Mireille Disdero-Seassau |
Coup de projecteur sur par Marie Bataille
Editorial
du 2 0ctobre 2000 Coup de projecteur, par Camille de Rijck |
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Parler de ce que l'on aime, c'est risquer de mettre
trop de crème sur le gâteau et de le rendre indigeste ; c'est risquer de
mettre en vedette sa propre subjectivité, au détriment de l'écriture
que l'on veut, que l'on doit servir ; c'est risquer de passer à côté de
quelque chose qui serait essentiel et que notre aveuglement l'amour
rend aveugle, tout le monde sait ça , devant ce qui nous aura passagèrement
ébloui, au hasard de nos rencontres avec les mots, passera sous silence,
avec cette crainte d'avoir déçu l'ami(e) pour avoir fait fausse route. Alors, voilà : je vais essayer de fermer toutes les
fenêtres sur les risques encourus avec l'espoir que les vitres se
voleront pas en éclat. Mireille nous offre quelques poèmes à lire sur le
site. Douze poèmes. C'est peu et c'est beaucoup. C'est peu pour quelqu'un
qui écrit beaucoup, qui publie sur d'autres sites que le nôtre, pour
quelqu'un qui a la plume facile et non besogneuse. Mais c'est aussi
beaucoup parce que, justement, la rareté est révélatrice d'une exigence
sans doute excessive et, cependant, méritoire.
C'est ce qui permet aux lecteurs de lire ces quelques textes avec
le plaisir qu'engendre toute création d'une authentique qualité. Et
surtout, de rester sur sa faim : quoi ? c'est tout ? dommage
Alors, ce lecteur va relire, pour faire durer le
plaisir comme on lèche lentement un petit cornet de glace à la vanille,
à petits coups de langue, pour en savourer parcimonieusement l'arrière-goût
d'épice. Tiens ! Ce poème-là, par exemple, celui qui
s'intitule Pensée d'amour à la Albert Cohen ! Eh bien !
justement ! quand je parlais de glace à la vanille, hein ? vous voyez
bien que nous sommes en pleine gourmandise ? C'est une des caractéristiques
de Mireille. On rencontre souvent, dans sa poésie, ce que je nommerai des
monstres-tendres, de ceux que l'on a envie de manger et de caresser : un
bon briquet caramélisé (or) / quelques pincées de sourires confits /
des cigarettes Abdoulla (en chocolat de préférence) / la douceur vanillée
de son regard / un fauteuil tendre et bien fait. La sensualité de la poétesse se déploie au détour
de nombreux vers et se conjugue autour de quatre sens qui reviennent de
manière récurrente dans sa thématique : la vue, le goût, l'odorat, le
toucher. Il faudrait que vous alliez relire Kobo pour vous
en faire une idée ou même L'être à lettre : il fait
doux froissé sur la peau. Mireille ne s'attache pas aux formes, ou du
moins, très peu. En revanche, son regard s'attache plutôt aux jeux de
lumières où sont privilégiés le blanc, le bleu, le jaune or,
qui fusionnent et tournoient,
quitte à vous faire perdre l'équilibre. Mireille est fille du
Sud. Rien d'étonnant à cette sensibilité très particulière des Méridionaux.
Mais l'art consiste à savoir susciter les sensations et Mireille y
parvient de manière magistrale. Evidemment, on trouvera, dans nombre de ses poèmes, le thème de l'eau et notamment
celui de la mer. Encore une particularité des gens du Sud, direz-vous.
Sans doute. Mais, est-ce parce que je connais personnellement Mireille ?
je ne sais. Toujours est-il que je vois surtout, dans cette thématique
tracée en leitmotivs, une symbolique de la féminité. La mer court dans
les vers de Mireille comme un liquide amniotique, comme lieu où l'être
se ressource et renaît par l'acte poétique. En ce sens, la mer est
l'exact contrepoint de la lumière, souvent celle du soleil, symbole de la
puissance et de la lucidité virile. Est-ce pour cela que teintes se mélangent
ou que, sur la lettre (L'être à lettre), la poétesse fixe
ce carré de lumière emprisonnée ? S'il y a, souvent, cet élan
vers la lumière, il est rare que l'eau ne surgisse pas pour se
l'approprier, pour en adoucir les contours abrupts et les fondre dans sa
liquidité. Et puis, Mireille aime à se mouvoir dans
l'insaisissable. C'est ainsi qu'au-delà de la thématique de l'eau et de
la lumière, on rencontrera dans sa poésie des êtres-frontières placés
à la jonction de l'insolite, entre fantastique et merveilleux. Ces êtres-frontières
jouent très souvent le rôle de destinateurs selon la classification
de Todorov ; je veux dire par-là qu'ils sont des déclencheurs de
l'imaginaire poétique. Je pense, en particulier, à la rencontre insolite
entre Kobo (personnage-frontière) et "elle". Entre ce type d'être,
toujours masculin et toujours énigmatique, et l'autre, tout aussi ambigu
mais généralement féminin, on perçoit, peut-être à tort, la tension
dichotomique entre la fascination pour la force psychique et la
fascination pour la séduction mystérieuse et troublante de la féminité.
Ce jeu entre les êtres-frontières et l'autre fait d'ailleurs étrangement
écho à l'opposition eau / lumière. Serait-ce le reflet d'un tiraillement intérieur,
l'androgyne dont parlait Platon, que la poétique de Mireille restitue
dans une trame qui se dessine avec une telle permanence dans ses textes ? Ce qui est sans doute tout aussi attirant dans cette
poésie, est le parti-pris du non-dit. C'est une de ses caractéristiques
très personnelles qu'on ne
peut manquer de remarquer. C'est aussi ce qui fait la grande cohérence
des poèmes. Lorsqu'on se meut dans l'insaisissable, il serait malvenu de
donner des clés ou d'apporter des réponses. Or, bien souvent, on a
l'impression que le poète est celui qui se donne comme le mage, le devin.
Il ouvre les portes du monde et se croit obligé de révéler
l'inaccessible. Rien de tout cela dans la poésie de Mireille. Non
seulement elle ne donne pas les clés mais vous l'affirme avec une
certaine impertinence mutine : Cette histoire est lointaine. Je ne la
conterai pas
dit-elle, et même : Je vous laisse tout imaginer.
Ou bien, avec un certain aplomb, elle vous demande de faire un bout de
chemin avec elle : Atmosphère à deviner. Et, ma foi, je trouve bien agréable qu'un poète me
tende la main par-dessus les mots. L'insolence est si rare, en poésie ! J'aurais, bien sûr, bien d'autres choses à raconter
sur cette poésie mais j'ai promis à Jacques d'être concise et de ne pas
écrire un roman. Dommage. Cette promenade dans les mots de Mireille me
plaisait bien. J'espère que les fenêtres n'ont pas trop claqué et que
les vitres sont restées intactes
Marie Bataille |
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