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Indépendamment
du comité de lecture en poésie et avec l'accord de ses membres, l'un
ou plusieurs d'entre eux vous parle ici de son coup de coeur pour un
auteur, une écriture, des textes que nous croisons ici, sur Ecrits...
Vains ?
Parallèlement
à la sélection du mois d'octobre
2005, Catherine Raucy a tenu à distinguer des textes
très courts qui ont moins convaincu ses collègues du comité
mais qui ont déclenché chez elle de véritables
coups de coeur :
Jean-Michel MAYOT (j-m.mayot@wanadoo.fr)
"c'est plutôt de la poésie, assez énigmatique, mais suggestive."
LES OISEAUX
Un oiseau, des oiseaux à l’improviste s’insèrent dans mes vers, s’invitent à la table du langage, au grand charivari de la poésie.
Freud dit que dans l’inconscient les oiseaux représentent des jeunes filles. Je ne sais pas. Peut-être à cause des ailes déployées sur le vide dévoilant le lisse du ventre, l’envol vers le rien, le vol à flanc de montagne, au ras des grottes...
Quelquefois les oiseaux sont muets.
Quelquefois ils parlent dans mes vers.
Mais leur langage je ne le comprends pas. Que disent les oiseaux ? Je ne sais pas. Pourtant je ne doute pas qu’ils s’adressent à moi, je ne doute pas de l’importance de leur message comme d’un secret.
Souvent les oiseaux je les entends sans les voir. Alors c’est un appel, le dévoilement d’un appel. L’oiseau c’est ce qui appelle d’ailleurs, dans la distance, par-dessus le vide.
L’oiseau est l'être qui fait que l’espace devient langage, articulation d’un langage, comme en nous se module le langage de l’autre.
L’oiseau signe ainsi la présence dans le ciel d’un inconscient du monde, d’un au-delà des choses dans le monde.
Le chant de l’oiseau serait donc comme la parole poétique, ce par quoi s’exprime en nous l’inconscient du monde ? Comment en nous il s’exprime ?
Dans l’espace du poème l’oiseau y désignerait la fonction de la littérature comme réponse à l’appel d’un langage dont le sens toujours échappe mais qui insiste !
L’oiseau parlerait de nous.
"Un petit poème en prose qui sonne plutôt juste, et joue sur l'économie du langage."
PASSAGE DU VENT
Lorsque vous passez dans les rues de votre ville, si vous l’habitez depuis un assez long temps la majorité de ceux que vous y rencontrez n’ont pas d’ombre autour d’eux, ils ont perdu l’habitude de vous saluer, d’échanger des mots convenus ; le vent se charge de bruissements comme un pépiement d’oiseaux dans les arbres ; on ne les voit pas, on sait qu’ils sont là sur les branches parmi les feuilles.
Il en va autrement dans une ville inconnue de vous, une ville par exemple où vous venez en vacances. L’air autour de vous y a une brutalité de lumière, vous y êtes attentifs, peu de chance qu’à roucouler une tourterelle échappe à votre œil. Tous, jusqu’à leur chien, y transportent les plis variés de leur ombre dans l’éclat de leur présence.
Cependant vous percevez bien à quelque regard furtif, quelque sourire mal assuré quand les passants parfois écartent l’épaule comme à faire place qu’il se trame quelque histoire comme un passage du vent parmi des sables.
"Là encore, c'est plutôt un poème en prose assez dense et plutôt convaincant."
POUVOIR DES MOTS
Quel est ce pouvoir qui décide le poète à parler, rompre le silence, faire surgir là dans cet univers des choses le poème, en prendre la responsabilité comme d'un enfant ?
Ce chant et cette parole accordés et le monde qu'elle dit, pas les choses seules, mais les hommes et cette résonance.
Ce n'est pas seulement le cœur du violon qui vibre mais l'air, et les arbres et les peaux, l'oreille, et le monde est bouleversé.
Plus que sous tes pas l'essor de mon désir, parler enfante le monde.
Et cet essaim d'abeilles au soleil se tournant.
Noémi Duchemin (noduch@wanadoo.fr)
"Une écriture intéressante, originale sans affectation, et qui a su m'intéresser aux personnages."
PLUS DURE SERA LA CHUTE
Pense-tu, le père n’est plus en vie depuis longtemps, il fut tué dans la fumée des armes de guerre. Tu connais ça, la guerre, ma chérie ? non, évidemment, tu ne peux pas la connaître, tu n’étais pas née, ou sinon tu aurais vu,c’est si terrible, mais maintenant c’est fini, ne pleure pas, il est mort, mais il est dans le ciel, et il voit, il voit la vie, la vie, tu vis la vie. Avec ton frère et ta sœur, ton cœur qui vit. Tu commences à avoir froid. C’est pas de la neige. C’est plus froid que la pluie, mais c’est pas blanc. Il fait déjà nuit puisque c’est un soir d’hiver. N’aie pas peur, ma chérie. Nous allons faire une danse.
L’enfant se leva, remonta sa culotte et tira la chasse d’eau. Elle aperçut sa mère, qui triait le linge, et disparut derrière le mur. La mère imaginait un père mort à la guerre. Pourquoi Rose avait-elle dit ça ? Pas de guerre en vue, pas de mort en vue… de quelle guerre , de quel père avait-elle parlé ? La mère pensa à son père, puisque lui était bel et bien mort. Elle pensa que le ciel faisait toujours partie du décor, et ne sut pas décider plus avant. Peut-être le ciel est-il utile à l’enfance. Peut-être est-il utile toute la vie, c’est une question de sémantique, après tout. La mère emporta le panier de linge. elle descendit l’escalier lentement. La tragédie de la vie, c’est quelque chose de terriblement gai, pensa-t-elle, pour une petite fille, rien n’est plus joyeux.
