Coup de projecteur sur...

 

 

Nathalie Roumanès

par  Alain Korkos


La Roumanès et le cri de Bacon

 Assise dans un autobus de province, elle jette un dernier oeil sur les interrogations écrites d'anglais de ses 5ème chéris. Vous l'observez un instant, remarquez qu'elle ajoute un demi-point au stylo feutre rouge. Vous appuyez sur le bouton pour demander l'arrêt suivant, l'autobus freine et vous descendez sans vous douter un instant que vous avez côtoyé une toile de Francis Bacon. Éclatée, disloquée, écartelée, tout l'intérieur saccagé par une douleur explosive.

La Roumanès est une toile de Francis Bacon, celle du pape Innocent X hurlant sur son trône en forme de chaise électrique. 

Disloquée, la Roumanès ? Allons donc ! Retournez-vous et regardez-la à travers la vitre du bus qui s'éloigne vers le collège. Elle pense à sa petite Sarah, à qui elle a fait une promesse solennelle de liberté à défoncer tous les murs de Berlin dans Gambettes et trottinettes. Au travers des vapeurs de mazout, vous voyez bien qu'un sourire l'illumine !

 Quant à la rigolade douce-amère, rassurez-vous, elle connaît par coeur. Dans On va vous refaire une beauté, c'est piapiateries et perfidie à tous les étages. L'instituteur qui ne savait pas nager, et qui s'est jeté dans la rivière, ça ne l'empêchait pas d'emmener les petits à la piscine, quel scandale quand même ! s'écrie la coiffeuse. Et cette petite pimbêche qui préféra son roman aux magazines de l'actualité heureuse ? se demande-t-elle en triturant le cuir de madame Roulot. " En plus elle a le cheveu mou, mais d'un mou ! Dessous ça doit clapoter dur, à force de livres ! Tiens, le livre tue le cheveu. Comme le stress. Comme je vous le dis. "

Les vérités définitives s'énoncent dans les salons de coiffure de province, la Roumanès se charge nous le rappeler.

 Le bus disparaît, vous traversez ce pont qui enjambe la Loire. Dans ce pays si propice aux inondations " et les crues, nombreuses par ici, et les champs gavés qui se trompent et rendent l'eau à la route plutôt qu'au fleuve ", un couple âgé héberge un journalier qui doit réparer le toit de la grange dévasté par de méchantes giboulées. Sa présence redonne vie à cette maison, cernée par la vieillesse et la solitude. Mais, comme le dit le titre de cette nouvelle, un jour Il s'en va. Le taxi d'Arnold l'emmène, loin. Les vieux, " ils attendent encore, on ne sait quoi. Alors que bon, ça y est, il s'en va. Emprisonnés dans cet instantané, hésitant encore entre hier dans sa tombe et la tombe de demain, figés dans ce miroir, qui donc les regarde, eux ? "

Nous. On a envie de les serrer dans nos bras, et toute la force de la Roumanès est là : nous donner à aimer. 

Cette Loire perfide qui vous attire prend sa source au mont Gerbier-de-Jonc, et la Vienne est l'un de ses affluents. Il ne peut s'empêcher de déborder, de tout envahir dans Les Eaux. Le François ne l'a pas oubliée, cette brusque montée de la Vienne. Et la mère priait pour ses meubles qu'il fallait monter à l'étage, cependant qu'il rassemblait tous ses jouets, tous ses trésors "dans une caisse en plastique parce que le plastique flotte sur l'eau et qu'il la pousserait devant lui." Avec ses illustrés favoris dans la gibecière.

"François et Laure, autour d'une table de bistrot. Il tente désespérément de faire revivre ces événements dramatiques à sa soeur qui, à l'époque, ne pensait à rien d'autre que traîner dans les bals du samedi soir. Pour l'heure, casée, engrossée, elle se contente d'aspirer consciencieusement le soda avec sa paille. "À chacun ses importances, c'est bien ça ? Allons, je dois rentrer ..."

Rien à foutre de la crue de jadis, la Laure. Rien à foutre de la détresse de la mère face à ses meubles aux pieds pourris. Un mur de Berlin les sépare, un barrage qu'aucun fleuve ne parviendra jamais à abattre. 

L'incommunicabilité encore. Découpée au sécateur dans Arrosage. Wayne s'apprête à arroser le jardin. Elle, assise, le contemple. Un livre à la main. Ils sont mariés depuis presque neuf ans, neuf siècles. " Le tuyau d'arrosage traîne derrière lui, queue lourde et sans vie. " " Je me souviens des roses blanches (…), boutons sucrés de promesses à peine entrouvertes..."  " Wayne maîtrise la situation : arroser, c'est libérer l'eau, mais Wayne ne la laisserait jamais se libérer sans maîtrise. Oh non. Jamais de la vie. " " Et pourquoi cette crainte d'entrer dans ma propre maison, et pourquoi cette eau ne jaillit pas dans un rugissement de gaieté ".

On aura compris la métaphore. Mais il ne s'agit pas seulement de cela, non. Nous sommes, sidérés, devant le portrait terrible d'un couple mort-né. Raymond Carver et Carson McCullers ne sont pas loin, ils se penchent invisibles au-dessus de l'épaule de la Roumanès et sourient bizarre tel le Chat du Cheshire.

 Comme le sourire du Bouboute à la caboche cabossée qui traverse C'est pas la mort et Vertige de la terre. Un sourire à vous décrocher la tête pour s'en servir de ballon de foot, prévoyez l'aspirine.

Bouboute, il sort de l'hôpital psychiatrique pour apprendre qu'il y a une guerre au Kosovo. Alors il y retourne dare-dare, à l'hosto. Fou peut-être, mais pas idiot. Et puis il veut sauter du haut de l'immeuble, se prendre pour Icare. Dans l'Aile du papillon, un autre piqué se construit un engin volant afin de rejoindre Abigail, sa Joconde de Prisunic Kodacolorisée. Celle que lui ravira le Président.

Nous sommes tous des fous plus ou moins raisonnables, nous rappelle la Roumanès. Nous fabriquons des avions en ombrelles de Chine que nous transportons tout là-haut, prêts pour le grand saut. Mais attention, " Ne vous penchez pas, je vous prie. C'est dangereux, Monsieur le Président. " 

" Faudra bien que j'arrête un jour, nous dit le narrateur de Vertige de la terre, sinon je vais finir comme Bouboute, avec des bonbons bleus et roses dans le citron et une case en moins pour les ranger, eux et tous les discours des muets. "

Mais elle n'arrêtera pas, la Roumanès, elle sait bien que c'est impossible. Heureusement pour vous.

 Bientôt, vous vous déferez de l'emprise maléfique de la Loire. Au bout du pont, vous entrerez dans une librairie et le recueil de nouvelles de Nathalie Roumanès sera là, sur la table des nouveautés. Forcément.

Vous grimperez dans le bus sans quitter des yeux le livre, vous vous assiérez face à cette petite prof d'anglais délivrée de ses copies. Plongé dans une lecture que rien ne saurait distraire. Elle vous regardera, heureuse, et c'est un peu du cri de douleur de Bacon qui s'effacera lentement en elle.

Alain Korkos. 

P.S : je n'a pas parlé ici de certains autres textes de Nathalie Roumanès, également présents sur ce site : Et l'amour et la mer, Demain les Braves, Ma Majesté Jérémy, Projet d'avenir, Couloirs, Dérisoire, Déviance, Harmonie paradisiaque, l'Amour infirme, Projet d'avenir. À lire d'urgence, bien sûr !