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La
vie en forme d'Alouette
par Rolande Cielny présenté par Marie Bataille |
Paru aux Editions
EDITINTER dans la collection "l'échappée belle", dirigée par Robert Dadillon Adresse
: 6, square Frédéric Chopin Prix : 65,60 F |
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En tout, 44 poèmes. La quatrième de couverture renvoie aux
extraits de presse à propos de son recueil précédent, Comme les
chats !, ou sept éloges glanés dans différentes revues de poésie.
Rolande Cielny laisse deviner son goût pour la poésie classique :
une écriture qui joue des rimes et des vers réguliers mais un peu à la
manière d'Eluard : elle se refuse à l'astreinte de la rigueur classique
et profite, au passage, des écritures plus modernes où libre cours est
laissé à la fantaisie, au lyrisme, à la souplesse de la langue qui épouse
les thèmes selon l'humeur du moment. Ses sujets de prédilection : le quotidien, vu sous l'angle de l'humour, de la colère aussi, à cause de sa tendresse pour les êtres qui souffrent, les laissés pour compte. Une humaniste, en somme. Mais aussi, quelquefois, elle nous livre un regard sans complaisance pour dénoncer les faux-semblants, l'hypocrisie, l'outrecuidance des puissants.
Le recueil joue, dans l'ensemble, de la variété des formes et des
tons.
Les deux premiers vers du poème inaugural donnent le ton et le
titre : Petit Bonhomme
chantera
Au fil de ma lecture, j'ai picoré, ici et là, des poèmes en vers libres. On trouve aussi des poèmes de facture
classique mais je suis restée sur ma faim. Je les passerai donc sous
silence, mon rigorisme en la matière est bien trop tatillon.
J'ai beaucoup aimé son invitation à la beauté pour pallier la
cruauté du monde. Écoutez, plutôt : Ne cueillez pas les
fleurs, il pousserait des
pierres
et les pierres ignorent
les chants émus des curs ;
et les pierres n'ont cure
de la vertu des larmes
Quand la terre se
meurt de voir en cendre et
sang se tarir la rosée des jolis prés
d'antan,
ne piétinez les fleurs :
Il pousserait des armes !
Dans un autre poème, elle joue de l'antithèse et de la profusion
adjective pour donner à voir un tableau où fourmillent les êtres. Et le
choix du lieu est judicieux : LES
GARES Bizarres sont les gares des villes-sangsues,
des cités-pièges, bizarres,
somnambuliques, rocambolesques, avec leurs fresques de gens-pantins, de
gens-pègre, de gens-crampons
et puis les autres, bons devins ou faux apôtres, grands seigneurs et
vagabonds, qui se croisent et se
recroisent sans se voir, toujours pareils,
toujours autres dans un même miroir. Ils piétinent et trépignent, cette attente, ah
! quelle guigne ! cous tendus, pendus anxieusement à ce
temps électronique qui les draine, exaltés ou mélancoliques, foule automate ou fou
solitaire, jusqu'à ce quai des
grands départs. Bizarres sont les
gares, antichambres du
hasard, où les gens fument et
crachent et rient et chialent, devenus tous
pareils des enfants de la balle. Voie six, voie sept,
voie sans issue
C'est l'heure de la
cohue ; ceux du boulot, ceux
de l'esbroufe et ceux de rien, piaffant, ahanant ou râlant
vers ce train, le leur, l'unique, des bousculants, des
bousculés, des flegmatiques, des invectivés, des
invectiveurs, cette antichambre des
"ailleurs". Et puis voici les
autres, ceux qui courbent l'échine, nouveaux Atlas portant
le poids du ciel sous leur poitrine, ceux qui croient
encore à l'aura de la ville allumeur d'idéal, éternel
voyageur, captif d'un rêve épars dans chaque gare, menottes d'amour
verrouillées de candeur, rémouleur de pensée
ou moderne alchimiste, touriste de l'imaginaire
splendeur, pas perdus sur pas
trouvés, quelques mégots, une
guitare, cendre et fumée
Voie six, voie sept,
pour fuir la morsure de la ville vampire, d'où part le train de
l'aventure ? en quelle saison ? sur
quelle voie ? Parfois, le regard se pose sur la misère
des victimes du profit. Rolande Cielny mêle alors l'éloquence du vers régulier
à la simplicité de ton du vers libre. Le mélange des vers traduit
parfaitement la continuité d'un état de fait déplorable.
