|
Une interview de Renée Laurentine par l’écrivaine Evelyne Wilwerth |
|
Introduction (par Renée Laurentine) Il y a quelques années, à Strasbourg, et au hasard d’un congrès littéraire, j’ai rencontré l’écrivaine belge Evelyne Wilwerth. Heureux hasard ! Car tout de suite s’est tissé entre nous un lien quelque peu magnétique . . . Depuis lors, si nous nous voyons rarement (autres congrès, Marché de la Poésie de Paris, mes visites au pays natal), nous restons cependant en contact très amical et enrichissant pour moi qui suis attirée par la magie de l’écriture, l’art, la réflexion sur -- mais non exclusivement – la condition féminine. Voici quelque temps, au cours d’une interview diffusée par la RTBF (Bruxelles), Evelyne Wilwerth m’avait posé plusieurs questions. Telle est, plus ou moins, l’origine du texte ci-dessous qui cependant ne constitue nullement une réplique du premier entretien dont le thème central était tout autre. Evelyne Wilwerth a bien voulu m’interroger ici à propos de choses qui me tiennent à cœur, et je l’en remercie très sincèrement.
L’Interview E.W.
– Tu es une dévoreuse de livres. Quelle est l’origine de cette gourmandise
? R.L. – Répondre est difficile, car je me suis peu interrogée là-dessus. Il est vrai cependant que je « dévore » les livres, surtout ceux d’auteurs francophones, mais sans exclure les étrangers. Ma maison est une véritable bibliothèque : il y a des bouquins partout ! Ta question me fait réfléchir. Origine de mon appétit littéraire ? Mon père était lecteur avide et il aimait me voir lire . . . et écrire ! Ensuite, étant enfant unique à une époque où (heureusement ?) la télévision n’était pas chose courante, j’avais très souvent d’amples occasions de lire pour me distraire, et j’y ai pris goût. Evidemment, en tant qu’enseignante, je dois et je veux beaucoup lire en français. C’est aussi un contact quotidien avec ma langue maternelle . . .Sans doute ma passion pour les livres a-t-elle d’autres raisons, plus secrètes . . . je ne sais pas !
E.W.
– Tu as un intérêt très vif pour la littérature belge, lié à tes
racines. Cette littérature te paraît-elle spécifique sous certains aspects
? R.L. – Avant de m’adresser directement à ta question, j’aimerais dire quelques mots sur ma rencontre avec les lettres belges. Lorsque j’étais lycéenne, je préférais ma classe de français à toutes les autres. Mais on n’y parlait jamais des auteurs belges ! J’exagère un peu, car on mentionnait Maeterlinck et Verhaeren. Un point, c’est tout ! A l’époque, il en allait de même à l’université, mais cela a changé depuis. La prof de littérature de mes deux dernières années de lycée est une femme qui nous a véritablement appris à lire. On l’adorait. Et elle-même nous lisait à haute voix des passages qui nous captivaient (et nous incitaient à connaître le livre entier !). Peut-être est-ce là une autre origine de mon goût pour la lecture. Cependant, je ne savais toujours que peu de chose sur les écrivains de mon pays natal et, paradoxalement, je n’ai commencé à m’intéresser à la littérature de Belgique qu’après mon installation aux Etats-Unis ! Etait-ce une façon de me rapprocher de mon pays ? Cet intérêt n’a plus cessé depuis lors. Je me tiens au courant de tout ce qui se publie en Belgique francophone, et cela sans pour autant négliger la littérature de France, ni celle des pays anglo-saxons (et d’autres pays, en traduction). Très tôt aussi, j’ai découvert –et aimé—les auteurs francophones d’Afrique et des Antilles. J’ai même créé à mon université tout un programme consacré à cette littérature qui remporte un grand succès auprès des étudiants. La littérature de Belgique est-elle spécifique sous certains aspects ? Tout d’abord il faut dire que la poésie est un genre particulièrement florissant en Belgique, une poésie dont on retrouve des traces dans le théâtre et les romans de ce pays. Ensuite, la «paralittérature » belge est célèbre : BD, polar, et surtout peut-être le fantastique, l’étrange, fort bien représentés, même par des femmes, ce qui est plus rare ailleurs. Quant à la spécificité proprement dite, je pense que cette question a déjà fait couler des litres d’encre chez les spécialistes. Un essayiste belge bien connu s’est beaucoup intéressé à ce sujet. Il est évident que toutes les littératures sont marquées par l’histoire du pays d’origine, et c’est pourquoi les diverses Francophonies ont chacune leur spécificité, mais il n’est pas si simple de la définir. Pour la Belgique, on a même été jusqu’à évoquer le souci d’une « hypercorrection » de la langue, due à une sorte de complexe, au besoin de pallier une certaine « belgitude»! Je ne me rallie pas à ce diagnostic, en tout cas pas en ce qui concerne la période actuelle. De toute façon, ce sont là des questions que je n’ai jamais personnellement explorées. Il me semble qu’il existe chez les Belges un penchant pour le mystérieux, l’ésotérique, pour un « ailleurs » dans le temps et l’espace, et cela se rattache à leurs inclinations poétiques.
