Indépendamment du comité de lecture en poésie et avec l'accord de ses membres, l'un ou plusieurs d'entre eux vous parle ici de son coup de coeur pour un auteur, une écriture, des textes que nous croisons ici, sur Ecrits... Vains ?

 

Parallèlement à la sélection du mois de février 2005, Renée Laurentine et Sylvie Wassong-Freytag ont tenu a distinguer des auteurs et des textes qui ont moins touché leurs collègues du comité mais qui ont déclenché chez elles de véritables coups de coeur :

Philippe Vallet
Marie-Françoise Vandenberg
Philippe Lecoq
Jean-Michel Mayot


Philippe Vallet (philippe.vallet@libertysurf.fr)

nos indifférences sont fragiles

A mon avis, le meilleur texte de cet auteur. Certains vers frappent (par ex. le 3e) Les images sont souvent insolites, mais restent innovatrices. Ce texte éveille les émotions. (Renée Laurentine)
De beaux passages, qui font de ce poème une réussite comme : « nos lèvres empreintes de paroles/nos soleils éteints se cachent trop souvent/nos collines d'ombres sont un déguisement. » (Michel Ostertag)
Généralement réussi, avec un rythme soutenu, un vrai plaisir de lecture, seulement gâché par quelques scories curieuses ("l'immobile du vouloir", "parole du parler sa vie") et trop de juxtapositions mêlées à des substantivations qui déboussolent. (Guillaume Cingal)

nos indifférences sont fragiles

l'âge conduit à la rêverie
ce vertige secret du réveil

la terre vivante
où le visible se glisse
nos lèvres empreintes de paroles
un abîme d'histoires où notre thé du matin répond sans irritation
sa fidèle présence est un silence semence
un secret à déchiffrer

exister c'est partager ?

remplir nos manques en quelque sorte
nos soleils éteints se cachent trop souvent
nos collines d'ombres sont un déguisement
chaque mémoire conduit au frère
ou bien à l'enfant
il nourrit une sagesse initiale
la raison de la découverte
une âme dépouillée
intarissable
où chaque réponse offre d'autres questions
le voyage palpite comme un coeur

s'il s'arrête la terre tourne-t-elle encore ?

bouleverse nos saisons
retourne l'espace
la terre où nos racines se glissent
puis un sourire peu venir
aubes levées où sans combattre
peut-être dévoré le jour avenir

 

dans chaque pierre

Excellent. Texte très fort. Mon coup de coeur. D’entrée, le lecteur est imprégné par des mots simples, mais subtilement assemblés. Le texte aéré permet une aisance certaine de la lecture. Les nombreuses images se succèdent, puissantes et originales (inflexible le temps n’est pas muet, un fouillis de mots enivre chaque plaie, sur nos mains vides une grâce demandée, perle sur le fil du temps chaque heure tient son sang dans nos mains…). Le rythme est agréablement animé par la répétition d’expressions (il parle de toutes ses heures, il porte nos jours, il encombre nos gorges) et de questions (Un cri à chaque fois ? Pour vivre a-t-on le choix ?...). Cette écriture particulière et impressionnante nous tient en éveil jusqu’au bout. (Sylvie Freytag)

dans chaque pierre
le silence

ne cède pas aux craquements de fissures houles célestes de nos feux
imprudents

inflexible le temps n'est pas muet
il parle de toutes ses heures
il porte nos jours
il encombre nos gorges

un fouillis de mots enivre chaque plaie
chaque blessure placardée en médaille

à la gloire d'une existence futile
l'insipide expérience obstrue le souffle indécis

sur nos mains vides
une grâce demandée
son poids
même en cendres

l'immobile du vouloir s'agite
mort d'envie
au moignon vain d'un bout de bras rigide.

Rouge songe nocturne

D'un feu vers le ciel
l'exhortation
témoin vulnérable d'une voix qui se hisse
ténue
droite et raide comme un cri
une naissance
promesse nouvelle sonde l'air.

Le vent
parole du parler sa vie
et tenir debout comme le feu un soir d'une nuit propice aux sermons
chacun est peut être le dernier ?

Un cri à chaque fois ?
Pour vivre a-t-on le choix ?

Chaque jour sans regret est une borne
l'ultime ?
Elle succède à la précédente
fils du père ou fleur du fruit

Perle sur le fil du temps
chaque heure tient son sang dans nos mains.

