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Coup de projecteur sur...

 

Xavière REMACLE

 

 

 

 

Photo : Gilles Salvia

Xavière Remacle : Curriculum vital (la face cachée)


Enfance

Depuis que j'ai l'usage de la parole, je cherche mes mots. Je sais qu'ils ne sont pas très loin. Je les ai toujours sur le bout de la langue, mais ils me font défaut à la dernière minute, au moment crucial où j'ai quelque chose d'important à dire. Ils vont se cacher là où ma mémoire flanche parce qu'ils savent très bien que si on ne me les prend pas de la bouche, je ne vais pas les mâcher. Enfant, j'ai dû être infernale avec mes " comment dit-on ceci, cela… ? ". Je n'était jamais satisfaite des réponses données : non, ce n'est pas ça que je veux dire, il doit bien y avoir un autre mot pour dire cela, un mot plus approprié. Je sais qu'il existe puisque je l'ai sur le bout de langue. J'enrageais devant l'expression désolée des adultes : le mot que tu cherches n'existe pas. Comme le langage était frustrant. Cette impuissance chronique à trouver les mots justes m'a attirée vers les dictionnaires. Je les épluchais dans tous les sens pour dénicher la perle rare, l'expression exacte, le synonyme, l'homonyme, l'antonyme.


Adolescence

Un curieux phénomène s'est déclaré à l'adolescence : j'entendais des phrases ! Etait-ce la fréquentation assidue des dictionnaires qui en était la cause ? Les mots s'imposaient à moi sans me demander mon avis. Ils parlaient dans ma tête de manière impérieuse, et leur discours rentrait en concurrence avec celui des parents, des professeurs. On me trouvait " distraite ", dans la lune. Mon oreille était en effet " ailleurs ". Pour ne pas oublier ces messages reçus d'un espace intérieur, je les notais sur toute les surfaces qui me tombaient sous la main, de préférence au dos de mes pages de cours parfois sur la paume des mains. Mais je ne comprenais pas la teneur de ces " révélations ". Ces phrases n'avaient pas de sens connu. Mon cerveau associait des mots qui ne s'étaient jamais rencontrés dans la vie courante. C'était déroutant. Un cours de littérature consacré au surréalisme et à l'écriture automatique m'a éclairée sur ce qui m'arrivait: j'avais passé mon enfance à chercher mes mots, maintenant j'étais rentrée dans l'adolescence, l'âge poétique et c'était au tour des mots de me trouver ! J'ai plongé à corps perdus dans les textes de Rimbaud et j'ai décidé d'écrire dans l'urgence et dans l'inspiration. En fin de 5ème secondaire, l'année de la " poésie ", j'avais compris au moins une chose : le poème a autant de significations différentes que de lecteurs. J'ai commencé timidement à faire lire mes textes à la ronde pour leur donner plusieurs vies. Les réactions m'ont déçues et j'ai tout remballé dans les tiroirs. Puis, en 6ème secondaire, l'année de la philosophie, j'ai découvert Platon, un homme qui ne cherchait pas ses mots mais les bonnes définitions, un homme qui créait lui-même son dictionnaire. J'y ai vu une porte de sortie, une façon de me libérer du langage et je me suis inscrite en philo et lettres.



Etudes

Le premier texte philosophique que j'ai rédigé m'a été remis par mon professeur avec la remarque : trop poétique. Décidément, dans la République de Platon il n'y avait pas de place pour les poètes. En vertu du principe cartésien que " ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ", le philosophe pense avec des mots, des termes minutieusement choisis, univoques, irremplaçables, nécessaires, qu'il appelle " concepts ". Le philosophe a horreur de l'ambiguïté parce qu'il veut être certain d'être compris dans le sens qu'il a décidé. D'où sa méfiance à l'égard des images puisqu'elles valent " mille mots ", selon lui beaucoup trop. J'ai réalisé alors que toutes ces années, j'avais pensé… en images ! Ces mots que je cherchais désespérément c'étaient la bande son d'un cinéma muet. On m'a priée gentiment de laisser mon imagination au vestiaire pour apprendre à peser mes mots. Et j'ai fait l'effort écrire des textes qui ressemblaient à des plans d'architecture. J'en tirais un certain plaisir, une sorte de victoire sur moi-même.