E.W.—Tu
es francophone de cœur et d’esprit. Vivre dans un environnement anglophone
n’engendre-t-il pas un certain sentiment d’exil ? R.L. – Oui, oui et oui ! Je suis francophone de cœur, d’esprit et de tradition. Et oui encore, vivre en anglais engendre fatalement chez moi un sentiment d’exil. Cependant, après avoir vécu si longtemps aux Etats-Unis, je ne me sens plus exactement à ma place en Europe. . . C’est un peu triste, parfois . . . Je citerai les vers de la poète Mimy Kinet qui expriment parfaitement ce que j’éprouve. Mimy Kinet, trop tôt disparue, était belge, mais adorait la Grèce où elle séjournait fréquemment ; elle y possédait même une maison. « En ce lieu exilée / Etrangère là-bas » a-t-elle écrit : vers superbes qui résument une double appartenance qui, par là même, se nie. Quant à moi, je suis probablement (et à mon insu) devenue américaine de bien des façons, mais mon adaptation à ce pays n’a pas été facile au début . Très, très dur de changer radicalement de mode de vie et sans doute aussi de personnalité.
E.W.—Tu
es critique littéraire et auteure. Ces deux rôles ont-ils une influence
réciproque? R.L. – Influence réciproque ? Je pense que oui, mais c’est une influence « souterraine » dont je n’ai pas clairement conscience. Naturellement, puisque je rédige beaucoup de recensions, d’articles, d’essais portant sur les lettres (belges ou autres), je « creuse » les ouvrages, les explore en profondeur. J’interprète certains procédés –de façon personnelle sans doute – et par là-même je suppose qu’il existe une influence de ce que je lis sur ce que j’écris. Il ne s’agit pas de copier, de pasticher, bien entendu. Prenons comme exemple tes Histoires très fausses, recueil de petites « fables » modernes qui m’a tout de suite conquise. J’ai traduit ces histoires, je les ai prises pour sujet de communication lors d’un congrès, j’ai rédigé un ou deux articles les concernant. C’est dire que je les ai vraiment «absorbées ». Eh bien, après coup, j’ai l’impression que ce sont ces histoires-là qui ont déclenché mes Treize petites folles, recueil inédit comme tu le sais, et qui ne ressemble en rien à ton livre où, cependant, j’ai puisé une ambiance de désinvolture, de joyeuse impertinence, un affranchissement de soi qui, sous une autre forme, a dicté mes historiettes. Celles-ci ne se confondent pourtant en aucune façon avec les tiennes. Elles n’en ont pas la concision, ni leur résonance poétique, ni non plus ce fond très discret de réflexion sociale que je trouve chez toi. Mais je suis persuadée que, sans avoir étudié de près tes Histoires très fausses, je n’aurais jamais imaginé mes « folles » ! En général, je suppose que lorsqu’on écrit soi-même, on aborde les œuvres des autres sous un angle différent. De nombreux critiques sont également écrivains. Lequel des deux rôles exerce l’ influence et lequel est influencé ? Cela doit être réciproque. Un autre point me semble important. Mon bilinguisme m’a sensibilisée à certaines nuances lexicales, certaines pratiques langagières. C’est cela, entre autres, qui m’a orientée vers la traduction. Ici je ne puis résister à l’envie de citer une amusante définition due à un critique contemporain : « La traduction de la poésie est un sentier semé de délicieuses épines » ! Bien dit, et très exact. J’aime souligner « délicieuses », car dans le processus de traduction, se glisse un aspect ludique indéniable. Tu partageras peut-être cet avis, toi qui es également traductrice de poésie néerlandaise en français.
E.W. Tu as l’expérience de nombreux congrès de littératures francophones. Qu’en retires-tu ? R.L. J’ai participé à des tas de congrès dans divers pays. Ce sont des occasions propices aux rencontres (la tienne en particulier !), aux échanges de vues, aux découvertes de toutes sortes. Par contre, il faut aussi regarder certains de ces congrès d’un œil critique, voire ironique ! Parmi les adeptes se trouvent parfois quelques « érudits » qui adorent couper les cheveux en quatre, ou qui se spécialisent dans la destruction à grande échelle ou, au contraire, dans la sacralisation outrancière ! Autrefois, j’ai écrit une petite nouvelle dont l’action se déroule pendant un colloque littéraire (bien que ce ne soit pas là le sujet de mon récit). Je n’ai pu m’empêcher d’inventer des titres de communications à la fois pédants et grotesques, mais pas tellement éloignés de la vérité dans certains cas ! En résumé : dans le petit monde des congrès, il y a à prendre et à laisser. Finalement, les contacts, l’ouverture de nouveaux horizons valorisent pour moi ces rencontres, plutôt que les communications en tant que telles. Pour être intéressantes, celles-ci exigent beaucoup plus qu’une « tête bien pleine » !
