retentit en
moi tout au long de ma vie.
J’ai
accouché ma mère tout au long de ma vie, au long de ma vie… et ma
mémoire n’a plus de temps mais de l’espace pour naître encore.[…]
On retrouve,
d’une partie à l’autre, les mêmes thèmes, étroitement liés les
uns aux autres : la vie et la mort, l’origine et la mémoire, le
cheminement et le vol, l’oiseau et l’enfant, la lumière et l’ombre,
le nomade et le conteur, images du poète…
Je
ne crois pas exagérer en disant qu’il s’agit là d’un poème
cosmique dans lequel le poète embrasse, étreint la création dans ce
qu’elle a de plus impalpable, dans son mystère même. Il en pénètre
les arcanes, atteint son ventre, en accouche les mots, le Livre. Opère la
fusion en mettant à nu l’envers de son apparence.
Le
recueil mérite d’être lu et relu. Et voici, pour les lecteurs avides,
les derniers mots du livre, du moins ceux qu’on peut lire avant LE
LIVRE QUI SE DELIVRE (je renvoie les lecteurs au coup de
projecteur pour l’intégralité du dernier texte, celui qui clôt le
recueil) :
UN
ANCETRE EST L’ENFANT DE SOI-MEME
[…]
Un ancêtre s’appuie contre un arbre. Au toucher de l’écorce, il
reconnaît la caresse du temps, ses aspérités, ses ruptures.
Le
corps de l’arbre paraît être son propre corps, sa propre certitude.
L’ancêtre
s’implante dans le passé, dans la terre du verbe. Il croît jusqu’à
la parole donnée, celle qui provient de la source de l’aube, celle qui
dénude les fils d’Ariane, qui enflamme les océans, les nuits sans
lune.
La
mer est dans l’arbre, comme le sont le silence et le cri.
Le
tout est dans l’arbre, l’infime et l’Infini.
L’ancêtre
recrée le vide. Il perçoit l’inaudible, l’incolore, la transparence.
Son
vertige est dans la rigidité de l’arbre ; sa stabilité, dans la
bourrasque qui rompt ou ploie.
Il
inscrit des mots sur des feuilles qui s’arrachent et déambulent. Il
inscrit le livre.
Et
des pages se tournent et se retournent ; s’offrent ou se
contournent.
Rien
n’est dit quand tout est dit.
Le
présent est offert par le passé.
L’invisible
prend forme…
Et
l’ancêtre s’appuie pour tenir, pour équilibrer force et faiblesse.
L’arbre
pousse ou retient son cœur est de venir.
La
magie n’est pas dans la magie.
Lumière,
ombre palpitante.
L’ancêtre
avance dans l’arbre comme il s’immobilise dans le mouvement.
Sa
pensée tisse du presque rien avec du je ne sais quoi. Du peut-être
avec de l’être peu.
Un
horizon se déplace dans ses yeux.
L’horizon
fuit l’horizon.
L’arbre,
ami sensible des mouvances.
L’ancêtre
se nourrit de son élan, celui des branches, des oiseaux dans le vent.
Tout
peut renaître quand la mort se souvient.
Tout
peut devenir autre.
L’arbre
s’éveille dans la conscience d’être oiseau quand l’oiseau est dans
l’arbre.
Arbre
qui est bois ; bois qui est forêt ; forêt qui est arbre…
L’ancêtre
cache la forêt qui est arbre.
Il
chante l’oiseau, frémit la feuille, murmure le ruisseau.
Qui
rejoint le fleuve
qui
rejoint la vague.
Murmure
la phrase
qui
rejoint la phrase.
L’arbre
est feuille, l’ancêtre est livre.
L’enfant
est vol.
La
mer est Oiseau.
Daniel Leduc
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