TEXTES DE SERGE FARNEL

Indépendamment du comité de lecture en poésie et avec l'accord de ses membres,l'un ou plusieurs d'entre eux vous parle ici de son coup de coeur pour un auteur, une écriture, des textes que nous croisons ici, sur Ecrits... Vains ?

 

Michel Ostertag vous présente son coup de coeur pour deux textes de Serge Farnel :

Je considère ces textes comme somptueux.

Moi l'indien est un grand texte tant par la richesse des images (le requiem de mon cauchemar) que par le condensé des mots d'une grande justesse et enfin le ton général.

Ténèbres nous livre une pâte poétique d'une grande intensité, avec une qualité et une rareté du langage vraiment exceptionnelle. Bien sûr, la lecture demande effort et concentration, mais n'est-ce pas l'apanage des grands !!!

Des phrases comme : "libérant les étoiles et dégrafant la lune" ou " Vous êtes-vous laissés envahir du parfum de la Reine noire," sont de purs moments. Et le début : "C'était un soir du Sahara." donne le ton.

Ce texte est en ébullition, il ne peut laisser indifférent.


Moi l'indien

Le temps creusera mon visage de peintures guerrières, et peu à peu je sais : je deviendrai ce chef indien. A mes pieds la crinière d’un soleil couchant : moi à cru sur le Monde, je me tiendrai debout, bras en croix, sur la monture débridée d’une agonie sauvage, galopant fiévreusement vers la trouble frontière où le canyon hésite entre océan et terre. Et je bondirai sur le vide sidéral, à l’assaut du Néant. Indien, je traquerai le spectre de mon enfance, celui qui me hantait quand, petit homme apeuré, sur ma barque j’accostais les rives de mes rêves ; quand j’entendais s’exécuter le requiem de mon cauchemar, sourd battement de galériens qui m'entraînaient vers l’antre obscur et menaçant de cette mienne créature. Afin qu’il ne m’échappe, je me déploierai aigle du cimetière des rêves. Mon territoire de chasse : les montagnes englouties sous le déluge de mes fantasmes. A cet endroit les Êtres, que par des nuits je mis au Rêve, se baladent toujours par les chemins de ronde que dessinèrent mes songes. Ils entrevoient parfois, les yeux levés au ciel, de la Réalité le récif abyssal, d’où quelques fois un aigle pique et devient raie. Et me voici planant, à la recherche d’une momie dans les décombres en marbre du palais de l’enfance, cet édifice qui, un jour, s’écroulait, enterrant cet enfant au pays qui est mien. Elle aura beau courir se réfugier derrière des rêves, je les aurai colonisés et patiemment l’y attendrai, dansant toutes les nuits autour de feux sacrés, que j’aurai allumés à la braise des jours de feu mon existence, entonnant en extase les chants rythmés de son cauchemar. Oui je serai en transe, en transe infiniment, à genou sur ma folie à la dérive du tangible, exhibant bravement ma proie à bout de bras, et la tenant si haute qu’elle humera l’existence. Oui je serai en transe et brandirai le scalp de l’homme sans visage qui, enfant, me terrorisait.

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Ténèbres

C’était un soir du Sahara. Je marchais sur le lac asséché de l’infini Chott El Jerid. Je me souviens ...

Les Ténèbres, s’approchant félinement d’un coucher de soleil, s’étaient fondues dans une nuit terrestre, se glissant parmi nous comme un cheval de Troie. Elles ronronnaient tel un chat noir, et se frottant à l’humain, marquaient leur territoire parmi les autres Mondes. Par toutes les brèches de l’espace, se faufilaient comme une panthère, flairant, humant sa proie. Je me souviens de ses yeux verts, surpris de me voir seul au milieu du désert et jouant avec moi comme avec une pelote. Le fond de l’air était d’ailleurs : nous aspirions la nuit terrestre mais expirions les nuits noires d’autres Mondes. Avez-vous à cet instant humé l’odeur étrange, étrangère du soir ? Avez-vous senti l’invite des Ténèbres se rappelant à nous quand nous nous égarions loin de la serre des jours ? Vous êtes-vous laissé envahir du parfum de la Reine noire, sentiez-vous naître le vent de sa robe du soir, entendiez-vous les feuilles être les crieurs annonçant sa venue: nos Dieux, convives déférents, étaient glaçés d’effroi, nous livrant en pâture à des Dieux véritables que nous n’avions pas élus. Entendiez-vous l’écume charriant la nouvelle, à dos de vagues, vers d’autres continents, sous les cris affolés des oiseaux migrateurs ? Elle murmurait une prière puis reprenait son souffle, déglutissait et salivait, pour finalement bégayer d’inaudibles cantiques dans le ressac sans fin des plages de fins de Monde. Et les sombres nuages, les avez-vous fuir, apeurés, par toutes les directions, libérant les étoiles et dégrafant la lune, qui retenant son souffle à mi-chemin entre croissant et plénitude, s’en était asphyxiée ? Nous vîmes s’enfuir le ciel, terrorisé par les Ténèbres, et levant un instant nos regards vers l’abîme, nous nous accrochions à notre douce terre : le dernier de nos Mondes. Le Néant était moite comme le sont les tropiques et le vide abyssal nous faisait transpirer.

Puis la Reine noire s’en est allée vers d’autres Mondes se rappeler à leurs souvenirs.

Nous sentions de nouveau le liquide tiédi prendre possession. Nous retrouvions le ciel constellé de nuages, d’étoiles et de lunes : oui, l’Univers nous fut à nouveau familier.

Et depuis chaque soir, quand l’Univers pénètre la bulle des jours, et que l’immense trois-mâts fait escale sur la terre, débarquant ses marins, les regards plein d’étoiles, j’envisage émeraude l’oeil du félin qui, par une nuit venue d’ailleurs, m’avait dévisagé.