E.W.—Qu’est-ce
qui, en toi, déclenche la création ? R.L. – Comment dire ce qui déclenche la création ? On a souvent remarqué qu’écrire est un phénomène mystérieux. Avant de répondre à ta question, je précise que, s’il est vrai que j’écris, je ne me considère pas écrivaine, sauf de façon sporadique et éloignée des climats littéraires où évoluent les écrivains à part entière. En outre, le temps que je consacre à l’écriture est forcément limité par mes occupations d’enseignante. Mais attention: cela ne signifie pas que ce soit pour moi un « hobby », un passe-temps distingué ! Non, car toute sporadique qu’elle soit, l’écriture est très importante dans ma vie. Je suis confrontée à un paradoxe : écrire en français dans un pays anglophone où, loin des grands centres, on ne retrouve pas la même ambiance propice aux choses de l’esprit beaucoup plus présente en Europe. Lorsque je me mets à écrire de la poésie, c’est presque toujours sous une impulsion très forte qui soudain –et n’importe quand, n’importe où—me saisit à l’improviste. Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin impérieux ? Quelque chose se passe en moi, soit un lien (non identifiable) entre ce qui m’entoure et ce qui est latent dans mon esprit . . . Autrefois c’était différent. Lorsque, adolescente, je rédigeais des poèmes, contes, voire des « romans » (!) , le point de départ était toujours une idée ou un objet précis : le cours d’histoire sur l’Egypte a déclenché un opus –illustré !—dont le héros est un pharaon ! Tout cela n’est guère vrai aujourd’hui, du moins pour la poésie. Le déclic, c’est souvent un mot, une toute petite phrase, qui me tombe je ne sais d’où et sans raison apparente. Je prends la plume (car sans exception tous mes « premiers jets » sont manuscrits), donc je prends la plume et, spontanément, de ce mot, surgissent des phrases qui s’écoulent d’elles-mêmes comme par enchantement et deviennent poème. Le texte qui en résulte est pour moi une découverte de mots et de sens ! Comme je le disais tout à l’heure, intervient peut-être parfois, en catalyseur, une impression déposée en moi par une lecture. La création littéraire doit être un phénomène psychologique. Dans ce processus, ni la raison ni la logique n’interviennent, sauf de façon subconsciente. D’autre part, il m’arrive aussi de « choisir » un sujet à priori. Je me fixe donc dès le départ sur un thème précis, mais encore une fois l’écriture n’est pas le résultat d’une réflexion, d’un plan d’action préliminaire. Ce que je viens de décrire vaut principalement pour la poésie. Cependant, même les textes en prose commencent plus ou moins de la même façon. Seulement, dans ce cas, le déroulement du récit est tout à fait conscient, réfléchi. De plus, tandis que je retravaille fort rarement mes poèmes (sauf pour de petits détails, ajouter ou supprimer un vers par exemple), je modifie toujours, et parfois ré-écris complètement, mes textes en prose. Et pour ceux-ci, rien ou presque rien d’autobiographique chez moi. Comme l’a observé la poète Renée Brock, « Je greffe des actes imaginaires sur des sensations réelles ».
