C'est dans le vif du poème
que se répand la vie
sous toutes ses coutures
(Jusqu'à l'extrême regard,
ed. En marge, Saint Jérôme, 1997)
Il y a sur le web des lieux de rencontre. Carrefours modernes d'esprits qui, pour être
ancrés chacun en des personnalités différentes, n'en son pas moins à la recherche de
mouvements, de confrontation, d'échanges. L'espace poétique de Huguette Bertrand est
l'un de ces carrefours. N'y voyez pas une bousculade désordonnée. Même pas un joyeux
bazar ou l'on verrait le meilleur et le pire trinquer ensemble. C'est plutôt un espace
ouvert de mots à offrir, lecture partage où son oeuvre poétique est au centre d'une
nébuleuse poétique d'auteurs qu'elle a aimés, qui donnent sens à sa recherche.
Seul Internet peut offrir une telle présentation de la poésie. L'auteur n'y est pas
prisonnier du repli narcissique du recueil imprimé, il n'est pas non plus l'élément
satellite imprévisible des revues. Poète, Huguette Bertrand se donne à lire dans un
contexte qu'elle a choisit, construit, mais qui la place en perspective, délibérément,
avec d'autres poètes contemporains. Cela n'enlève rien à la puissance de ses propres
textes, bien au contraire. Offerts avec générosité dans leur intégralité avec une
mise en page spécifique pour chacun des recueils, l'écrit est là, présent, et ce site,
c'est elle.
Mais qui est-elle ? Elle se présente elle même.
Qu'écrit-elle alors ? Une poésie fluide qui dit l'Être dans une dimension d'urgence,
qui place le lecteur au seuil de ce tourment, au seuil de cette urgence. Elle apparaît au
détour des mots dans un dépouillement d'effets qui nous ramène à l'essentiel. Le
lyrisme tient dans une économie qui fait jaillir des résonances, sonner des échos. Elle
dit le cri, on devient cri à sa suite dans un frisson qui n'a rien de superficiel. Elle
dit le corps dans le feu du désir, dans le froid de la souffrance et l'on est feu et l'on
est froid, bien que le corps soit autre, le nôtre.
Huguette Bertrand nous pousse à l'empathie mais ce qui nous revient alors
n'est pas uniquement l'écho de la sensibilité de l'autre mais un écho de l'âme, surgi
de profondeurs où l'on avait pas songé à descendre. En écrivant cela, je l'imagine
fronçant le sourcil "Mais j'suis pas un gourou !". Certes non. Nulle relation
de maître ou de guide à quelque disciple dont le lecteur pourrait endosser l'habit.
Simplement cette proximité des mots qui souffle au creux du cur ce que nous savons
être de tout temps : le désir, la peur et la vie, l'inébranlable mouvement de la vie
que nous ne regardons souvent que de biais, vaguement mal à l'aise.
Je crois qu'il faut se tenir sur cette brèche dans la lecture. Le poète est-il un
"voyant" ? Il est en tout cas un "lisant" premier, car les mots sont
sa matière. Par les mots il nous trouve, par les mots, il nous entoure de lui -même, par
les mots il est ce que nous sommes en dépit de tout. Eclairage subtil que cet équilibre
précaire entre le dire de l'un (l'une) et notre aspiration à la déchirure du silence.
Je lis, j'aspire à la levée des voiles sur les volumes de la pensée. Je lis et je
saisis dans les mots d'une autre ce qui est un silence difficile dans mon propre jardin.
Drôle de bêtes emprisonnées dans des corps trop lourds.
Prisons humaines dans le jouissif des séductions, éclatent en moments insaisissables,
s'écrivent et fusent essentiels à travers le voile du non dit.
(Les visages du temps, ed. En marge, Saint Jérôme, 1999)
C'est un révélateur de l'essentiel, en somme, que ce déploiement de mots nus.
Projection de soi dans un espace où la structure n'est que d'échos, vibration à la fois
dense et ténue du cur, du souvenir, de la pensée, de la recherche. Peut alors
apparaître dans la transparence du temps libre de la lecture l'architecture de l'âme
dépouillée des scories du bavardage.
Car c'est une caractéristique de son écriture que cette distance entre les mots des
poèmes et le langage de l'ordinaire (sans connotation péjorative). Je ne dis pas qu'il y
a deux langues, mais une distance composée, comme tout phénomène de distanciation, de
complicité, d'écarts et d'allusions. Humour (combien de fois ai-je souri en la lisant),
gravité, tout passe dans l'écart entre le dire que l'on attend et celui qui vient
effectivement. Combien de fois aussi ai-je été déroutée par la brutalité du
décrochement entre la réalité d'une image et le sens profilé derrière...
