Coup de projecteur sur Marcel Peltier

L’ATELIER PELTIER

 

« L’art n’est pas le chaos, mais une composition du chaos qui donne la vision ou la sensation, si bien qu’il constitue un chaos-mos, un chaos composé. » 
(
Deleuze et Guattari)

 

Marcel Peltier use de la boîte à outils (logique mathématique, jazz, musique sérielle, écriture automatique…) laissée par les prospecteurs du siècle passé. Il est bien un homme nourri de la culture du vingtième siècle, c’est-à-dire pétri de doutes mais adversaire de l’immobilisme.

 

Le mixeur

 

Partant, dans ses derniers travaux, d’une amorce picturale, de l’ordre de la vision donc, il propose à son lecteur, par un travail phonique sur les vocables basé sur des structures mathématiques et autres, un produit hybride, mixte de sensations, combinaison de sons. Cette parole se fait tenon entre cette image préexistante, un espace préalablement mis en forme, et la figuration neuve que lui donnera le lecteur. Elle jette les signes dont le lecteur fera son miel, complétant, refaçonnant la ruche à la saveur de son appétit, arrondissant les angles des hexagonales alvéoles.

Toute son action artistique s’inscrit dans un espacement, un entre-temps qui laisse du jeu, du battement, de la liberté  - mot très cher à Marcel Peltier- tel un de ces puzzles en bois dans lesquels  viennent s’insérer des pièces de formes diverses. Sur une mer démontée, en proie au ressac des idées et à « la géométrie des profondeurs », il conduit une « cité flottante de mots »,  frêle esquif qui, après chaque naufrage du texte (car tout reste toujours à dire), se reconstruit de fond en comble, terme après terme, au fil de l’écriture.

 

Arrangeur et perturbateur

 

La poésie de Peltier vise l’espace où voisine la plus grande contrainte  avec la plus grande liberté à l’instar de ce « Carré rouge » (titre d’un recueil à paraître) révolutionnaire (un carré sans les quatre angles droits réglementaires) du Russe Malevitch, peint en 1915. Là où d’autres agencent de simples figures, il relie des domaines sensibles étroitement liés à la temporalité.

Sujet du dieu Cronos, « le doigt sur la bouche du temps », notre homme veut percer « le secret des secondes ». Il pose le problème : quelle temporalité pour quel espace ? quelle éternité contient l’éphémère (vérité) ? au-delà de l’instant, quelle cause fait perdurer le temps ? Toujours près de renverser ses idoles afin de leur rendre une nouvelle assise, un plus vif élan, il a, dans cet esprit, revisité les grandes œuvres picturales du  défunt siècle (de Kandinsky à Alechinsky en passant par Miro, Mondrian, Magritte,… ) pour relancer une peinture moribonde, hésitante sur son devenir.

 

Les structures ouvertes  lui importent plus que ce qui roule sans heurt, est mené rondement, se déplace en droite ligne, car elles donnent prise aux développements et aux reprises, comme en musique (Jeanine Moulin a, la première, parlé de « jazz pictural » pour qualifier sa  poésie).  Il détecte aussi bien l’écart dans la mesure, le grain de sable dans la machinerie bien huilée qu’il ne relève l’ordre caché dans le fouillis, le chemin que cache le réseau du labyrinthe, l’ « oiseau de fièvre » blotti dans l’arbre aux torpeurs, le point d’inflexion où la courbe de la création change de concavité.

Sa palette mêle les bleu, jaune, rouge, vert : quatre pigments qui sont autant d’éléments picturaux propres à recomposer l’énigme du spectre. Compositions qui laissent  voir les traits de l’ébauche ; recompositions qui n’enlèvent aucune part au mystère ; déconstructions qui ne donnent pas sur un vide, un gouffre aberrant. Entre analyse et synthèse, il fait communiquer le plein avec le délié, l’élémentaire avec l’ensemble. « Toute érudition effacée » et, bien entendu, loin de la «grammaire morte » qui menace le langage mécanisé, les mots restent pour lui des conduits permettant les coulées sémantiques, des clés ouvrant des demeures jamais foulées du regard en dedans l’imaginaire du rêveur. 

 

Le grand vivant

 

Mais n’allez pas croire après ce bref tout d’horizon que Marcel Peltier est un rationnel pur et dur : il inscrit sa rationalité sur un fond  charnel car il est volontiers l’être qui boit à « l’amphore remplie de sensations » sur « la terre [qui] n’est qu’un sexe entrouvert », celui qui vise la « vie éclaboussée par le plaisir » dans « toutes les chairs du poème » aussi bien que ce qui « féconde  le mot » et permet, au final, tous « les séismes de l’art ».

Comme tout atelier, celui de Peltier regorge de rebuts, de matériaux de récupération, issus de ses précédents ouvrages, laissés là  pour servir à de futurs et prolifiques réarrangements. Car il sait que  la beauté convulsive  naît d’un réseau infini de correspondances possibles mêlées d’échos de multiples résonances.

 

« Nul ne peut dire dans quelle direction le poème s’écoule », écrit-il. Nul, de même, ne peut dire où le soldat-poète va dans la nuit des mots tel un Œdipe guidé par les images de la Liberté en ces « terres inconnues d’espérance », fertiles en resplendissants bonheurs, en marasmes féconds, en piques étoilées tendant leurs pointes vers un absolu dont le tracé est déjà présent là, sous le casque de l’homme appelé Marcel Peltier. 

 

(les citations  sont  naturellement de Marcel Peltier)

 Eric ALLARD
rédacteur-critique pour la revue REMUE-MENINGES

1er septembre 2002