E.W.—Quelles
sont tes passions en dehors de la littérature et de l’écriture ? R.L. – J’ai l’impression que si j’étais restée en Belgique, je me serais plus directement investie dans la vie littéraire et j’aurais eu plus d’activités-annexe que je n’en ai ici. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, ma plongée en littérature fait partie de mon «européanité » latente. Pour en venir à ta question, j’aime en dilettante les diverses formes d’art, principalement la peinture et la musique. Pour celle-ci : musique classique, certes, mais aussi le jazz ; et j’aime les formes plus modernes encore de la musique, la chanson française en particulier où je rencontre de la poésie ! Je m’intéresse au cinéma (au bon cinéma !). Une chose qui me manque beaucoup ici, ce sont les films autres qu’américains. Ils sont très rares en salle aussi bien qu’à la télévision. Heureusement il y a le ciné-club universitaire, mais naturellement ceux qu’on y passe ne sont pas tous français. J’adore les animaux quels qu’ils soient. Surtout, et comme tu le sais, les chats. Depuis ma petite enfance, j’ai toujours vécu avec des chats. Ce sont des animaux étonnants, de petites personnes à fourrure (j’emprunte l’expression à un titre de livre très charmant qui retrace la biographie d’un chat, The Fur Person). J’aime beaucoup voyager. Mon mari et moi avons visité tous les continents, excepté l’Australie et l’Antarctique. Les îles aussi : les Antilles, la Polynésie française, les Galapagos, et naturellement les merveilleuses îles grecques. Je « rentre » en Belgique pour ainsi dire chaque année. J’appelle cela mon pèlerinage ! Pourtant, et c’est peut-être étrange, mes voyages m’ont rarement inspiré des textes –du moins de façon directe, consciente. Ce qu’il y a de bien dans nos voyages, c’est que ce ne sont pas des « tours organisés », mais au contraire, entièrement personnalisés. Ainsi, par exemple, nous avons visité le Kenya en compagnie d’une famille américaine originaire de ce pays. Inoubliable! Les tout petits villages Masaï, la gentillesse des habitants ! Et ces superbes animaux en liberté ! Je crains que, de plus en plus, ils ne soient menacés par ce qui est censé être le « progrès » de la civilisation. Dans un tout autre domaine, il fut un temps où j’aimais cuisiner des choses spéciales . . . mais cela, c’est du passé. Aujourd’hui je ne mets « les petits plats dans les grands » qu’en de rares occasions. Voilà ! ***** Un Post-scriptum : quelques indication s biographiques
R.L. -- Je suis née à Liège, enfant unique de parents actifs dans l’enseignement. C’est dans cette ville que j’ai fait mes études universitaires (scientifiques), complétées plus tard aux Etats-Unis, puis de nouveau à Liège, par des études littéraires. J’ai « émigré » là-bas à la suite de mon mariage avec un ingénieur américain. J’ai deux enfants (bilingues !) et j’ai même des petits-enfants. Professeur de langue et de littérature françaises à l’Université de Youngstown (Ohio), je suis également traductrice à mes heures. La plupart de mes publications (en Europe, au Canada et aux Etats-Unis) consistent en articles et recensions littéraires. J’écris aussi de nombreux poèmes, contes et nouvelles dont certains paraissent en revues en Belgique, en France, « en ligne », et parfois même aux Amériques. En volumes, j’ai publié des essais et des traductions. Il est vrai que je suis aussi l’auteure de deux recueils de poèmes, mais je les considère comme des « erreurs de jeunesse », car ma façon d’écrire a complètement évolué depuis lors. Enfin, je présente parfois des communications lors de rencontres littéraires internationales. « Laurentine » n’est pas mon nom légal. Mais c’est ainsi que je signe exclusivement mes textes d’imagination. Le patronyme n’est d’ailleurs pas pure invention de ma part, car il rend hommage à un parrain très spécial.
Choix bibliographique
The Prose and Poetry of Andrée Chedid. Birmingham, AL: Summa Editions, 1990. (Poèmes, nouvelles et essais traduits et annotés).
La Belgique telle qu’elle s’écrit . New York: Peter Lang, 1997. (Ouvrage collectif entièrement en français que j’ai dirigé, préfacé et auquel j’ai contribué une étude). New York : Peter Lang, 1995.
Neel Doff (1858-1942): A Biography. New York : Peter Lang, 1997. (Traduction de la biographie par Evelyne Wilwerth, avec introduction critique).
Belgian Women Poets : An Anthology. New York: Peter Lang, 2000. (28 femmes-poètes belges en édition bilingue, avec notices bio-bibliographiqes), ouvrage réalisé avec la collaboration de Judy Cochran de Denison University. Préface de Jean-Luc Wauthier.
Récentes participations à des ouvrages collectifs ou des revues :
« Les écrivaines francophones de Belgique au XXe siècle », dans le numéro spécial de Women in French Studies, 2002. (Bibliographie commentée, avec introduction sur le monde des lettres en Belgique).
« La poésie en Belgique francophone : Monique Thomassettie et “L’invisible qui nous garde” ». dans Antemnae (Rome, 2002).
« Le Message d’Andrée Chedid ». Dans The French Review, 2002.
« Paul Willems : Le temps-qu’il-fait et le temps-qui-passe…». A paraître dans un ouvrage collectif aux editions Peter Lang.
« Du fait vécu au fait littéraire : Transmutation du quotidien chez Marcel Thiry et Renée Brock ». A paraître dans un ouvrage collectif sur la nouvelle aux presses de l’Université de Louvain-la-Neuve.
Poèmes ou nouvelles publiés récemment en revues, entre autres dans :
Inédit Nouveau, Archipel, Le Spantole, La Revue Générale (Belgique)
Lieux d’Etre, Poésie Première (France)
Apertura (Luxembourg)
Poésie USA (Etats-Unis)
Et . . . en ligne sur le site Ecrits-Vains. |