Alain Kewes est un explorateur. Ses horizons d'aventurier le mènent, au-delà des
apparences, en marge des histoires ordinaires. A leur poursuite, tel un pur esprit, il
franchit les murs des chambres d'hôtel. Immatériel il traverse le temps qu'on
croirait immobile. Sous l'éclat blafard d'un halogène, son regard scrute la nuit. Il
s'approprie les lieux du rêve et s'introduit au coeur du mensonge, afin de le disséquer.
Au fil de son parcours, il épie ses personnages. Sans qu'ils y prennent garde, il les
contraint à organiser machinalement toutes les observations qu'il accumule en leur nom.
Il les force, les piège, les accule. Il ne craint pas de traquer leurs vérités les plus
sourdes...
C'est qu'Alain Kewes est le maître de la grande course aux illusions. C'est qu'il entend
violer l'imaginaire et le précipiter, nu, dans la réalité...
Son but : franchir la ligne de la lassitude qui fige l'espoir, vaincre l'indifférence qui
coagule le sentiment.
Autour de lui, si l'on n'y prend garde, on peut ne discerner qu'un catalogue de vies
effacées. Les couples se délitent, les souvenirs s'accumulent et, dans la cave comme au
fond de l'évier, dans lequel ils ont basculé, leurs restes incertains encerclent les
malheureux dont l'existence est devenue indue. Comme les vieux objets abandonnés ou les
reliefs collés d'anciens repas, les mots imprimés se superposent sur les pages du livre
acheté d'occasion. Ce pourrait être simplement absurde ou désespéré, mais les
annotations laissées dans la marge par une main anonyme éclairent soudain le récit
d'une lumière insoupçonnée et projettent sur lui des ombres saisissantes. Une autre
destinée se devine en filigrane, et c'est là, dans ce niveau supérieur du récit,
qu'Alain Kewes révèle sa vraie dimension.
Voilà un diable d'écrivain ! On croit ses personnages englués dans une
pensée blanche et l'on s'aperçoit que le fil de leurs pauvres vies est aussi affuté que
la lame d'un couteau. Comme Alain Kewes aime à le dire lui-même son écriture " ne
dénude pas l'homme, elle l'habille". Chez lui, il y a du Borges et du Beckett. De
l'absence ou du rien, il fait un dédale de miroirs éclaboussés de multiples reflets.
Occasions perdues, désirs insatisfaits, photos prises qu'on ne verra jamais, lettres qui
ne parviennent pas à leur destinataire, rencontres impossibles ou assassinats post
mortem... D'actes manqués en actes manqués, de dépouillements en dépouillements, sans
crier gare, il ouvre devant nous des territoires illimités. Impossible avec lui de se
fier à ce qu'on lit, ni à ce qu'il nous donne à voir. L'essentiel est ailleurs. Ses
quotidiens sont tragiques, cruels, parfois drôles, toujours terriblement justes, et,
ligne après ligne, au gré des renoncements, leur menace se précise. Sous leur apparence
anodine, ces histoires intimes se tordent insensiblement et nous happent. Il suffit d'un
détail d'une confondante vérité (chaque nouvelle en fourmille), et une simple porte
devient le seuil d'un monde invisible dont nous sommes les découvreurs. Apparemment, il
ne s'est presque rien passé. On se croyait maîtres de la situation, et pourtant, nous
voilà entraînés plus loin, à tirer nous-mêmes le fil d'Ariane qui nous permettra de
sortir du labyrinthe au fond duquel nous nous sommes laissés entraîner.
Loin d'étouffer l'homme sous l'édifice de ses propres déchets, Le Geste manqué de
l'amant le sauve, parce qu'il ouvre devant lui tous les champs du Possible. Chacune de ces
histoires nous appartient. Sitôt le livre fermé,
C'est nos propres pas qu'il nous permet d'éclairer.
A nous de mener l'enquête, avec une souveraine liberté !
Alain Absire
préface au recueil
d'Alain Kewes Le geste manqué de l'amant,
editions du Rocher, 1997 |