En leurs chastes tutoiements
les solitudes s'absentent
jusqu'au quai
des emportements
où la vague s'obstine
touche
secoue
prononce la courbe
du corps des mots
dans l'espace hume
le parfum
des cris poreux
(Les visages du temps, ed. En marge, Saint Jérôme, 1999)
Les "cris poreux", cela fait peur. Pourtant, ce qui me reste n'est pas de la
peur mais une idée de geste qui me ramène vers demain. Un regard aussi, regard non pas
révélateur de l'invisible, mais pris dans son mouvement vers un ailleurs qui nous serait
commun, espace à la fois d'attente et de retour possible. Elle dit le visible qu'on ne
voit pas et je renvoie une image de soi ou le nu révélé de l'être prend place dans un
puzzle cohérent. Entre angoisse et apaisement peut-être.
Les mots sont donc ce socle ou s'édifie un lien solide d'elle à nous, lecteurs et la
poésie devient seuil, porte ouverte d'un être à l'autre dans le partage de paroles où
se nouent les frontières indiscernables de l'être. On est complice de ses propos,
complice de sa poésie car à priori, rien ne nous en sépare. L'oxymore devient à la
fois mise en perspective d'impossibles contraires et raccourci de toi à moi, je dis et tu
es, elle dit et je suis. Huguette Bertrand est engagée par son écriture dans une voie
qui propose à l'autre son propre cheminement. Invitation au voyage intérieur, ouverture
aussi sur le monde, ses évidences, jamais acquises quand on y songe.
Tout dans ces textes est si proche que la parole désirante devient soif de lire. Dire ce
qui la pousse vers le lendemain, toujours, est démarche de survie mais ça devient
manière d'être aussi, raison d'être. L'écriture est au centre, comme une vie
essentielle, obstinée. Ecrire place la poète dans une relation au monde qui se dégage
de l'anecdote et se fait construction même de ce monde.
Créatrice, elle est donc en poésie ce que le sens est à la langue : un cur. Les
images sont les truchements de la pensée, on les suit pied à pied jusqu'à la
révélation de l'être qui nous ressemble en son humanité. Pourquoi, autrement, me
montrerai-je si enthousiaste ?
Je suis partiale ? Ce n'est pas un mal. Car il n'y a pas qu'une relation au monde, dans la
poésie de Huguette Bertrand. Il y a aussi des idées, une recherche formelle,
esthétique. Tout cela me retient. Il y a une aspiration à la liberté, au respect. Il y
a du désespoir devant l'impossible dialogue, devant la surdité de l'Autre, le silence
des autres, l'indifférence. Il y a toutes ces choses qui nous ancrent ici et maintenant
dans tout ce que ça a de difficile, souvent.
Je songe au titre d'un poème
quand il nous somme
d'y voir dans la suie
des êtres
(Strates amoureuses ,ed. En marge, Saint Jérôme, 1998)
Il y a aussi ce désir de donner un corps à la vision poétique à travers des recherches
de mise en page, des créations d'images qui ouvrent sur des horizons intérieurs
infiniment variés. Dès lors, comment rester en deçà d'une telle démarche ? Il me
semble lire ici un appel à l'Autre et le regard du lecteur instaure un début de réponse
à l'immense présence de ce désir en poésie, en toute liberté.
Je lis et cette lecture donne des ailes à la poète. Je la retrouve derrière le
cheminement des mots sans les entraves sociales du discours. L'ellipse de l'image nous
éloigne des faux-semblants et là, dans l'immédiat de la perception poétique, l'esprit
est libre de tout dire comme de tout recevoir.
C'est un don. Je lis et c'est un don. La poésie de Huguette Bertrand m'offre la liberté
sans concession d'une parole qui délivre la mienne de ses déboires. Tout peut soudain
apparaître, épiphanie de l'Être, amour et désespoir, humour et désarroi, désir et
plaisir, l'insensé comme l'incertain.
Rendue à moi-même à travers les mots d'une autre, je caresse l'espoir d'accéder à une
parole capable de dénouer les liens de l'inutile. Dégagée de moi-même aussi,
j'échappe au temps de l'existence pour entrer dans celui de la poésie et ce n'est pas
là une abstraction. La rencontre des mots de l'auteur(e) et de l'esprit du lecteur
échappe au temps perdu.
Le temps
mon frère
vient d'arriver avec en poche
le poids de ma fragilité
(Jusqu'à l'extrême regard, ed. En marge, Saint Jérôme, 1997)
Elle se tient en un temps aux prolongements infinis, jusqu'aux plus étroites fissures de
l'âme. Mille ans peuvent bien nous séparer, les mots nous soudent encore. Est-ce là
l'espace poétique que désire Huguette Bertrand ? Un lieu mental où le temps confine à
une globalité qui dépasse les contraintes de l'existence et, finalement, les transcende
? Il n'y a pas de réponse à cette question, seulement d'autres questions, toujours. Mais
ce "toujours" est une promesse car il nous engage elle, vous et moi sur une voie
de lecture qui ne trahit pas le désir originel. Encore et encore, la recherche des mots
qui font l'Être bien plus qu'ils ne le disent demeure, car l'humain se tient en sa
parole, cette infaillible meurtrissure qui nous pousse plus avant dans l'accomplissement
à chaque phrase, à chaque mot offert en partage.
Leïla Zhour |