Elle posa le panier sur la table de la cuisine. La guerre libère les petites filles qui ne connaissent pas la guerre, se dit-elle. La tragédie sanglante enchante les petites filles qui n’ont aucune expérience de la tragédie ni du sang. C’est drôle comme la mort subite de l’homme réjouit les petites filles. Ce qui étouffe les petites filles, ce ne sont pas les morts ni les guerres, comme dans cette nouvelle pour enfants de Paul Eluard, de la petite fille qui ne voulait pas grandir à cause de toutes les horreurs auxquelles se livrent les adultes. Les petites filles font la nique à la guerre.
Ce qui étouffe les petites filles, se dit-elle, c’est la faiblesse de leurs mères. Rassurer leurs mères, les serrer contre elles et leur dire désespérément, n’aie pas peur, maman, ne crains rien, ma petite maman, leur dire, encore et toujours, ne pleure pas, surtout maman, et de vivre l’oreille sur le cœur de leur mère. Hier encore au téléphone. Ne pas décevoir leur mère, qui attend une fille qui n’est jamais celle qu’elles ont, n’avoir aucune chance, dès le départ, de ne pas décevoir leur mère. Les petites filles font tout pour ne pas décevoir leur mère, et pourtant aux yeux de leur mère c’est comme si elles faisaient tout pour les décevoir. Alors les petites filles ont-elles d’autre choix que de rester toujours accrochées au cou de leur mère ? Tout de même, elles peuvent partir très loin. Quant elles partent très loin, leurs mères sont en rage et leur colère ne tarit pas, tandis que les petites filles sont, en dépit de la distance, toujours suspendues au cou de leur mère. Quand elle restent accrochées au cou de leur mère, elles sont obligées de partir par la pensée pour ne pas étouffer, mais les mères en sont conscientes et elles ressentent ce départ dérisoire comme un trahison de tous les instants.
Rose chantait en jouant, sa mère commençait à plier le linge. Ses gestes étaient rapides et elle ne mit pas plus de cinq minutes à monter quatre piles régulières qu’elle décida de laisser là. Les placards attendraient. Elle chercha ses cigarettes. Elle avait envoyé le paquet tout en haut de l’étagère pour l’oublier,mais à ce moment précis, il fallait fumer et boire un café très chaud, pour retrouver au fond de soi l’impression exacte de la liberté d’avant, quand le monde adulte était encore l’étendue des possibles, quand sa préoccupation essentielle était encore de sentir vibrer la vie au fond de ses doutes. Elle remonta plus loin encore, au souvenir de sa révolte première, cachée derrière le rôle de l’enfant que jouent les enfants pour faire plaisir aux parents. Je me souviens d’une chanson, se dit-elle, la chanson la plus menteuse que je connaisse, où il fallait se présenter au Seigneur comme un Enfant qui marche sur la route, le nez en l’air et les cheveux au vent, comme un Enfant que n’effleure aucun doute, que n’effleure aucun doute, c’est vraiment l’affirmation la plus barbare. Les enfants n’ont rien à voir avec cette imagerie débilitante. Quant au Seigneur, je ne vois vraiment pas en quoi il aurait pu être intéressé par de tels enfants effleurés par aucun doute, encore moins par ces adultes n’aspirant qu’à imiter ces enfants monstrueux. Moi, je n’avais pas dix ans, se dit la mère, et à chaque fois que cette chanson faisait sa joyeuse apparition au cours de l’office, je ne manquais pas de constater l’étendue du mensonge. C’est comme cette nouvelle de Paul Eluard. Aucune petite fille au monde n’arrête de grandir à cause des horreurs de l’actualité.
Le café n’était déjà plus assez brûlant et la mère vida la tasse dans l’évier. Elle aurait pu rincer la tasse tout de suite, mais elle décida que non. Elle alla chercher le bloc notes et le stylo et commença la liste des courses, tout en sachant que cette liste ne servait à rien, puisque l’ordre de la liste, pure fantaisie de sa mémoire, ne suit jamais le parcours tracé du magasin. Tout de même, écrire pour faire surgir les choses une première fois, ensuite, on s’en souvient presque malgré soi. Café, céréales, levure, piles, sacs poubelle, l’huile d’olive, le produit à vaisselle. Il manque quelque chose. Quelque chose, avait-elle écrit, puis barré, puis réécrit en penchant l’écriture sans y penser.
Elle mit le bouquet fané à la poubelle avec un certain plaisir. Décidément, elle n’aimait pas du tout qu’on lui offre des fleurs. Comme elle n’avait jamais rien compris au fameux langage des fleurs, elle en avait déduit que les fleurs sont toujours un mensonge, qu’elles n’ont aucun rapport avec la réalité affective, elles sont l’expression exacte de l’hypocrisie. Remercier avec des fleurs, se faire pardonner avec des fleurs, c’est d’une impudeur extrême. Les seules fleurs sincères qu’elle ait jamais eues entre les mains, des fleurs qu’elle avait déposées sur la tombe de son père, avaient été immédiatement galvaudées. Sa mère en avait revu la disposition, et avait trouvé normal de s’étendre sur le sujet comme s’il s’agissait de l’aménagement de son endroit à elle. Laisse tomber, se dit-elle en quittant la cuisine. Rose était assise là-haut, sur la dernière marche de l’escalier, elle tenait sa poupée par le pied et, passant le bras entre les barreaux, la suspendait dans le vide tout en continuant sa chanson. Elle croisa le regard de sa mère, lui sourit.
-ça va, maman?
-ça va, ma chérie. |