Les voyages

Au hasard des études, des bibliothèques et des cours à option, j'ai découvert la langue arabe, le Coran et le personnage du Prophète. Le phénomène de la prophétie me fascinait : voilà un homme qui a été trouvé par les mots, choisi par un texte, que dis-je par un livre. En voilà un à qui l'on donnait les mots quand il en avait besoin ! Quel était le secret de son inspiration ? Je me rappelais l'époque où les mots me parlaient en direct. Cela s'était-il passé de la même façon ? Le prophète et le poète appartenaient-ils au même monde ? Pourquoi Mohammed se défendait-il alors d'être poète ? Pour répondre à toutes ces questions, j'ai appris l'arabe et commencé à lire le Coran dans le même esprit que les dictionnaires : avec l'espoir d'y trouver des termes rares qui révèlent un mystère, des légendes pour mes icônes intérieures. J'ai fait mes valises pour des destinations mythiques, comme l'Egypte ou le Maroc. Sur les routes, j'ai continué à " chercher mes mots " et j'ai retrouvé le plaisir du dictionnaire. Je faisais ma provision de vocabulaire tous les matins. J'anticipais ma journée sur papier. Je renouais avec ma curiosité d'enfant: " comment dit-on ceci, cela ? ". Ce qui me fascinait, c'était le culte que les Arabes vouent à la poésie. A leurs yeux, le poète est un héros de la civilisation, alors qu'en Occident, il est considéré comme un rêveur. Ce qui me décevait, c'était le tabou coranique qui frappait l'image. Les derviches m'ont alors ouvert de nouvelles portes : ils m'ont appris que les mots pouvaient aussi avoir du goût. Je ne devais pas forcément les comprendre intellectuellement, ni les voir comme au cinéma, je devais les répéter inlassablement jusqu'à éprouver leur saveur dans ma bouche. En pratiquant le " zikr " sur leur conseil, je me rappelais ces années d'adolescence inspirées, je me voyais répétant en écho les vers qui surgissaient dans ma tête sur le chemin de l'école, avec la peur d'oublier. Peu à peu, certains mots arabes sont entrés dans ma chair et ont commencé à faire partie de moi.
Pourtant, je me sentais à l'étroit dans le petit dictionnaire que je m'était constituée. Malgré tous mes efforts, la langue arabe me restait étrangère, exotique. Je pouvais comprendre, lire, traduire, mais pas vraiment m'exprimer. De la même façon que certains mots arabes étaient intraduisibles en français, des mots français n'avaient pas d'équivalent en arabe et ma pensée en était comme entravée.

Retour en francophonie

Comme Ulysse de retour chez lui après un long voyage, j'ai éprouvé une joie immense à retrouver la langue française après ces années de voyage. Mais je ne savais plus trop où j'en étais avec le langage. Le français me comblait mais l'arabe me manquait. Je restais comme en suspens " entre deux ".

C'est la découverte des auteurs francophones du Maghreb qui m'a poussée à reprendre l'écriture poétique. La lecture de Tahar Ben Jelloun, Mohammed Choukri, Driss Chraibi, Abdelkébir Khatibi, et surtout, surtout, Abdellatif Laabi, a signifié des retrouvailles avec moi-même et un profond soulagement. Leurs textes lus et relus me délivraient d'une oppression intérieure qui durait depuis des années. C'était une vraie médcine. Comment l'expliquer ? Etait-ce la présence en filigrane de la langue arabe? Ou le souvenir des paysages, du climat ? J'ai fini par comprendre que ce que j'aimais dans cette littérature c'est qu'elle était très imagée. Privés de la permission de peindre, de dessiner, enfermés dans le carcan du tabou islamique, les poètes francophones de culture arabe ont trouvé le moyen de créer des images avec des mots. Ils m'indiquent la voie à suivre, ils me réconcilient avec mon impuissance d'enfant.



Curriculum vitae (la face visible)

Belge, née à Paris en 1961.
1978-1982 : licence en Philosophie
1980-1984 : licence en Islamologie et langue arabe
1983-1989 : voyages d'étude (Tunisie, Maroc, Egypte, Syrie, Yémen, Turquie…)
1989-1992 : organise des rencontres à Bruxelles entre jeunes filles belges et immigrées, l'expérience débouche sur la réalisation d'un reportage vidéo Photos de classes par Litsa Boudalika (émission " Carré noir " sur TV5 en 1992)
depuis 1990 : nombreuses conférences sur le thème de l'immigration, de l'islam en Europe, de la société multiculturelle etc. …
nombreux articles dans des revues d'islamologie et de pédagogie
depuis 1993 : chargée de cours en écoles supérieures : Introduction à l'islam, Les jeunes musulmans de Belgique, Courants philosophiques et religieux du monde contemporain.
Depuis 1994 : formatrice en communication interculturelle au Centre Bruxellois d'Action Interculturelle.
Janvier 98 : un essai publié en coédition Chroniques Sociales (Lyon) et EVO (Bruxelles) :Comprendre la culture arabo-musulmane
Depuis 1995 : publication de nouvelles et de poèmes en revues : Europoésie, Le Spantole, Inédit nouveau, Phréatique, Jalons, Le parterre verbal, Souffles, Poésie Première…

En préparation :

Un essai : " l'islam des jeunes " aux Editions Lumen Vitae en 2000
Trois recueils de poésie : " Lettres de rupture au temps des hippies ", " Créatures ", " Grammaires d'Arabie "