Paul Sanda intéresse dès qu'on ne s'occupe pas de flammes qui lèchent l'âtre mais de
Bernard Palissy, dès qu'on néglige le feu mitonné, pour les terres et les scories de
grand feu. Que ce soit au physique comme au roboratif de l'esprit, Paul Sanda semble doué
de compacité et d'irrévérence.
Quand on peut freiner le kaléidoscope de cette force ramassée, interloquante, un peu
trapèze, il semble évident qu'un court-circuit du ronronnant se soit un jour produit. On
le voit, ni détaché ni colérique, mais pugnace. Je n'ai pas dit "coléreux"
quoique la superposition d'irascible et d'indéracinable laisse à penser...
Alors défilent en coin toute une série de personnages réels ou fictifs qui ont un
rapport puissant avec la terre : Vulcain, Scarron, Pascal, Quasimodo, Balzac, Bernanos,
etc, avec leur même opiniâtre se nourrissant de la colère fondamentale.
Pour "faire le poids" de Sanda et pour en rendre compte il faut assurément un
certain nombre de "stones", cette unité de masse, agraire et britannique,
pesant 6,348 kg mais variable à l'usage ainsi nommée sans doute parce qu'un bloc de
pierre ou un gros galet faisait d'abord office de tare, sur une bascule agricole vouée
aux sacs de grains. Unité de masse rétive à remplir un rôle labile et donc ayant
parenté avec notre auteur quelque peu erratique.
Mais que l'on s'approche de Sanda et se découvre un autre versant par des yeux d'un bleu
renversant ! bleues fleurs de lin dont le bleu d'espace ne transige pas. Bleu
impardonnable à un nuancier, yeux bleus comme un trauma. Et, qui sait ? ne serait-ce pas
la signature morphologique laissée par Clovis à Vouillé, près de Poitiers en 507
après sa victoire sur Alaric II ? Yeux bleus de Franc Salien, de Franc Sicambre ? et
d'ailleurs j'ai ouvert un dictionnaire étymologique et vu qu'il existe une racine
germanique : "Sanths" à Sand et Sandoz, signifiant "véridique,
juste" ?
En réalité, par sa ferveur à déclarer que la langue "tourne", déborde du
schéma et se meut sur orbite, Sanda se rattache en droite lignée à Galiléo Galilei.
Comme Galilée voyait rouler le globule monde, voyait le globe hos du clafoutis plat d'un
monde à plat, encombré de Colonnes d'Hercule et de Pont-Euxin, et ceci par un
gigantesque effort de levier prenant appui sur l'observation que le mouvement irrigue tout
sans cesse, de même il semble que Sanda frondeur redécouvre que les mots bougent dans
une fronde, potentiellement libres et aériens d'une langue convenue (et convenable), où
un long travail de sertissement les imperméabilise. Ceci sans pour autant participer à
la mode méfiante, fatiguée et réductrice du verlan, mais au contraire, la
prolifération lui servant de bras de levier, il pratique le dessertement de la langue et
son réemploi, estompant dans les mots leur rôle signifiant pour un rôle d'émergence,
écrivant - par effraction - d'une "écriture-acte" où il ne s'agit pas de
plancher sur la page mais d'accoucher une résurgence.
Comme le prisonnier Facino Cane cache dans un coin le tronçon de fer de sa vindicte,
Sanda travaille à rendre les mots à leur nativité hirsute, à leur rétivité de
cailloux de fronde et pratique l'ordalie à leur encontre. Et sinon comment comprendre que
"la femme... enfile des gants de peau, de vase, de sillage et de vent à l'odeur
aérienne de son spectre ?" et que s'enroche dans le plus mou de la fin d'un siècle
ayant renoncé, dans une langue orientée quotidiennement pour le plus "basique"
et le tout-décolorable, oui voici que s'enroche la langue sapide.
16 octobre 1999,
Jacques Kober.
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