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Arnaud Routel, Poète au poteau
Certains poèmes peuvent sembler déroutants,
voir dérangeants lorsque le lecteur, pourtant attentif, consciencieux,
se laisse aller à certaine attente bien ciblée, habituelle, presque
machinale. Maîtrise de la technique, rimes « comme il faut »,
métaphores parfaitement contrôlables par l’esprit, saveurs respirables,
sentiments proches, trop proches de notre propre vécu.
Comme tout
cela est rassurant ! Le poème est casé, sans nul recoin obscur
où nous nous sentirions piégés par les audaces de son auteur.
Cette frilosité,
cette peur du manque de repères, me mène à penser qu’il vaut mieux se
tromper sur le talent d’un poète, lorsque le doute nous contrarie, plutôt
que de l’exclure pour être certain de faire partie de la caste des gens
qui se disent de goût, d’autant plus qu’il s’agit souvent du goût des
autres…
Pour ma part, trois poèmes d’un auteur,
Arnaud Routel, que l’on a qualifié de « malsain », m’ont ému
au plus haut point. Il ne s’agit pas, je le précise, d’une émotion purement
affective, mais bien plutôt d’un trouble issu de la conscience et la
différence est de taille. Lorsqu’on songe que le mot malsain renvoie
à des notions d’ordre pathologique, qu’il existe une perversité au sein
même de cet adjectif, j’avoue être consterné. N’est-ce pas plutôt le
regard du lecteur qui serait pernicieux en mélangeant la fiction avec
sa propre réalité ?...
Je vous propose la lecture de ces trois
poèmes. Relisez-les à haute voix, c’est important. Sans doute y trouverez-vous
quelques maladresses poétiques ? Sans doute y croiserez-vous des
sonorités apparemment infranchissables, des désirs inavouables, immoraux ?
Mais Arnaud
Routel ne parle pas de lui, il écrit, il fantasme, il imagine, il réinvente…
Il SE
réinvente.
Morale et
poésie n’ont absolument rien à se dire.
Daniel Leutenegger
Lignes
de tir provisoires
Par temps clair je fusille, des innocents principalement,
Des cibles difficiles car forcément
Tuer des impotents serait un court-circuit futile.
Les enfants qui courent sans cesse, prénubiles,
Possèdent l'attrait de petits soldats à truffer le plomb,
De jouets qui en ont déjà vu trop long
Sur tout de que le monde peut fournir comme immense fadeur.
Les nouveaux-nés aussi ont mes faveurs,
Presque invisibles dessous leur carapace capitonnée,
Parfois portés, sous mes yeux étonnés,
Vers l'évidence pénétrante de mes visées balistiques.
Cibles à agrémenter du dramatique
Des parents qui se lamentent, sa vautrent et courent en tous sens,
Recrus qu'ils sont d'une nouvelle innocence.
Par temps couvert je fusille encore, moins vite forcément,
En tir posé un peu plus calmement,
Je vise les lents passants qui s'offrent, freinés par le froid.
Mon choix se porte sur la sanction cette fois,
Sur les riches parures, les atours de bourgeois se frottant
A leur argent contre moi nilpotent.
Mais aussi les clochards, pauvres cochons seuls sous les porches
Que j'allume et que j'embrase comme des torches,
Eux dont les stratifications vestimentaires ensuite
S'ornent de belles éclaboussures parasites,
Souvent marbrées d'esquilles, d'ossatures décentralisées.
Je les laisse à leur mort scandalisée
Par les agitations ambulancières, venues trop tard
Sur les trajectoires d'acier de mes dards.
Manipulation génésique
Le corps humain débarrassé de son manteau
Est somme toute sa vérité, sa révélation,
Délivré de ses chaudes odeurs de sudation
Sa musculature s'épanche par cette soustraction
Par son ossature broyée à coups de marteau.
Il faut encore ôter les déchets organiques
Afin que le résultat vraiment soit parfait,
Prélever les paupières pour que l'œil ait l'effet
D'un regard neuf sur l'arrangement qui se fait
A la musique de ce corps de chair symphonique.
Puis retirer tous les appendices inutiles
Qui entravent la voie vers la beauté livide,
J'enlève les doigts pleins d'os, le nez empli de vide
Le sexe morne et froid, les oreilles trop avides
Et les pieds obliques à la platitude futile.
De ce corps dépouillé aux couleurs modifiées
J'ai magnifié en lui toute son humanité,
J'ai changé l'espèce humaine, sa modalité
Comme à l'abandon depuis une éternité…
Dans une version pure et parfaite et simplifiée.
Ses pulsions calmées en arabesques de sang
Je dois les ranimer pour mieux les révéler,
Je pratique donc ces incisions fines, ciselées
Ouvrant les quelques fenêtres qui vont dévoiler
Son intimité crue aux sursauts incessants.
Ecart de conduite
J'ai trop longtemps roulé pour rien sur les routes,
Pour simplement me déplacer dans l'espace,
Assez de déboîtements sans l'ombre d'un doute
De tous ces dépassements trop lourds de surface,
Je laisse les voitures aux auteurs d'autoroute
A tous ceux qui ondulent dans la tôle froissée,
Je me suis lancé dans une tout autre joute
Avec les piétons que je veux renverser.
Et pour écraser la faiblesse des passants
Et comme pour asseoir ma supériorité,
Je transperce les a-venues des traversants
Eperdus jusqu'au choc des priorités.
Ma voiture qui s'écaille de ces collisions
S'orne des reliefs de ma fière impudence,
Moi je me meurs de ces éjacollisions…
Devenu dépendant de cette décadence,
Mûr maintenant, je ne me sens plus de taille
A circuler pour une quelqu'autre raison,
A vouloir rouler en laissant la piétaille
Maîtresse des rues, des villes et de leurs maisons.
Des rues vides s'étalent devant mes yeux ravis
Désertées par ses encombrants parasites,
Seuls les chats donnent encore signe de vie
Mais à les éradiquer ceux-là… j'hésite.
Arnaud
Routel.
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