La mémoire sommeille
nous tient au mirage d'une réalité inventée au passé
l'inconnu se dit sous les mots
cet ignoré doit nous maîtriser
et briser la cagoule rigide de nos habitudes.

Ouvrir aux silences des possibles
se reconnaître
fertile passerelle entre la terre et son chemin.

Le vent est un chant entre le dérisoire et sa présence

Le silence en serait le verbe
le centre où nous puisons notre avenir ?


Marie-Françoise Vandenberg (marie-francoise.vandenberg@brutele.be)

FRIDA COURT...

Un touchant hommage à Frida Kahlo, dans un fort beau poème. La seule chose qui détonne un peu, c'est le dernier vers: assez plat, contrairement au reste. (Renée Laurentine)
J'aime bien, puissant... Arrêter, peut-être, après "du Dieu Soleil" et supprimer la fin, plus faible (Lucie Petit qui ajoute une fois l'anonymat levé : "surprise et contente de te retrouver, Marie-Françoise")

FRIDA COURT...

A Elisheva.

Frida court pour les fresques de Diego
Frida court pour affamer Panzón
Frida court pour un rien de coquillages
Frida court pour attraper le bus en bois
Les vitres poudrées d'or
Et les arêtes vives fracassées.

Frida court pour peindre avant la mort
Frida court pour broder l'oreiller
Frida court pour le crayon d'un papillon
Frida court pour écouter Bronstein

Frida court pour son jupon mexicain
Frida
Frida
C'est moi qui si souvent
Accours vers toi

Je rêve de te rejoindre au sommet
De la Pyramide
Je rêve de contempler le monde
Et de le rendre avec ta joie
Ta joie dans ta souffrance sans miroir

Frida
La Rouge
Tu cours vers la Mort et vers la Vie
Frida
Tu coupes tes tresses et tes cheveux de jais
Tu bois la tequila
Comme moi mon vin mauvais

Frida la femme
La rebelle
Frida
Mon invincible Amie
"Que vas-tu faire de ta vie?"

Et Frida répond:
"J'espère m'en aller dans la joie
J'espère ne jamais revenir."

Frida court pour peindre son pays
Frida court pour peindre son amour
Frida court pour peindre l'invisible
Frida court c'est la Révolution

Frida s'immobilise
Quand elle écoute et boit
La Llorona
Acre et basse Chanson
Cassée Puissante
Passante dans l'ombre noire

Et Frida
Alitée
Gangrenée
Amputée
Commande à son lit de flamber dans le ciel
Du Dieu Soleil

Ce n'est pas Frida qui court
Avec son corps emprisonné
Dans un corset d'acier
D'où sourdent les larmes de son sang
C'est son Ame
Et l'humour brûlant des souffrants

Qui nous appellent
Et m'ont ravie à tout jamais.


Philippe Lecoq (philippe lecoq plecoq@leprogres.fr)

Les deux rivières...

Beau texte dans sa simplicité, très «musical». Un VRAI poème. (Renée Laurentine)

Les deux rivières...


On était comme deux rivières
Devenues fleuves à dévaler
Les mêmes gorges les mêmes lits
Rouler des pierres comme deux furies
Ensemble on allait voir la mer
Hisser les voiles une vie entière
Vivre d'amour et d'eau salée
Vivre d'amour....

On était comme deux rivières
Mais jamais le fleuve n'en finit
Et le temps rend l'amour amer
Pluie de larmes courants glacés
Ensemble on voulait voir la mer
Puiser sa force sa colère
Vivre libre et se laisser couler
Vivre libre...

On était comme deux rivières
Fleuve du même lit
Mais elle est loin la mer
Coeurs usés avant la plage
Adieu, les coquillages

On était comme deux rivières...


Jean-Michel Mayot (j-m.mayot@wanadoo.fr)

TANKA DE L'HIVER

Thème de prime abord banal. Mais très vite, notre regard s’accroche fortement à la nudité des arbres dans une ambiance hivernale que l’auteur a su formidablement recréer. J’aime fortement l’image qui clôt le poème (vos racines vous soutiennent dans la mémoire des feuilles). (Sylvie Freytag)

TANKA DE L’HIVER

Peupliers d’hiver
Vous êtes tout déplumés
Mais vous êtes là
Vos racines vous soutiennent
Dans la mémoire des feuilles