Le poème saisit et émeut par la justesse de l'observation : LE TRAMWAY DES PAUVRES
GENS C'est
le tramway des gens de rien, des gens de tout, qui font n'importe
quoi pour gagner quelques sous. C'est le tramway des
pauvres gens qui triment avec leurs lourdes
mains, avec leurs maigres bras et leurs ongles
malsains ignorés de la lime et leur dos de vaincus
et leurs genoux perclus. C'est le tramway qui
sent le sel des corps et le suint animal, la saucisse et le
pain, l'ail et le vieux journal
Nuques asservies, crânes
butés, regards perdus
,esprits vidés, las, las d'avoir trop
porté, d'avoir trop marché, d'avoir brassé trop
d'air ou pas assez, d'avoir raidi le
muscle et affûté le nerf, d'avoir enflé la
veine et pompé dur le sang aux galères des
ans
C'est le tramway des
pauvres gens qui triment sur le chantier ou
dans l'usine, en godillots et
salopette, le front bridé sous
la casquette, le cerveau gourd du
bruit d'airain, le chalumeau dans les
orbites
C'est le tramway que
l'on évite quand on n'a pas de
cals aux mains ! Mâchonnant leurs mégots
et crachant avec bruit leur mépris du
bourgeois, des puissants et des guerres, ils font la nique à
la misère, ceux du tramway des
pauvres gens roulottant et tanguant de la gare à l'usine, à petit bruit, à
petit lieu, à petit temps
C'est le tramway des
gens de rien, des gens de tout, le témoin quotidien
des pauvres gens qui triment
pour quelques
sous ! Pourtant,
Rolande Cielny n'en garde pas moins confiance en des valeurs chantées
depuis la nuit des temps. La lucidité n'a jamais anéanti l'espoir. Et
l'espoir, elle le met dans le rêve, le rire, la musique, l'amitié. Et
ces poèmes-là sont comme une bûche de chêne ajoutée au feu pour qu'il
dure longtemps : LES PETITS CHEMINS Les petits
chemins balisés d'astuce, lucifériens, en
guet-apens, vont zigzaguant parmi
parjures, semant aux quatre
vents armures et gants de fiel bardés
de plomb. Les petits chemins
balisés de brume tâtonnent, ivres,
vers leurs destins, vacillent, oscillent
à contre-temps, à contre-échos, et se retrouvent tout
penauds dans le dédale des
possibles. Les petits chemins
balisés de doute sinuent entre ronce
et chardon, sables fuyants,
cailloux moussus que jonchent à
l'ombre de taillis touffus les elfes sages du
silence. Les petits chemins
balisés de feu, odeur de soufre,
tons de braise courent l'audace,
courent la mort, drainant vers la
rigole, aveugles, les cendres grises de
leurs efforts. Mais les petits
chemins balisés de rêve s'en vont de-ci, s'en
vont de-là, secrètement tendus
vers quelque certitude au faîte de
l'infinitude que circonscrit
notre Au-delà. RIRE Rire
de tout, rire de rien, enfiler les grains du
gros rire aux fines perles du
sourire, briser le rire en cent
éclats qui bondissent en
cascatelles ou crépitent à
grelots fous crissant, crispant
comme crécelles
Griller son rire au
sel d'esprit, le frire gras à la
gauloise, frais ou grivois,
moqueur, sournois ou jouant de la
castagnette en bon enfant. Ruer son rire à gros
sabots en piétinant les fils
du rêve ou ronronner comme féline en quête d'un matou
vassal
Rire à couteaux, rire
à tenailles dépeçant la peau du
cousin ou déchirant la
crinoline de la voisine, mettre son rire à
l'unisson de quelque facile
chanson lubrique, Rire en canon, rire en
musique, rire à la barbe, rire
au nez
ou rire en soi tout
doucement de tout l'immense
faux-semblant qui peut se camoufler
en somme sous ce langage propre
à l'homme :
le RIRE. Quel
plaisir que ce poème en heptamètres (cet impair propre à la musique chérie
par Verlaine !), ce conte musical au ton léger et enjoué ! HISTOIRE DE NOTES Une noire avec trois croches
en
triolet s'il vous plaît ! Cherchait quelque
menuet Gai, léger, sans
anicroches. Mais ne trouva que
deux rondes Languissantes comme
blondes, Qui glissaient sur la
portée Quelque lente mélopée
Mais ne trouva que
deux blanches Rêvant roses et
pervenches Entre bémol et bécarre Mal grattés sur la
guitare
Quand soudain
allegretto ! S'élancèrent d'un
alto Douze sveltes
doubles-croches Chaussons noirs, mines
gavroches ! Lors la noire avec ses
croches
en
triolet s'il vous plaît ! Oublia le menuet Gai, léger, sans
anicroches. "Vite, entrons
dans la portée ! Cria-t-elle,
enthousiasmée, Clé de sol ou clé de
fa, Le beau ballet que
voilà !" Et de faire aux
doubles-croches Les plus savantes
approches ! "Fi des pauses,
des soupirs ! Point de règle à nos
plaisirs !" C'est alors que le
point d'orgue, Grave, hilare et
rondelet, Soufflant sur sottise
et morgue, Stoppa net le
menuet.
Et puis, enfin, ce poème philosophique sur le désarroi et l'envie
d'échapper à notre condition par la lutte ou par la fuite alors que la
solution c'est peut-être, tout bêtement, ce qui est à portée de main :
l'amitié. CE N'EST PAS
Ce
n'est pas en rongeant les barreaux de ta cage Que tu t'échapperas
de toi-même et du Rien Pour gagner le grand
Tout, ton idole d'espoir Où s'animent des
mondes sans lucre et sans haine. Ce n'est pas en
laissant la poussière des siècles Se coller à tes yeux,
poudrant d'ombre ta joie Que tu décrypteras le
message du Jour Victorieux de la Nuit
et de ses gris phantasmes. Ce n'est pas en rêvant
pâle petite autruche Qui t'enfouis le cur
au creux de l'illusion Que s'ouvrira pour toi
le portique sacré Où l'esprit, libre
enfin, se déploie en lumière. Ce n'est pas
mais
qui sait ? Il suffit quelquefois D'un mot-clé, d'un
regard, d'un aveu chuchoté, D'une main qui se
tend, de doigts chauds qui se croisent Et, pour toi seul
brillante, une étoile s'allume, Une flamme jaillit
embrasant l'Univers
Et tombent calcinés les barreaux de ta cage !
Il est vrai que je n'ai pas présenté Rolande Cielny. Mais qui ne
la connaît pas ? En outre, elle va faire partie des auteurs d' "Ecrits
vains ?" et nous rend là un bel hommage, dont je la remercie de tout
cur.
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Marie Bataille |
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