Projecteurs sur...
Daniel Leduc

 

 

L'homme séculaire

 

Il a pris le livre entre les mains. Un poids de solitude pesait sur son regard.
Il a puisé dans chaque page l'écume, et le sel de la vie. Toutes ces particules qui remontent à la surface, alors que le silence se mesure par le fond.
Il a tourné des pages après les avoir plissées dans sa mémoire. N'en retenir qu'une surface entre deux eaux. Entre deux phrases. Et se connaître un peu moins étranger, plus vagabond qu'esthète, plus éperdu que retrouvé.
Interrogeant ses propres mensonges, afin qu'ils deviennent vérités.
Il a posé le livre. Ses yeux clignaient sous l'horloge interne. 
Ni lui, ni le temps n'étaient plus pressés. Contre l'absurde qui se ressemble.
Il s'est blotti près d'un mot - dont il aima la clarté.
Et la nuit, en décembre, tomba jusqu'à l'oubli.


*****

Le flux-reflux des heures…
Par la fenêtre, il regarda l'oiseau, et son envol vers l'obscur. Il suivit sa trace, bientôt imperceptible, jusqu'au nuage qui embue les yeux et leur cache le dos des apparences.
Un peu de la fraîcheur nocturne s'infiltra par l'huisserie ; et son front perçut cette caresse humide qui précède l'hiver et entretient l'automne.
Il entrouvrit la bouche, non pour laisser libre cette pensée qu'il étreignait encore, mais pour goûter ce filet d'air qui provenait de l'extérieur et flattait sa langue avec sensualité.
Il aurait pu frémir comme un arbre qui pleure. Néanmoins, il préféra se laisser emporter loin de tout instant, de toute pesanteur.
Puis il ferma les mains. Ferma les yeux.
Alors, l'oiseau se posa dans son cœur.


*****







Il s'est assis près de la vieille cheminée dans laquelle nul feu n'a jailli depuis longtemps.
Il écouta comme un grésillement dans un recoin de l'être. Et la chaleur le pénétra, cette chaleur qui se répand quand on songe à sa jeunesse ou qu'on oublie de respirer ses ans.
Il se tourna vers la braise, celle de ses amours perdues, de ses rêves émiettés, de ses élans trop vite rompus.
Une heure tardive sonna dans un clocher lointain. Elle appelait la sourde mélancolie qui vous étreint par une nuit brumeuse.
Et le vent retint son souffle dans les branches des ombres.
Près de la cheminée, un mot flamba dans un œil endormi.



*****


Il s'est allongé dans la nuit, recouvrant son corps du drap d'incertitudes. Que savait-il, à cet instant, de la pesanteur, du mouvement des siècles, ou du cercle de la vie ?
Rien. Et moins encore.
Mais ses mains se resserraient sur d'anciennes caresses, son visage s'accordait avec des heures de grâce. Et le silence - qui tue le chœur des noms - se propageait en lui, tiède insouciance, avec une lenteur de pâmoison, et la sagesse du sentiment concret de vivre.
Si tard fût-il.
Si loin encore que s'ourdit l'heure du soleil.


*****







Il s'approcha si près du miroir, que son reflet se confondit avec son ombre ; et son regard sombra dans le regard du double, s'insinua entre les fibres du destin : celui que l'on nomme de peur de s'y noyer.
Il apprit à reconnaître le froissement des jours heureux, qu'il avait cru futiles, insoupçonnés. Il apprit à les compter, ainsi que s'énumèrent les noms de ses ancêtres. 
Il apprit à s'oublier aussi.
Et son reflet n'avait pas le parfum subtil de l'étrange, ni le goût safrané de la mort.
Il était - ce reflet - juste un étranger qui s'interroge. Avec des mots que personne n'osait inventer.



*****


Dés l'aube, l'heure fragile lui apportait son trouble, et sa limpidité.
Il paraissait plus jeune qu'hier, plus âgé qu'autrefois.
Ses cheveux, ceux qui ne sombraient pas dans la blancheur, recouvraient encore la peau tendue du tambour des idées. Ils se serraient les uns contre les autres, telles les fibres d'un tissu ; ou bien, s'espaçaient sur les tempes, à l'endroit même où les mains recueillent l'abandon des instants.
Dès l'aube, il marchait vers la porte, la seule ; la poussait de son poids de vieille éternité. Et, le cœur aussi fier qu'une tempête, il respirait le temps. Celui qui le sculptait de son ciseau. Tranchant.
Dès l'aube, il avançait vers la corolle du jour.


*****




Près du ruisseau, sur lequel glissait le regard des ombres, il s'assit en tailleur, avec une économie de songes dans l'esprit.
Il aurait pu pêcher la truite, la seule qui frétillait encore entre les eaux troublées.
Bien sûr, il aurait pu pêcher.
Il regarda des éclaboussures dans l'air, comme une multitude d'éclats de vie, de taches provoquées par la force de l'être.
Il regarda des éclaboussures. Et l'émiettement du songe reforma le pain de vérité.
Près du ruisseau, où le soleil déposa une brisure céleste, il crut à l'unité du verbe. De celui qui se conjugue autant.
A la totalité de l'univers circonstancié. Il crut.
Et ne pensa plus. Ses blessures.


*****


L'arbre féconde les paroles oubliées…
Il sut que l'arbre est une légende contre laquelle appuyer ses lèvres, et son essaim de verbes.
Il sut que chaque feuille recèle un peu de ce passé pluvieux, de ce passé où se condensent la fuite et la pérennité.
Ses doigts s'exercèrent au déchiffrement des écorces. Ils dénombrèrent les jours de vent, les jours d'avant la tempête ; ceux de bruine ; ceux qu'exacerbe le temps.
Passé, et repasser les souvenirs flétris.
Il se pendit aux branches qui se brisent, ainsi que se brise la voix.
Mais - suspendu à ce laps de temps - il tomba et retomba plus haut que son propre néant.
L'arbre grandit en lui. Impénétrable essence.


*****



Alors qu'un chat demeurait en équilibre sur la margelle du puits, il discerna dans cette fragile aisance sa propre démarche au cœur de l'infini.
Toujours avait-il cru s'avancer vers lui-même, d'un pas hésitant, tel un bègue. Alors qu'il glissait sur le chemin des heures, écartant de ses yeux toute couleur grisante.


*****

La pluie, sur son visage, n'avait jamais l'odeur de pluie. Elle sentait l'éclair, la cendre, le tabac des soirs heureux. 
Elle avait un goût de vin moelleux, vieilli à l'ombre des oublis. Un goût de sang, sur les lèvres, qu'il appréciait comme un jus délectable, entre le jour et la nuit.
Il avançait parfois sous l'orage, l'esprit trempé comme de l'acier.
Et la foudre, qui ne tombait jamais au lieu-dit de la mort, se brisait contre l'éclat, laissant sur le tympan une empreinte de cri.


*****

Sa peau ridée, combien de vagues l'emporteraient vers l'amer ?
Il ignorait le bruit du vent contre son âge. Les flots irréductibles au creux de la présence.
Il ignorait tout ce qui départage, ce qui sépare le sable, de la marée ; le continent, de la mer destinée. L'alentour, du paysage.
Il ignorait jusqu'à l'ancre qui plonge. Au plus profond du sentiment d'aimer.


(extraits de L'HOMME SECULAIRE,
Editions L'Harmattan)
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Daniel Leduc