|
TEXTE SUR THIERRY ROQUET
Indépendamment
du comité de lecture en poésie et avec l'accord de ses membres et d'Anita,
nous avons décidé de parler parfois de nos coups de coeur pour un auteur,
une écriture, des textes que nous croisons ici, sur Ecrits... Vains
?
Aujourd'hui... Dadathithi, alias Buko (ou Thierry Roquet).
Il possède l'imagination (vous savez, « Imagination is more important
than knowledge » écrit Einstein). Plus encore en territoire poétique,
du côté des mots et de la prise de verbe, Dada pratique volontairement
et heureusement l'absence d'académisme, l'impertinence, le remue-méninges,
l'éveil (du lecteur tenté de ronronner).
Alors, même si sa poésie
est parfois à la limite du genre, même s'il lui arrive de n'être pas
toujours stylistiquement parfaite elle a du chien, du verbe, de l'atmosphère
et de l'élan, de la démesure, du talent. Le mot est prononcé.
J'aime ses instantanés d'instants chargés en haute fréquence émotionnelle.
Les mots ne lui font pas peur, il les rudoie parfois. Son écriture « in »,
nocturne et hybride, sans frontières « may I sleep, now ?... » ne
masque pas sa personnalité très présente, en adéquation avec l'écriture
qu'elle orchestre. C'est sans doute aussi cette présence particulière,
cette « personne » dans les mots que j'apprécie. Les images
parfois très belles, serrées douces contre des abîmes nocturnes, des
ivresses déroutantes reflètent la vie, quelque chose d'essentiel.
En quelques mots vous l'avez compris, j'aime les textes de Dadathithi.
Mireille Seasseau
*
APNEE FEBRILE
claquemurée dans
une toile abstraite
d'un velours-miel, de courbes incomplètes
la ville s'est dissoute en fermant les volets
couleur gris-palimpseste à 22 heures trente sept
oubliées les nervures riveraines
la langue sèche est veulement plongée
dans un grand verre de rhum
ou deux, voilure dématée d’inflexions aiguës
l'autre
épie son voisin avec un rire hirsute
j'ai sorti les jumelles et vidé le frigo
j'ai vomi ce trop-plein en bulle d'extension
puis tiré sur la chasse
étiré un peu plus les plis de la peau flasque
arc-bouté vers d'opaques miroirs
dedans le lit-tiroir
may i sleep now if i ask ?
sous les draps dissipé en vapeur de piquette
la-lie-de-la-journée-à-finir-au-goulot
d’un rêve minimal
Que le vent dru d’hiver balaie nos feuilles mortes en
deuil d’arbres futurs...
Thierry
Roquet (Dadathithi)
Quant à Dan, il va plus loin encore (j'approuve) :
Déluressence de poète
Les visages souvent s'enfoncent dans les murs, surtout lorsque les paroles
obéissent aux lèvres. La poésie tombe comme une enfant trop vieille.
C'est ainsi qu'ils écrivent en s'écrasant la tête. Et tout le monde
dit oui à l'évidence nostalgique, à la peau qui s'enlarme d'un écoulement
de vagin
Mort
Qui me fatigue la bite
Il faut applaudir pour la
feuille d'automne,
Le vent qui s'offre vert
dans le cou d'un baiser
Singer le verbe de ta musique
dont la portée grince aux soupirs faciles.
Ne reste que des sons, anodins,
banlieusards
Ne reste qu'une gymnastique
froide où se croisent les verbes ligotés dans leur Ecole
Petit air anonyme pour écolier
découpé sur tes manches d'avocats
Poète malsain, avaleur d'imaginotions
Tu confonds l'essence du
tumulte
L'envie de nous écrire,
Avec juste un peu de vaseline,
ligne sur ta main,
Pour pénétrer mon charme
à ne plus savoir te lire.
Tout cela pour en venir à Thierry Roquet…
Il est des poètes qui s'éloignent
naturellement du qu'en lira-t-on, du mot décidément lié à l'idée sans
surprise. Thierry Roquet ne fait pas partie de ces écrivains bons élèves,
obsédés par cette idée ancienne, désuète de n'écrire que sous l'effet
d'applaudissements de coiffeurs verbeux, ou respirant dans l'espoir
ridicule de quelques professeurs de claquettes à rimes.
Thierry Roquet possède ce
qui ne s'enseigne pas : L'imagination. Ses métaphores brillantes, ses
ruptures éternelles, ses paradoxes dont « Le moteur tourne à
vide dans des crânes obsolètes » se détachent allégrement de
la poésie de salle de bains où les convives se croient attablés dans
les manoirs lettrés aux lustres désopilants.
Thierry Roquet écrit sans
uniforme, sans gant d'oiseau, sans mouchoir pour se tromper de toux,
mais avec l'immense Idée, terriblement complice, de nous arracher
à nos chasses de vertus.
Je terminerai par un extrait, « Au fond de la gorge »
de Thierry Roquet :
on a pris une chambre d'hôtel
ou
un gourbis quelconque
second
étage, escalier C, porte en bois mort
je
croise un mac qui ne me salue pas le porc
la
pute est trop goulue à s'asseoir sur la litière
pose
son chat dans un de ses tiroirs
referme
le placard et racle son nombril d'Afrique
Daniel Leutenegger
|